‹ Lettres de jeunesseChapitre 20 sur 60 · INTRODUCTION. XXV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXV

confidences, des songes d'avenir, modestes et doux, des enfantillages charmants, des plaisanteries ingénieuses, des esquisses comiques où règne une gaieté innocente et sans venin ont été laissés de côté, non sans regret, jDour faire place à ce qui nous semblait devoir intéresser le plus le public.

La suite de ses lettres, dont on appréciera la valeur d'après certaines citations que contient le présent volume, est destinée à un recueil qui paraîtra ultérieurement. Elle fera connaître un écrivain plus sobre, plus réservé, d'une fougue plus contenue, à qui la vie a beaucoup appris, d'ailleurs toujours fidèle aux mêmes idées, mais ayant trouvé dans une union qui, jusqu'au dernier moment, a été d'une tendresse touchante, la réalisation des rêves de bonheur qu'il formait dans sa jeunesse.

Fernand Lévy-Wogue.

l^"" septembre 1909.

PARIS

A Laurent-Pichat.

11 février 1842.

Dormez, veillez, fumez, sautez, gambadez; faites la roue, la culbute, au clair de la lune; maniez le gobelet, escamoteurs de bon sens, prenez vos couvertures et vos oreillers pour tapis; faites dessus des poses, des danses, bateleurs romantiques, Shakespeares pour rire ! Allez I je ne vous regarde pas, je ne vous écoute pas; je suis loin de toute cette folie, de tout ce burlesque. Riez! riez! je suis plein d'impressions graves ! je déborde de souvenirs nobles ; j'exhale des vers majestueux; je pleure des accents pathétiques; je me berce dans une harmonie relevée; je suis parcouru de divins frissons; je suis tout dans un spectacle, tout dans une méditation, tout dans une extase; j'ai vu hier soir Phèdre, j'ai vu

Rachel ; et, je vous le dis, c'est beau! c'est beau! c'est beau ! — Et voyez : Guyon est mauvais, parce qu'il hurle et remue les bras; c'est un boucher toujours prêt à assommer son bœuf, ou le contraire. Rey est mauvais, parce qu'il chante d'une voix grêle et enrouée. Mlle Garrique est mauvaise, parce qu'elle est inintelligente, gênée, disgracieuse, laide; les autres sont mauvais, parce qu'ils sont à peu près nuls.

Et cependant, je vous le dis encore, c'est beau I c'est beau! c'est beau! Rachel illumine tout cela; c'est la vraie prêtresse entourée d'enfants de chœur, et la prêtresse suffit au temple. La scène, fût-elle pleine, paraît vide quand elle sort ; la scène, fûtelle vide, paraît pleine quand elle entre. Racine et Rachel s'aident mutuellement; ils rayonnent l'un de l'autre ; à tous les deux donc, nos bravos ! Songez que, pour lui, c'était le sujet le plus difficile à traiter ; pour elle, le rôle le plus terrible à aborder. Tous deux sont parfaits, autant qu'ils pouvaient l'être; lui pour son époque, elle pour son âge.

Quel grand reproche lui fait-on à lui? l'amour d'Hippolyte pour Aricie? — Mais sans cet amour, où serait la jalousie de Phèdre? La jalousie dans l'adultère : cherchez donc quelque chose d'aussi hardi dans l'antiquité. — Et d'ailleurs le fils de Thésée est un homme, il faut un côté humain à ce farouche chasseur. Si son amour nous paraît ridicule, comme celui d' Aricie, c'est qu'il est joué ridiculement. J'ai relu la pièce, seul, la tête reposée, et j'ai trouvé en déclamant qu'il n'y avait pas un vers de ces dialogues d'amour qui ne pût être rendu avec un sentiment de l'amour antique, de l'amour mythologique et sauvage. Mais ces imbéciles, ils vous ont un air

langoureux, la main sur le cœur, les yeux en coulisse, la tête amoureusement penchée; le maintien chaste, les yeux baissés; n'osant s'approcher, se toucher; que sais-je? c'est à vous indigner. Prononcez les mêmes vers franchement, la tête haute, le front mâle, un peu cavalièrement, à la manière des héros de Virgile et d'Homère; jouez Racine, comme vous jouez Corneille; faites d'Aricie une vraie fille des anciens rois, une esclave qui hait son esclavage, une vaincue qui aime son vainqueur, qui se plaint, qui appréhende, qui aime en Grecque, et non en petite bourgeoise ; et vous verrez alors !

Quant à Rachel, que lui reproche-t-on? de n'avoir pas assez de feu? mais Phèdre est mourante. Voyezla : pâle, faible, se soutenant à peine; c'est en dedans qu'est le feu ; et ce feu ne doit pas paraître ; une seule fois, elle le montre; c'est quand elle s'ouvre à Hippolyte; et alors est-elle froide, dites? — Elle imite ses devancières? — lesquelles? Mme Dorval? elle est bien mauvaise; c'est au point que je ne me souviens plus de ce qu'elle a fait saillir dans son rôle. Mlle Maxime? mais elle est sans noblesse; elle se traîne. Phèdre doit être vaincue par Vénus, et non pas accablée. Reste Mlle Duchesnois; mais, alors, on chantait encoi'e un peu la tragédie; et puis, Mlle Duchesnois, vous savez? ce gros nez, ces grosses lèvres, une Phèdre hottentote ; il fallait bien de l'illusion pour la croire belle. Reste Mlle Contât, reste la Champmêlé; c'étaient là de grandes tragédiennes, comme Mlle Duchesnois, du reste; pourquoi veut-on que Rachel interprète d'une manière nouvelle les parties du rôle qu'elles ont bien comprises? Le talent consiste-t-il dans l'innovation? Mlle Rachel, qui n'a vu aucune de ces trois reines, sent comme elles, pleure

comme elles, meurt comme elles; est-ce une preuve de médiocrité? Nest-il pas naturel quelle se soit rencontrée avec elles, étant de la même famille poétique, et née sous la même étoile? '

