Laure-H-Pichat était alors en Italie
A Laurent-Pichat.
Le 4 janvier 1846.
Mon cher Laurent,
Et je ne vous écrirais pas cela? C'est impossible. J'ai vu Chateaubriand ', j'ai causé avec lui, au coin du feu, durant une longue demi-heure, le jeudi, 1'^'' janvier 1846, à dix heures du rnatin. Oui, avec Chateaubriand, avec René, avec Eudore, avec Chactas, en sa maison de la rue du Bac ! et je lui ai dit, moi-même, à lui-même, des choses que j'avais pensées de lui, et que je n'aurais jamais espéré lui dire un jour!
Vous savez, ou vous ne savez pas, que l'Ecole envoie chaque année sa carte à tout le corps universitaire, puis aux hommes les plus éminents de la littérature ainsi qu'aux plus hardis défenseurs de la liberté : Lamennais, Déranger, Thiers, Quinet, Michelet, etc. — Tantôt ils reçoivent nos envoyés, tantôt ils se contentent de nous faire parvenir leur carte; deux ans de suite. Déranger a retenu près de deux heures un des nôtres, qui lui portait le carton d'usage. J'ai là une carte de Thiers, où il a griffonné lui-même : « Pour MM. de l'École Normale ». — Voilà qui nous promet, à la Chambre, quelque discours universitaire. — Pour en revenir à Chateaubriand, mon collègue Tramblay et moi, nous avons été chargés, cette année-ci, de porter la carte au n° 112 de la rue du Dac. —. Le verrons-nous? ne le verrons-nous pas? — Nous l'avons vu; il a été on
1. Eugène Manuel a conté cette visite dans la Vie contemporaine {V juillet 1895). L'article se trouve reproduit dan: les Mélanges en prose, p. 198 (Hachette, 1905).
ne peut plus touché de ce faible témoignage de notre respect; il a été cordial, il a été expansif, il a été causeur; il nous a parlé beaucoup et sur beaucoup de choses; et nous sommes sortis, emportant de celte journée un souvenir qui marquera dans notre mémoire.
Je ne conterai pas ma visite en détail; je ne sache pas d'écrivains que j'aie plus désiré de voir que celui-là. Il domine tout notre siècle ; il a connu tous les grands hommes, il a été mêlé à toutes les grandes choses. Il a tenu tête à Napoléon; il est pour nous Byron et Walter Scott ensemble. — Je l'ai vu. — Mon cœur battait bien fort, quand je passai la porte, et quand j'attendais dans le vestibule; il battit plus fort encore, quand le domestique, à qui nous avions remis notre carte, vint nous dire : « Messieurs, si voulez entrer; M. le vicomte vous reçoit ».
L'Italie, la Grèce, l'Amérique, Jérusalem, tout se confondait dans mon esprit; tant d'œuvres devenues classiques à leur naissance, se présentaient à ma mémoire, et se personnifiaient à mes yeux.
Une seconde porte s'ouvrit, nous avions traversé le salon ; nous étions dans le sanctuaire. — Chateaubriand était là, debout, nous tendant la main. — Il est vieux, très vieux; — si vieux que le vieillard faisait tort à l'homme, et qu'il nous fallait faire un effort, pour retrouver sous ces cheveux blancs, dans ce corps affaissé, sur ce front tout ridé, dans cette bouche contractée par les années, dans cet ensemble tout humain, tout mortel, tout penché vers la tombe, le mélancolique adolescent, l'amant d'Amélie, de Cymodocée, d'Atala, le voyageur intrépide, le chevalier de la royauté déchue, le chantre du nouveau monde et le défenseur de l'ancien! — Il ne
lui reste de beau que ses grands yeux bleus, qui se mouillent facilement de larmes, et quil levait sur nous avec une sorte de plaisir.
Il nous a parlé voyages, politique, religion, littérature; un peu de tout; nous avons causé de Napoléon, de la Révolution française, de Velléda, de 1830; du Globe: de M. de Rérausat, qui était venu lui demander sa voix; de M. Dubois', qui avait été son ami; de M. Lenormand, quil voyait à l'Abbaye-aux-Bois ; du gouvernement actuel, qui faisait son pot-au-feu; du passé, de l'avenir, des vieux et des jeunes, de nos triomphes et de nos fautes, un peu de tout enfin; un peu de tout, vous dis-je!
Cet homme qui a reçu tant et de si grands éloges de la part de tant de personnages illustres, nos éloges l'ont ravi, et lui ont peut-être donné encore une journée de bonheur; il les repoussait avec une modestie douce, qui semblait ne pas les haïr. « Je ne mérite pas tout cela! vous me jugez avec trop d'indulgence, je suis dun autre siècle; on ne me lit plus. » Je lui ai répondu : « Vous être notre père à tous ; nos poètes sont vos enfants ; vous êtes de notre temps et de nôtre âge. » Et il a souri d'un sourire de joie.
Quand je vous verrai, je vous raconterai plus au long cette conversation ; car elle n'est pas de celles qu'on oublie. — Nous le laissions dire, de peur qu'une de nos paroles nous fît perdre une des siennes. 11 a eu un moment de profonde tristesse, en nous parlant de son passé, de ses regrets, de sa devise (liberté et royauté), de la monarchie légitime, tombée si bas, et voyageant d'exil en exil. — Il désire mourir,