Il s'agit d'Henri Chevreau, leur ami commun
2. Eugène Manuel a écrit à ce moment-là plusieurs lettres en style pastiché du xvi" siècle.
chacun apporte son petit grand homme, qu'il a découvert dans un coin de manuscrit, ou dans la poussière d'un vieux livre !
La publication d'éditions correctes et complètes est uçe œuvre très louable en elle-même, ainsi que la recherche des meilleurs manuscrits et ce respect de la vieille langue, jusqu'en ses moindres vestiges. Je conçois même que l'on imprime les lettres, jusqu'alors inconnues, de Jacqueline Pascal; il y en a de fort belles ; et Jacqueline est un beau caractère de femme ; — mais ce sont là des occupations qui conviennent aux érudits de métier, aux paléographes, aux archéologues, aux employés de la bibliothèque royale.
Je ne m'irrite pas tant contre ces travaux, que contre l'importance qu'on leur donne; ce qui me passe, c'est que des hommes comme M. Cousin se perdent dans de pareilles études, au lieu de tirer quelque chose de leur propre fonds! Ce qui m'indigne, c'est qu'un philosophe oublie son rôle, sa mission, des recherches d'une importance capitale, pour des travaux qui n'intéressent en rien le développement de la morale, les progrès de la vérité, la guérison des choses mauvaises!
Nous faisons rougir les Allemands, qui se demandent, en souriant, ce que devient la philosophie en France, et si nous avons tellement désespéré de trouver le vrai en quelque chose, que notre chef même, l'ancien apôtre de la hberté d'examen, le Titan escaladeur du ciel, le Prométhée ravisseur de l'étincelle divine, le fils inspiré de Platon et de Descaries, ait jugé à propos de se faire un journaliste vulgaire, sans grandeur et sans dignité.
Étonnez-vous donc ensuite que les jésuites soient si remuants, la religion si exigeante, Ravignan si fougueux, Lacordaire si emphatique, Combalot si impertinent, Bautain si extravagant! On leur laisse le champ libre; ils ont beau jeu à crier contre Timpuissance de la philosophie, quand les philosophes font de la littérature! quand le nom de M. Cousin traîne dans les revues !
Si lui ou ses disciples daignent encore, par instant, songer à la philosophie, c'est uniquement pour écrire l'histoire des systèmes. Ils font des commentaires, des traductions, des préfaces surtout! Quant au dogme, quant aux principes, ils n'y touchent pas! Ce n'est pas la vérité qu'ils étudient, mais les erreurs; l'éclectisme se propose de chercher la vérité dans tous les systèmes, comme si, pour discerner la vérité de l'erreur, dans quelque système que ce soit, il ne fallait pas déjà posséder la vérité!
Avouez que le mouvement Httéraire était autrement fort et puissant, sous la Restauration, de 1820 à 1830! Triste époque, en politique; époque mémorable, en littérature et dans les sciences! Après le sommeil littéraire de l'Empire, tout se réveillait à la fois; une génération ardente, avide d'innovation et de liberté en toutes choses, régnait au théâtre, à la Sorbonne, à l'Académie, et dans les cercles de l'opposition ou de la légitimité. Guizot, Thierry, Barante régénéraient l'histoire et la lançaient dans un monde nouveau! Cousin, Villemain, Royer-Collard attiraient à la Sorbonne une foule immense par la grandeur et la hardiesse de leurs opinions philosophiques et littéraires ! — Le parti catholique avait d'admirables représentants : Bonald, de Maistre, Lamennais!
M. Jouffroy écrivait dans le Globe son magnifique article : Comment les dogmes finissent/ et le Globe était un ouvrage, et non un journal, l'oracle du bon sens libéral, non le défenseur d'un parti I Dans le même temps, Lamartine écrivait ses Méditations, Hugo ses Odes et Ballades, Déranger ses Chansons, Nodier ses Contes \ quel printemps! et comme il promettait un bel été ! Hélas ! plusieurs de ces gens-là ont avorté; la plupart on vieilli vital Guizot, Villemain ont moins écrit, à mesure qu'ils agissaient plus ; Jouffroy est mort; Thierry est aveugle. Déranger s'est tu, Lamartine c'est la Chute d'un angel Hugo, des Odes et Ballades, est tombé aux Burgravesl — Entre les hommes qui ont maintenant cinquante ans, ou à peu près, et ceux qui n'en ont que vingt, il y un espace vide, un intervalle mal rempli I Quand Guizot, Cousin, Lamartine, Lamennais et les autres qui ont quelque chose de grand en eux seront morts, qui aurons-nous pour représenter notre littérature, pour occuper notre Académie?
Je ne lis presque plus ni journaux, ni brochures, ni romans, ni drames 1 j'attends un réveil; j'attends un grand homme, et une grande chose! — j'ai déjà trop souffert à lire les incohérences de M. de Chateaubriand, dans Rancé, et les ambitieuses frivolités de M. Cousin, sur les femmes auteurs! je ne me soucie pas d'assister à toutes ces écbpses; je n'aime pas voir la décrépitude, l'agonie et la mort de ces belles intelligences qui avaient nom; Chateaubriand, Cousin, Lamennais, Villemain! cela fait peine.
A LaurenlrPichat.
17 décembre 1844.
Voilà dès sentiments excellents, et je souhaite que vous y persistiez; il est permis d'être sévère pour des gens qui sont si indulgents envers eux-mêmes; blâmons-les quand ils se pardonnent tant; puisqu'ils s'élèvent, rabaissons-les; puisqu'ils s'enorgueillissent, humilions-les; je ne relève que ceux qui s'abaissent; je ne rends l'orgueil qu'à ceux qui s'humilient ! S'ils se méprisaient plus, je les mépriserais moins; mais comme ils ont des façons de grands hommes, une prodigieuse outrecuidance, une fatuité qui n'a pas d'égale ; comme ils se prélassent aux loges des théâtres, dans les bals, dans les salons, et dans les colonnes des journaux; comme ils dédaignent le passé qui vaut mieux qu'eux, je les traite sans pitié ! Faites de même, car c'est justice! Notre littérature actuelle, presque tout entière, est condamnée, dès sa naissance, à un éternel oubli; elle travaille pour le néant, pour la tombe ; ce qu'on lit aujourd'hui ne se lira plus demain ! Le temps de tourner la page d'un journal ou d'un roman, et déjà la page précédente est morte à jamais ! . . . . Heureusement que ces choses-là n'ont qu'un temps; je ne suis pas de ces esprits chagrins et désespérés, qui n'attendent plus rien de l'avenir, ni grands hommes, ni grandes choses, ni grandes œuvres! — Ma sévérité n'est pas un système que j'applique de prime abord à tous nos ouvrages contemporains; ma critique n'est pas exclusive, comme celle des frères Nisard. Je vais vous dire comment ils jugent; car ils représentent aujourd'hui, presque uniquement, une
certaine espèce de critique, comme Sainte-Beuve représente l'espèce contraire.