Ne dirait-on pas que je plaide? — c'estassez. Je vous dis que c'est beau. Qu'on me croie! Phèdre c'est tout aussi audacieux qu'Antony : que dites-vous de l'idée? C'est plus audacieux même, si vous transportez cette histoire au xix*" siècle; si Thésée est un général de l'Empire, et Phèdre une dame du faubourg St-Germain, et Hippolyte un élève de Jean-Jacques. Pour la fatalité, il n'y a pas à l'ôter, elle est dans Antony comme dans Phèdre. — J'ai fini. Si mon admiration vous semble outrée, voici qui l'expliquera et peut-être l'excusera : mon père avait rendu des services à la famille des Félix au temps de leur misère ; ils s'en étaient montrés assez peu reconnaissants; un reproche indirect est parvenu à Rachel; elle s'en est vengée en nous envoyant un mot de sa main, et sa loge. Jugez maintenant.

A Laurent- Pichat.

Ce 10 avril 1843.

La fortune est bien injuste, avouez-le. — Elle ne l'est cependant pas toujours; et voilà ma transition pour arriver à M. Régnier \ Précepteur du comte de Paris! c'est un homme digne d'une si haute place; c'est une place digne d'un tel homme ; M. Villemain, qui a proposé M. Régnier au roi, est un homme de

1. Régnier était professeur de rhétorique au collège Charlemagne; Eugène .Manuel était son élève.

tact. Si vous voyiez M. Régnier! il est tout feu! non de joie, non d'orgueil, non d'ambition; mais de confiance. Il veut mettre au service du marmot royal tout ce qu'il a de droiture, de justesse d'esprit, de science, de bonhomie; c'est par devoir qu'il a accepté la fonction; c'est aussi pour l'avenir de ses enfants ; ils seront élevés avec le petit prince ; il va loger avec eux et sa femme aux Tuileries. — Avouez que c'est très beau ! — Mais quelle perte pour la rhétorique ! Notre année ira tout de travers. Nous aurons, dit-on, M. Caboche, professeur de seconde à Henri IV. Que sera-ce? je ne sais. — Pour nous, nous sommes contents, et désolés; on n'apprécie que ceux qu'on perd ! la remarque est vieille. — Du reste, les journaux ont dû vous dire déjà tout cela; mais encore une fois, le choix est beau et bon; ce n'est pas un homme à idées fausses, que M. Régnier; il est l'ennemi de tout ce qui n'est pas logique ; l'ami de tout ce qui est noble ; M. Régnier, né sur le Rhin, à Mayence, a quelque chose de ces chevaliers allemands (non pas les Burgraves///), sérieux, froids, généreux; ni lourds, ni légers; modestes, mais assez sûrs d'eux-mêmes.

A Laurent-Pichat.

Mercredi, 26 avril 1843.

Voyez-vous il faut produire; il faut se dépêcher; révélez- vous, si vous avez l'intention de vous révéler; d'autres vous devancent; on commence à ne plus se

contenter des tirades-Hugo, des vaudevilles-Dumas , et des opéras-Delauigne. M. Ponsard a su prendre le bon moment; faites comme lui; sa pièce* est belle, d'après ce que j'en ai lu. Le jour de la première représentation je n'ai pu entrer, n'ayant pas pris la précaution d'avoir une place retenue; je vais ce soir à l'Odéon; je vous écrirai mes impressions. — Quant à Judith^, on dit que c'est une pièce à la Duché; faut-il le croire? — les Burgraves, que j'ai enfin vus, ne m'ont pas suffisamment satisfait; quelques entrées grandement et magnifiquement calculées, de beaux vers ; mais des longueurs, peu d'intérêt, un plâtrage d'érudition ; en somme, comme je connaissaig la pièce, j'ai un peu dormi.

Jeudi 27.

J'ai vu Lucrèce; et je dis, comme disent tous les autres, comme vous direz sans doute, que c'est une admirable étude. Si vous avez du goût, si vous aimez les beaux vers simples, l'étude historique saisissante, les sentiments nobles, noblement exprimés, surtout si vous aimez un plan régulier, un sujet attachant, des caractères selon la nature, une poésie naïve et patriarcale, je vous défie de ne pas placer Lucrèce beaucoup au-dessus des Burgraves. Mais ce n'est pas assez bien joué. Bocage, excellent lorsqu'il peut parler bas, est faible lorsqu'il doit exciter la foule; Mme Dorval n'a pas assez de noblesse, et dit mal le rêve ; Bou-

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