H y a deux Nisard, le grand Nisard, le Nisard par excellence, Désiré Nisard; — et le petit Nisard, Auguste Nisard. Le premier est député, maître des requêtes, chef de division au ministère de l'Instruction publique, et il était encore, l'an passé, maître de conférences à l'École, où il a professé plus de six ans. Il a été nommé, cette année, professeur d'éloquence latine au collège de France, en remplacement de M. Burnouf; de sorte qu'il nous a quittés. Un assez pauvre homme, M. Gérusez, le remplace ici. Auguste Nisard est tout simplement professeur de Rhétorique au collège Louis-le-Grand; l'an passé, il était au collège Bourbon. Ces deux frères ont les mêmes idées, le même système, le même esprit, la même finesse, le même entêtement, le même fanatisme, les mêmes i'ailleries, le même dédain, le même enthousiasme; vrais frères siamois, ils ont tout en commun, excepté leurs places.
Voici leur système : ils se sont fait une certaine esthétique, absolue, universelle; ils ont cherché les règles éternelles du beau; ils les ont rédigées dans leurs cerveau. Ainsi le beau, pour eux, est un certain accord de l'imagination et de la raison, dans telles et telles conditions; il doit y entrer tant d'imagination, tant de raison; pas plus, pas moins; de sorte qu'ils jugent tous les ouvrages avec une prévention rigoureuse. Leur critique est un cadre où les ouvrages doivent parfaitement s'adapter; sinon, ils les rejettent; c'est un lit de Procuste; il faut que les ouvrages le remplissent tout entier, et ne le dépassent pas. Ils n'ont qu'un point de vue pour juger, celui de l'absolu, de l'idéal; ils ne feraient point un
seul pas au-devant d'un ouvrage, pour lui abréger le chemin; c'est par l'absolu qu'ils apprécient le relatif.
Ils se sont fait un type de chaque genre décrire; dans un ouvrage littéraire, un drame, une tragédie, un roman, il faut qu'ils trouvent ceci et cela, telle chose et telle autre, ou l'ouvrage ne vaut rien. Ainsi, pour les ouvrages de philosophie ou d'histoire, ils n'admettent pas le système des compensations; pour eux, l'imagination ne rachète pas le bon sens; ni le bon sens, l'imagination; la force de l'idée ne compense pas la faiblesse de l'expression; ni la force de l'expression, la faiblesse de l'idée. Ils ne se demanderont pas si l'auteur a écrit dans tel temps, dans telles circonstances, dans tel but, avec telle intention. Non, ils prennent l'ouvrage, le jugent d'une manière intrinsèque ; qu'il ait été composé en une heure, ou en une année; en une année, ou en vingt ans. Encore une fois, ils ne cherchent pas le beau comparativement, mais absolument; ils veulent l'absolu, non le relatif. C'est à la perfection idéale, qu'ils comparent tout ouvrage; celui qui s'en approche le plus est le meilleur.
Dans l'histoire de la littérature, ils ont un système correspondant; ils disent que chaque peuple n'a qu'une belle époque littéraire; que cette époque une fois passée, il n'y a plus rien de parfaitement beau à espérer; qu'une belle littérature ne peut se produire qu'à certaines conditions; par exemple, l'influence d'un souverain puissant et ami des lettres; les idées religieuses; le dédain des choses industrielles et commerciales ; un certain décorum dans les mœurs, une certaine dignité dans un peuple ; en outre, une certaine jeunesse dans les impressions et dans les pensées. Toutes ces conditions, et d'autres encore,
ne se trouvent, disent-ils, qu'une fois dans l'histoire de chaque peuple : en Grèce, au temps de Périclès; à Rome, au temps d'Auguste; en Italie, au temps de Léon X: en France au temps de Louis XIV.
Les frères Nisard disent qu'aujourd'hui en France nous vieillissons, nous doutons, nous faisons de l'industrie, etc. ; or la vieillesse, le doute, l'industrie, rindifîérence, cela tue la poésie et les lettres. Sous Louis XIV, au contraire, il y avait une foi puissante, une centralisation puissante, une dignité parfaite, une cour nombreuse, qui protégeait les arts, et dédaignait les choses populaires, le commerce, l'industrie, etc. : — de là une Httérature à la fois sérieuse, jeune, fraîche, toute riche et tout éloquente, qui a produit Descartes, Pascal, Bossuet, Corneille, La Fontaine, Racine, Molière, Massillon, Boileau, Quinauld, Bourdaloue, Fléchier, La Bruyère, La Rochefoucauld, Mme de Sévigné, Rotrou, Racan, et bien d'autres; qui tous réunissent, à dose égale, la raison et l'imagination, dans un accord parfait, et ont créé une langue, la plus riche, la plus sage, la plus sonore, la plus fine, la plus forte, la plus philosophique des temps modernes.
Voilà ce que pensent le grand Nisard et le petit Nisard; et il y a là beaucoup de vrai ; aussi, se retranchent-ils dans le xvii* siècle. Pour eux, la littérature française commence à Malherbe et finit à Voltaire. Bossuet en est le représentant véritable ; ils y trouvent tous les genres de perfection ; ils n'en sortent presque pas; ils y découvrent sans cesse de nouvelles beautés; ils trouvent réunis en lui Homère, la Bible et Démosthène. — Ils ne conçoivent pas que des gens qui n'ont pas lu Bossuet tout entier puissent s'amuser aux petits écrivains qui l'ont précédé ou suivi. — Enfin,
ils ne voient, en littérature, que les grandes sommités; ils font bon marché du reste. — Ils sont ennemis acharnés de Térudition. Pourvu qu'on sache lire et apprécier les grands auteurs , c'est tout ce qu'ils demandent.
C'est dans cet esprit que sont écrits tous les livres du grand Nisard. L'histoire des poètes de la décadence Romaine, qui est un ouvrage de sa toute jeunesse, est une sortie contre les poetse minores; il veut y comparer l'époque de la décadence Romaine à notre époque actuelle, etc. — Vous lisez, je crois, ce livre, il vous en apprendra sur le grand Nisard plus que je n'en dirais. — Le petit Nisard n'écrit pas; il se contente de lire et d'admirer; on dit cependant que s'il écrivait, ce serait fort bien. — Le grand Nisard vient de faire paraître un cours de littérature française, dédié aux élèves de l'École, et que je n'ai pas encore lu. On en dit du bien ; c'est exclusif et sévère comme tout le reste. — Le grand Nisard a fait aussi des Mélanges, des Impressions de voyage ; il s'y trouve des choses fort intéressantes, mais péniblement écrites, — ce n'est pas la facilité lâche de Dumas.
En face des frères Nisard s'élève une faction toute différente; un parti tout opposé, avec un système tout autre; c'est le parti et le système de Sainte-Beuve. Sainte-Beuve n'a aucune idée fixe sur rien; sa pensée, sa conviction flotte dans un vague inexprimable; son système consiste à n'en avoir point; quand il juge, il se place à mille points de vue différents ; il tient compte du temps, de l'auteur, de sa vie, du but, des circonstances, du genre de composition; pour lui, l'histoire de la littérature française commence dans les ténèbres du moyen âge ; il mettra autant d'ardeur à travailler sur Charles d'Orléans que sur Racine; sur Villon que
sur Molière ; sa curiosité estérudite ; il est de ces gens dont je vous parlais, qui admirent un sonnet et oublient les grandes œuvres ; il est la providence des inconnus; il trouve du beau et du bon partout; il s'abandonne au moindre auteur, et se laisse conduire par lui; il a une sympathie extravagante pour tout ce qui est petit, caché, ignoré; il se charge de tirer le bon du mauvais; il cherche la perle dans le fumier, au lieu d'aller droit à ce trésor toujours ouvert, qu'on appelle le xvii'^ siècle, et d'y prendre des monceaux de perles enchâssées, des diadèmes, des parures!
Sainte-Beuve, au lieu de juger un ouvrage d'après des règles absolues, universelles, les mêmes pour tous les hommes et pour tous les siècles, ne juge que d'après son impression particulière; Sainte-Beuve, pour mieux dire, n'a jamais jugé; il s'est contenté de sentir. Quelquefois cette méthode lui a réussi, et l'esprit s'est trouvé d'accord avec le cœur; mais bien souvent le sentiment l'a trompé ! — Sainte-Beuve procède toujours par comparaison; s'il trouve, dans une époque, quelque poète un peu supérieur à ceux de son temps, voilà un grand poète ! — bien que ce ne soit peut-être qu'un pygmée, qu'un atome auprès de Corneille ou de Bossuet. — Sainte-Beuve est décidé à trouver du bien partout ! — C'est un parti pris ; il se laisse toujours aller à l'impression du moment; il ne con-serve jamais son libre arbitre ; il y a quelque chose de nerveux dans ses appréciations. Sa critique est fine, spirituelle, pleine de charmantes délicatesses; elle n'est pas élevée, large ; il comprendra parfaitement un homme; il ne comprendra jamais une époque.
Il lui manque le coup d'œ.il qui embrasse beaucoup, qui compare les grandes choses, qui reconnaît tous les plans et toutes les perspectives d'une époque :
Sainte-Beuve n'entend rien à la perspective littéraire. Comme les vieux peintres du moyen âge, il mettra- Saint-Gelais sur le même plan que Corneille, il fera les figures de la même grandeur ; nulle proportion !
— Aussi réussit-il dans les biographies ; car il n'y a là qu'un personnage; la perspective est inutile.
Quant aux idées générales, je a^ous ai dit qu'elles lui manquent totalement; il ne sait pas ce que c'est que l'universel; il s'est donc contredit bien des fois; les mêmes choses lui ont paru bonnes ou mauvaises, selon l'impression du moment; il a chanté bien des palinodies, comme font tous ceux qui n'ont pas de principes arrêtés, en politique, et dans tout le reste.
— Bien plus, il ne veut pas avoir de principes; le sentiment, voilà pour lui la pierre de touche de tout ouvrage !
Aussi y at-il eu toujours entre lui et les Nisard une guerre acharnée; la guerre du relatif et de l'absolu; du contingent et du nécessaire 1 — les Nisard n'ayant qu'une mesure pour tous les auteurs; Sainte-Beuve changeant de mesure à chaque auteur différent. — Son lit de Procuste est comme une table de rallonge; il le tire ou le pousse selon son caprice; de sorte que tout le monde peut s'y placer sans danger; il s'adapte à toutes les tailles! — La littérature est comme un cercle magique, un cercle d'attraction; les Nisard restent en dehors ; Sainte-Beuve se place au centre.
J'interromps la comparaison; elle n'en finirait pas.
— Maintenant, vous allez probablement me demander mon avis? Suis-je du parti de Nisard, que nous avions l'an passé; ou du parti de Sainte-Beuve, que nous devions avoir cette année? — Je ne suis ni de l'un ni de l'autre; je suis de tous les deux; je tâche à me faire des idées générales en littérature; j'étudie
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les grands modèles ; mais j'aime aussi à m'abandonner à un auteur, pour me laisser conduire où il voudra; quitte à revenir ensuite sur mes pas, et à juger, après avoir senti. — Je ne suis guère éclectique en philosophie; mais je le suis en littérature; et je puis l'être sans contradiction; je voudrais être à la fois indépendant comme Nisard, et sympathique comme Sainte-Beuve ; je ne veux pas plus m'enfermer dans le moyen âge, que dans le xvii® siècle; mais je veux me promener également dans toutes les chambres de mon appartement, depuis le moyen âge qui est mon antichambre, jusqu'au xvif siècle, qui est mon boudoir. — Je ne dirai pas, avec Sainte-Beuve, que nous sommes en bonne santé; avec Nisard, que nous sommés morts! — je dirai que nous sommes malades; mais le temps est un bon médecin; — nous vivons au milieu de l'extravagance et de la négligence de la forme; j'espère que l'on en reviendra aux idées fortes et sages; la vraie force est toujours sage; la vraie sagesse est toujours forte. Comme je m'aperçois que j'extravague un peu, je m'arrête ; il est dix heures. Ce soir, je m'endors; je ne sais ce que je dis ; je me perds, Ce me semble, dans les abstractions formulées, dans les nuages de la métaphysique littéraire! — Venez me voir. — De quoi vous ai-je parlé? Adieu, tout à vous toujours.
A Laurent-Pichat.
Ce mardi soir 19 août 1845.
Connaissez-vous, au bout de la Varenne-St-Maur, de l'autre côté de la Marne, au sud-est de Champigny,
un petit village nommé Chennevières, un vrai village où Ton ne trouve ni bourgeois, ni canotiers, ni débitants de cigarettes Raspail? Le connaissez-vous? Il est situé sur une chaîne de collines, qui longent la Marne ; on y monte, des bords de la rivière, à travers des vignes et des champs de trèfle, d'où la vue est très belle. — D'Holbach et sa femme, Diderot et Grimm, Mme d'Épinay et Mme d'Aîne, ont souvent descendu ce même sentier, pour se promener, comme nous, en bateau, tout autour des îles, ou se coucher au pied des peupliers. Je crois même que Rousseau, du temps qu'il allait encore au château de la Chevrette, s'est égaré plus d'une fois, le long de ces saules, et parmi ces sureaux odorants. Je suis sûr que rien n'a changé là depuis quatre-vingts ans, que c'est toujours le même sentier au milieu des mêmes vignes, et semé des mêmes cailloux. Personne n'y passe, si ce n'est quelque paysanne avec son âne ou quelque pêcheur qui s'en va jeter ses filets dans la Marne. On se trouve là, seul, éloigné de tout grand chemin; on peut méditer à l'aise, et ressusciter, sans effort, Rousseau le sombre, Diderot l'enthousiaste, Grimm le persifleur, D'Holbach, l'honnête athée; et la rieuse Mme d'Aîne, sa mère, la grande effrontée ; et Mme d'Épinay, la raisonneuse sentimentale; et Damilaville, et Saint-Lambert, et tout ce monde du xviii'^ siècle, ami des champs, tout corrompu qu'il est ; rêveur, tout sensuel qu'il est. — Terminez la tirade, elle m'ennuie! — Je suis monté au village, pour demander l'heure; toutes les cabanes étaient vides, toutes les portes ouvertes; j'ai parcouru ainsi de fond en comble plusieurs maisons, appelant, cherchant, sans trouver personne ! Les habitants étaient aux champs, laissant le seuil ouvert, avec une sécu-
rité digne de Tâge d'or. J'ai parcouru la grande rue du village, je n'y ai rencontré que quelques poules et quelques enfants de trois ou quatre ans, étendus au soleil? — N'est-ce pas touchant? N'êtes-vous pas ému? je n'aurais jamais cru rencontrer quelque chose d'aussi champêtre, d'aussi antique, d'aussi patriarcal, à quatre lieues de Paris ; — à trois lieues de Saint-Mandé.
Adieu Laurent, tout à vous bien cordialement.
A Laurent-Pichat.
Novembre 184o.
Je vous ai dit, il y a quelques mois, que j'hésitais beaucoup à me vouer tout entier à l'enseignement de la philosophie; j'ai pris, en vacances, une résolution définitive, en dépit de M. Cousin et des philosophes ses disciples, et mes maîtres : — je serai professeur de littérature. Les motifs de ma détermination sont nombreux, et, qui plus est, je les crois bons.
Notre siècle, cinquante ans après la Révolution, quatre-vingts ans après Voltaire et Rousseau, est plein encore de préjugés ridicules, de croyances superstitieuses; on est revenu à la foi, lentement, insensiblement, à force d'indiflerence; les pères de famille, jadis voltairiens, sont dévots aujourd'hui, surtout dans les provinces; ils craignent pour leurs enfants la contagion des principes qu'ils ont professés eux-mêmes; ils craignent les idées nouvelles et la propagande philosophique; de sorte que le
séminaire remporte souvent sur le collège, au mépris du bons sens, des fortes études, et de la liberté de pensée. Le collège se met alors à faire concurrence au séminaire; les soins religieux y deviennent moins rares; l'aumônier se pose d'une façon plus imposante en face des maîtres et des élèves; il établit, sur des sujets pieux, de sottes conférences, qui troublent la raison mal affermie des jeunes enfants; il les met en défiance sur leur professeur de philosophie, et détruit ainsi par avance tout l'effet que produiraient les leçons du maître officiel.
D'autres fois, il se procure les leçons du philosophe, en réunissant les notes des élèves; il s'en va chez l'évêque, dénoncer les moindres hardiesses, accuser les réticences, et se plaindre que le nom de Jésus-Christ ou celui des Saints ne soit pas une seule fois prononcé dans le cours de philosophie; l'évêque se plaint au ministre ; on fait des réprimandes au professeur. Dans quelques villes, on exige de lui qu'il fasse part de ses leçons à l'évêque. ou à l'aumônier, avant même qu'elles soient prononcées ; et il s'est trouvé d'infâmes professeurs qui se sont soumis, par crainte de l'autorité supérieure, à cette indigne servitude; philosophia, Iheologise ancilla!
Vous ne savez pas, vous, vivant de la vie du monde, et indifférent comme tant d'autres, aux choses de la religion, comme à celle de la philosophie peutêtre, — vous ne savez pas combien l'Université se trouve aujourd'hui abaissée, avilie, par suite des concessions infinies que le gouvernement fait aux prêtres, par suite de l'autorité que les prêtres s'arrogent sur les familles, par la première communion, par le mariage, par la direction, par la confession!
— Vous ne vous doutez peut-être pas que nous retombons dans le moyen âge.
Depuis deux ans, quatre ou cinq professeurs de philosophie ont été destitués, non pas seulement pour avoir, dans leur classe, attaqué les idées religieuses, mais pour avoir, dans des cercles, dans des salons, dans des causeries intimes, réclamé un peu hautement Tindépendance absolue de la philosophie.
ÎS'est-il pas odieux que M. Franck, parce qu'il est israëlite, ne puisse pas reprendre son cours à Charlemagne? N'est-il pas odieux que M. Poirson s'y oppose de toute son énergie, sous prétexte qu'il ne veut pas scandaliser les familles? — N'est-il pas bien extraordinaire qu'un ministre de l'Instruction publique, ce qui. dans d'autres temps, devrait signifier l'homme le plus éclairé de France, se fasse conduire le dimanche matin, furtivement, aux messes basses de Saint-Sulpice; ce que j'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu !
Oui, mon ami, la religion reprend son empire sur bien des âmes, soit conviction, soit comédie, — et l'État ne s'en plaint pas; bien au contraire. — L'ignorance est grande en France, même dans un centre tel que Paris; l'industrie et le commerce portent aux études sérieuses un coup de mort; on travaille et l'on s'enrichit; mais on ne réfléchit plus.
Et, comme il faut à toute force que l'homme croie à quelque chose, fût-ce à une chimère, tous ceux qui n'ont pas le temps de penser laissent à d'autres le soin de leur donner quelque croyance. Le prêtre se trouve alors à point pour les emmailloter tout doucement, d'abord l'enfant, puis la mère, puis le père; tout y passe; et voilà une famille redevenue catholique, à la grande joie du clergé, et à la grande
édification des fidèles! — Cinquante ans après le culte de la Raison, et les fêtes de lÊtre suprême! — C'est à faire haïr pour jamais l'impuissance et la folie de l'esprit humain! — Voilà donc ce qu'on appelle le bon sens public! Un tas d'erreurs enracinées depuis dix-huit siècles, dans la cervelle des | sots et des ignorants, et contre lesquelles tous les esprits éminents se sont emportés tour à tour, mais sans fruit, et sans succès!
Ce qui est le pis, c'est qu'aujourd'hui les philosophes mêmes en prennent leur parti. M. Cousin, cet homme sans conscience et sans dignité, se prête aux exigences du clergé, malgré ses belles phrases de la tribune; ses disciples vont jusqu'à tenter un compromis entre la philosophie et le christianisme; ils attaquent Michelet et Quinet, les seuls hommes vraiment hardis et sincères de notre temps; ils prétendent que la philosophie doit être encore très heureuse que la religion la laisse vivre; ils en passent par tout ce qu'on exige d'eux; car le mot de destitution leur fait grand'peur! — M. Dubois disait dernièrement : « Les mauvais jours de l'Unirersité ont commencé; la lutte n'est encore que faible et timide; elle va grandir, elle va s'étendre ' ! »
1. Voici ce. qu'Eugène Manuel écrit au sujet de M. Dubois, le 28 décembre 1893, dans une lettre adressée à son ami Octave Gréard :
Passy, 28 décembre 1893.
« Mon cher ami,
« Vous désirez savoir quels souvenirs m'a laissés M. Dubois, qui fut mon directeur à l'Ecole Normale, de 1843 à 1846. Évidemment, vous n'entendez m'interroger ni sur aa vie publique, qui est mêlée à l'histoire de la Restauration et du règne de Louis- Philippe, et que je ne connais que par les livres ou les récits d'autrui; ni sur son rôle à la Chambre des députés, où je n'allais point; ni même sur ses discours et ses actes au Conseil royal de
Il a raison; les choses ne peuvent durer ainsi; on veut éteindre les lumières, et rallumer le feu ; il faut qu'un combat terrible s'engage, le dernier peut-être, entre l'erreur et la vérité, entre la servitude religieuse et la liberté philosophique, entre la science qui veut conquérir le monde, qui veut l'éclairer, et l'ignorance qui veut morceler le monde, et Tabrutir en détail 1 — La Révolution française n'a pas tout fait, elle a détruit l'esclavage des corps, mais non celui des âmes, parce que son principe philosophique était surtout l'athéisme et que l'athéisme ne donnera jamais à la pensée la liberté véritable. — Aussi
l'Instruction publique, où il formait, avec JDI. Cousin et Saint- Marc Girardin, une sorte de triumvirat qui exerçait, à cette époque, un pouvoir presque absolu sur le personnel enseignant; ni enfin sur sa longue retraite, de 1852 à 1874, durant laquelle je ne l'ai revu que rarement, toujours malade, presque aveugle, ayant gardé la flamme intérieure, mais triste, farouche et à peine résigné. — Ce que je puis vous dire est donc restreint, limité, et se borne, pour une époque déterminée, à quelques impressions personnelles, qui sont celles d'un jeune homme, et se seraient peut-être atténuées et fondues, si j'avais eu avec M. Dubois des relations plus suivies et plus intimes. Voici donc quels traits je retrouve, fidèlement imprimés, dans ma mémoire :
• M. Dubois avait cinquante-trois ans quand j'entrai à rÉcoIe. Nous savions qu'il avait succédé, en 1840, à M. Cousin, comme directeur: qu'il était conseiller de l'Université, président du jury d'agrégation pour les lettres, tout puissant pour le placement des maîtres. Nous savions encore que, sous la Restauration, il avait été frappé, destitué comme professeur, pour son opposition au régime établi, qu'il avait été alors l'un des fondateurs et le plus actif collaborateur du Globe, avec les esprits les plus libéraux de ce temps; qu'il avait été poursuivi et condamné pour un virulent article sur la France et les Bourbons, et qu'il purgeait sa peine dans une maison de santé, quand la révolution de 18.30 vint le délivrer et le porter aux grands postes de l'Université; nous savions enfin qu'il était député, homme de gouvernement, mais centre-gauche, toujours libéral, et que la petite presse d'alors, ridiculisant le surnom qui le distinguait de ses homonymes des autres départements, l'appelait Dubois de la Gloire-Inférieure, plaisanterie à laquelle il passait pour être très sensible, mais qui
l'Empereur a t-il cru qu'il valait mieux, pour maintenir Tordre et l'obéissance, que le catholicisme fût rétabli en France; sa gloire pourra s'en repentir un jour.
L'ignorance 1 Tignorancel c'est la grande source de toute superstition, comme aussi de toute indifférence; le monde rit des philosophes et les dédaigne; mais sait-on ce qu'est la philosophie? le monde ménage la religion; mais sait-on ce qu'est la religion? On cause beaucoup politique et littérature; mais philosophie, mais religion? quelle sottise! — Parler de la destinée humaine? étudier les erreurs et
n'ôtait rien au respect que nous avions pour lui. Journaliste, orateur, homme d'opposition, c'était plus qu'il n'en fallait pour nous rendre sympathique notre chef et notre juge. On répétait, en outre, à mi-voix, qu'il travaillait à un grand ouvrage sur les religions, et particulièrement sur les origines du christianisme, et nous lui prêtions, de confiance, toutes les hardiesses, bien avant Renan et Havet. Bref, nous étions très fiers d'avoir à la tète de l'École un esprit libre, un homme de combat, emprisonné sous la Restauration, et faisant encore de l'opposition au ministère. Toute sa personne, physionomie, attitude, langage, répondait à cette idée.
« Il était de petite taille, trapu, ramassé, comme armé pour la lutte. Ses cheveux gris, qui avaient dû être roux, retombaient en désordre de son front, formant crinière sur sa nuque et ses oreilles; il avait un collier de barbe rare et inculte, un nez court, une bouche mince, un menton fortement dessiné, des yeux petits, clignotants, étincelants, la face large et léonine. R était difficile, à sa vue, de n'être pas intimidé et troublé; mais on était toujours curieux de lentendre. Il aimait à parler, à improviser. Rien ne ressemblait moins aux professeurs très calmes que j'avais eus au lycée. Avant môme de commencer, il remuait les lèvres, s'agitait, frémissait. Sa voix avait un accent, un timbre particulier, que je crois entendre encore. C'était une sorte de bégaiement, d'abord, âpre et tumultueux; c'était, sans colère, le ton de l'irritation, et, sans obstacle à vaincre, les préparatifs de l'attaque. La lutte était dans l'organe même, dans sa rébellion, dans la difficulté de trouver, du premier coup, les mots pour les idées, ou de choisir les meilleurs, au milieu de l'abondance qui les faisait affluer jusqu'à l'encombrement. Tandis que nous nous tenions
les vérités? se débarrasser des premières, et rechercher les secondes? quel pédantismel — On ne veut pas être ridicule à ce point; on aime mieux se confesser, et s'en rapporter au catéchisme !
Voyez donc ces beaux flâneurs du boulevard des Italiens, ces élégants qui sétendent dans leur loge, au théâtre? — à quoi pensent-ils! je ne vous le dirai pas; vous le savez; — ce n'est pas aux progrès de la civilisation, je vous le jure ! — Améliorer les chevaux, à la bonne heure ! — Mais les hommes? — C'est inutile! — Voyez ces commerçants, ces poètes, ces auteurs, ces agioteurs! — Parlez-leur de l'Université,
devant lui, silencieux, respectueux, sans ombre d'indocilité, il s'excitait, comme s'il eût été à la Chambre, éprouvant un besoin de répondre à des adversaires qui n'existaient que dans sa pensée; nous prêtant un état d'esprit qui n'était pas le nôtre, mais qui aurait pu l"étre, car nous représentions pour lui la jeunesse avec tous ses entraînements, toute son inexpérience et toute la somme des torts possibles. Il se plaisait aux généralités philosophiques, morales, politiques; c'était des appels à la volonté, au travail, à la libre recherche, à l'honneur professionnel; point de pédagogie proprement dite (ce n'était pas encore le courant, ni la mode), rien de bien précis sur nos études et nos travaux; mais des vues théoriques, des considérations d'ensemble, très variées, très fécondes, une prédication généreuse et hardie, parfois violente; toujours convaincue; le débit était saccadé, les phrases, les mots s'entrechoquaient; il arrivait péniblement, laborieusement, par des étapes successives et progressives de sa parole, à une force d'expression extraordinaire et jusqu'à de véritables éclats d'éloquence, — éloquence de tribun, plus encore que de tribune, — non académique, non universitaire, toujours un peu militante et agressive, toujours en arrêt ou à l'assaut de quelque chose. Vous qui avez connu Bersot, si fin, si ingénieux, d'une sagesse à la fois si pénétrante et si discrète, d'un tour d'esprit si délicat, dans sa familiarité même, vous n'avez qu'à prendre le contrepied de cette nature, fonds et forme, et à lâcher cependant de vous persuader que l'action morale était incontestable, et l'effet final le même! Nous ne sortions jamais de ces entretiens sans y avoir puisé de fortes et viriles résolutions.
« M. Dubois, — il importe de le dire pour expliquer bien des choses, — ne demeurait pas à l'École, faute de place. 11 ne se
des professeurs de collège; ils vous tourneront le dos. L'université? quelle taupinière! les professeurs? quels cuistres! les questions de dogmes? c'est bon pour les gens de la Sorbonne, tout au plus; encore vaudrait-il mieux quils fissent un cours sur les chemins de fer, et sur le système atmosphérique !
Voilà, mon cher ami, un beau temps pour enseigner la philosophie; il faut l'avouer! — Surtout quand on est Israélite, comme je le suis; — ce n'est pas impunément que le sang d'Abraham coule dans mes veines! — Croyez-vous, après cela, que je me soucie beaucoup de prêcher dans le désert, de
prodiguait pas, ne venait parmi nous qu'à certains jours, pour apprendre ce qui se passait, conférer avec le directeur des Études, M. Vacherot, et les deux surveillants généraux, MM. Cartelier et Hébert, recevoir les chefs de section, ou tous les élèves d'une promotion, lire et commenter les notes, ou nous haranguer exceptionnellement, dans quelque circonstance importante. On y mettait toujours une certaine solennité. Nous savions qu'il serait éloquent; il l'était même dans le tète à tête, quand il nous recevait en particulier. Je me rappelle deux ou trois de ces circonstances où l'autorité de sa parole fut bien frappante. C'était le temps de la grande popularité de Michelet et de Quinet au Collège de Fiance. Nous étions attirés à leurs cours, au détriment de ceux de la Sorbonne que nous devions suivre. Nous échappions parfois à nos surveillants pour courir au fruit défendu. M. Dubois le sut et vint nous gourmander. Il s'agissait de nous faire comprendre notre devoir, sans condamner de façon trop absolue cette efiervescence de la jeunesse, qu'il ne lui était guère permis d'incriminer sans quelque indulgence.
« Le vieux libéral, l'insoumis d'autrefois et l'administrateur sévère d'aujourd'hui se montrèrent tour à tour dans le plus émouvant des réquisitoires. Un autre jour, il s'agissait de la succession au cours de littérature française, abandonné par M. Nisard, convoité par Sainte-Beuve. Nous avions appris qu'il était sur les rangs, mais que le ministre, M. Villemain, avait fait choix de M. Géruzez, son suppléant à la Sorbonne, excellent homme, auquel nous finîmes par nous attacher, mais que nous jugions, à tort ou à raison, au-dessous de cette tâche. On signa une réclamation au ministre pour demander Sainte-Beuve. L'incorrection
m'attirer sur les bras les évêques avec leurs mandements, de parler à des sourds, et d'être, en fin de compte, destitué sans gloire?
Ce qui me séduisait dans l'enseignement de la philosophie, c'était la liberté de la parole, les joies de l'audace, la volupté du prosélytisme; — j'aurais aimé ce hardi sacerdoce, fort parce qu'il détruit, fort parce qu'il édifie, et qui pourrait, dans des temps de liberté, faire tant de bien, et tant de mal. — Un clergé philosophe, c'est ce que j'ai rêvé toujours; — philosophe et laïc, s'entend. — Je voulais être philosophe, pour rechercher la vérité, et la proclamer ; ou
était manifeste. M. Dubois nous le fit sentir, dans une sortie violente, et la nomination de M. Géruzez suivit de près. Je pourrais rappeler aussi la force avec laquelle M. Dubois releva, devant nous tous, certains écarts de conduite chez quelques camarades dont nous n'étions pas très fiers. En l'écoutant, nous aurions volontiers dit : <• Bien rugi, lion! »
« Malgré sa rudesse et son àpreté apparentes, M. Dubois était bon, serviable, affectueux et facilement ému. Il avait quelquefois, dans les conversation particulières (et j'en ai eu plusieurs avec lui, soit pendant mon séjour à l'École, soit après ma sortie), des expansions et des confidences qui touchaient le cœur. Il avait pour l'École une tendresse vraiment paternelle; il s'intéressait aux tristesses, aux deuils qui nous éprouvaient. Quand il dut me faire comprendre, pour des motifs administratifs, politiques, religieux, qu'il me fallait quitter la philosophie pour les lettres (la fin du règne de Louis-Philippe vit ce réveil de l'intolérance), M. Dubois montra une vraie douleur et une confusion mal dissimulée. Il m'offrit d'être, à ma sortie de l'École, son secrétaire particulier, ce que je refusai; et, un peu plus tard, il me proposa pour l'École d'Athènes, dans les termes les plus pressants. Des raisons de famille m'empêchèrent d'accepter, et Beulé prit ma place. Dans la suite, je revis M. Dubois, bien vieilli, presque incapable de travailler, tournant contre le régime impérial tout ce qui restait d'énergie chez l'ancien adversaire de la Restauration, atteint du mal qui devait l'emporter, — mais ayant conservé sa chaleur d'àme, son élo(iuence étrange et d'une àpreté si originale, — et en même temps sa tendresse mal étouffée pour les jeunes, à qui il parlait de l'avenir, de la liberté, du devoir.
du moins, — puisque la vérité n'est guère trouvable, — pour rechercher Terreur et la détruire.
Mais il y faut renoncer, mes maîtres me l'ont dit; mes camarades les philosophes, ceux que j'ai connus à TÉcole, et qui sont à Rennes, à Avignon, à Besançon, à Angoulême, à Bourges, font les prudents, vont parfois à la messe, — s'occupent beaucoup de psychologie et de logique, ce qui ne tire pas à conséquence; mais s'abstiennent le plus possible de morale et de théodicée, car il leur faudrait parler du Christ et de l'Évangile. — Grâce à quelques concessions, il se soutiennent; — mais moi, je ne pourrais même pas, quand je le voudrais, descendre à des concessions; elles ne signifieraient rien de la part d'un juif, comme on dit. — Ma conversion seule répondrait victorieusement aux réclamations et aux attaques. — Ma conversion! croiriez- vous qu'on m'en a parlé ! — qu'on m'a fait entendre qu'il y aurait là de beaux bénéfices à réaliser! que ce serait un coup de bonne politique, que de passer d'une religion à laquelle je ne crois pas, dans une religion à laquelle je ne crois pas davantage; de troquer une erreur pour une erreur, un mensonge pour un mensonge, et d'être apostat de gaieté de cœur, sans pouvoir alléguer la conviction comme excuse!
Non, mon ami, je ne veux pas enseigner la philosophie, s'il faut avec elle enseigner l'erreur, s'il faut ménager les hommes que je hais, respecter les choses que je méprise, nager entre deux eaux, ni tout à fait philosophe, ni tout à fait catholique. — La philosophie, de nos jours, s'est avilie par ses concessions, par son silence, par sa timidité; je ne veux pas entrer dans un corps déshonoré; je ne veux pas qu'on me prenne pour un faux philosophe; je ne veux pas
tromper mes élèves, et leur cacher une partie des choses que je pense, les laissant dans le doute sur la légitimité des religions, après un an d'enseignement philosophique !
D'ailleurs, je crois vous l'avoir déjà dit autrefois, la philosophie, telle qu'on la fait aujourd'hui, me semble ridicule, inutile, pédantesque. — On ne fait que l'histoire des systèmes ; on étudie les vieux monuments de la philosophie, et, sous prétexte d'éclectisme, on se dispense des recherches personnelles, de la méditation vigoureuse, et des tentatives de réforme. — Le ministre nous impose, pour l'enseignement des collèges, un certain programme, tout plein de demi-vérités banales et routinières qui troublent les esprits, plus qu'elles ne les éclairent. — Rien de pratique, rien de bien actuel dans toutes ces théories; et si le professeur se permet quelque bonne et solide digression, sur les besoins du temps, sur les instincts du siècle, sur la conduite à suivre dans les mille sentiers de la société moderne, c'est bien en dépit du programme qu'il le fait.
Moi, j'aime mes franches coudées; il me plaît de parler quelquefois à tort et à travers ; de causer sur ceci, puis sur cela, puis sur autre chose; d'entrechoquer toutes sortes d'idées pour en faire jaillir la lumière. Je ne tiens pas à m'enrôler sous un drapeau particulier, à enseigner la doctrine de tel ou tel, qui serait mon maître, ou mon ministre. Qui dit philosophie, dit liberté absolue, complète; et je commencerais par accepter des entraves? et de qui encore ? de Messieurs les éclectiques, ou de Messieurs les évoques? — la chose serait plaisante! — les uns, mauvais défenseurs de la vérité; les autres, ses ennemis !
Si, parlant avec liberté, j'étais soutenu, protégé par les philosophes, je pourrais lutter contre les évoques; mais seul entre les deux partis, que pourrais-je faire? nul bien à autrui, beaucoup de mal à moi-même. Je ne peux pas, après tout, m'ériger en prophète, en messie, et m'opposer seul à tout mon siècle! — je ne puis pas entrer en pleine révolte contre les supérieurs, les ministres, les gouvernants, et braver à la fois les foudres de l'Eglise et celles du gouvernement, beaucoup plus à craindre que les premières! — Je ne suis pas de la pâte dont on fait les séditieux, leg réformateurs, les christs, les martyrs! — Il y aurait là plus de folie encore que d'audace.
Que me reste-t-il donc à faire? laisser la philosophie et les philosophes jusqu'à nouvel ordre; garder pour moi et mes amis seulement mes doutes, mes recherches, mes croyances, mes haines, mes projets et mes espérances; attendre des temps meilleurs, pour proclamer bien haut la profession de foi, que je vous fais ici: — et jusque-là, enseigner à mes élèves la littérature; c'est-à-dire un art, une étude paisible et charmante, sans troubles, sans déceptions, sans luttes violentes. — H y a moins de danger à juger ce qui est beau, qu'à dire ce qui est vrai. Contraint d'abandonner Platon, je me rabats sur Homère; et je ne perds pas trop au change.
Vous savez d'ailleurs combien jaime la paix; combien j'aime le silence; combien j'aime le foyer, les champs, la paresse occupée; — la littérature va me donner tout cela; c'est un domaine tranquille, où l'on ne craint pas les persécutions, où les méditations ne sont pas désespérées, où les doutes ne sont pas pénibles, où les systèmes contraires se concilient sans trop de peine, où les concessions, si
Ton en fait au goût du temps, ne coûtent pas de remords; là, je serai libre dans mes admirations et dans mes antipathies, sans qu'une robe noire ait le droit de me dénoncer à Tiautorité suprême, sans qu'on vienne réveiller, autour de moi, la haine du judaïsme. Les hérésies littéraires n'entraînent pas la destitution; et, ce qui vaux mieux encore que tous ces avantages, la langue littéraire est comprise par tout le monde, les questions littéraires attirent l'attention du public; et l'on peut, grâce à ce vêtement mondain, lâcher quelques vérités utiles, qu'on ne lirait pas dans le meilleur livre de philosophie. J'attendrai donc, entre Shakespeare et Dante, entre Corneille et La Fontaine, entre Pascal et Rousseau, que la réaction religieuse soit passée. Et si elle subsiste trop longtemps, si l'humanité n'est pas mûre pour les grandes réformes que nous souhaitons tous, alors je me résignerai, sans trop de regrets, à la seule carrière des lettres. — A chaque âge ses vérités ! — Je laisserai les gens croire ce qu'ils voudront croire, ne me sentant ni le génie ni la témérité qu'il faut pour détruire, quand on est seul à détruire. Je ne serai philosophe que dans le cabinet, et je m'en consolerai, en considérant les obscurités sans nombre, les contradictions, les difficultés éternelles de la philosophie. Peut-être même irai-je jusqu'à reconnaître que la philosophie n'est pas une science qu'on puisse enseigner à tous ; que la vérité est cachée, et doit rester cachée , qu'il est imprudent et présomptueux d'expliquer tant de mystères; et que, doutant nous-mêmes, nous ne devons pas entraîner tant d'âmes dans notre doute. — Peut-être, ami, dirai-je tout cela un jour; — oh! je serai bien vieux alors! — Car tant que durera la
jeunesse, j'espérerai dans le bon sens des hommes, dans la force de la raison; et je croirai à toutes les libertés !
Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'avant d'enseigner la philosophie aux autres, il faut s'en faire une à soimême; c'est qu'avant de diriger les autres, il faut se gouverner ; — il y a longtemps que Sénèque a développé ces idées. — Je ferai donc de la littérature, et je saurai, en même temps, me créer ma petite philosophie tout intime : quelques règles de devoirs, quelques instincts bien dirigés, des goûts spiritualistes, une morale très tolérante, et, par-dessus tout, deux idées, Dieu et l'âme; trois sentiments, l'amour, — l'admiration — et l'espérance, pour fermer la marche. — Voilà qui est bien beau, direz-vous; et cependant, quoi de plus simple?
Voilà une lettre singulière, direz-vous encore ; — trois pages de satire morose, et une péroraison digne des Bucoliques? — Pourquoi non? — ces choses se touchent; on s'emporte contre le siècle, on le hait, on le maudit ; et puis, par un retour soudain, on s'adoucit, on espère, on veut se rendre heureux, et l'on prend son parti sur tous les ennuis de ce monde. Cette philosophie vaut bien l'autre; — et je serais bien moins sage, si je me contredisais moins!
Savez-vous bien que si cette lettre était ouverte dans quelque douane italienne S si elle tombait entre les mains de quelque prieur ou de quelque cardinal, il pourrait fort ne pas goûter mes divagations assez peu cathohques, et condamner ma lettre au feu, ne pouvant m'y condamner moi-même !