‹ Lettres de Joseph Mazzini à Daniel Stern [pseud.] (1864-1872) (volume 2)Chapitre 27 sur 27 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Machiavel s dit : « L'homme est .quelquefois plus facile à comprendre qu'à expliquer. » Le contraire arrive pour l'utopiste dont nous nous sommes occupé dans cet opuscule. Impossible de le comprendre, mais en revanche rien de plus aisé que de l'expliquer, — autrement dit, — de le définir. Gioberti se chargerait d'ailleurs au besoin, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, de nous fournir la définition : « On est étonné de voir tant de présomption accolée à tant de nuUité. »

Qu'on joigne à cette nullité d'idées, de plans, de systèmes en quelque matière que ce soit, des actes malheureusement pires que nuls , car ils ont la plus déplorable signification. Comment, avec un aussi triste bagage, M. Mazzini a-t-il pu arriver à se poser à l'état de puissance malfaisante ? Serait-ce qu'il suffit de débiter de grandes phrases vides pour rencontrer des niais disposés à s'écrier avec certain personnage de comédie : « Cela doit être fort beau, car je n'y comprends rien? » Serait-ce que le langage nuageux, — qui s'élève d'ordinaire du creux de la pensée comme le brouillard se condense de préférence dans les anfractuosités , — est de nature à produire encore quel-

que illusion et à faire croire qu'un rayon de soleil peut être caché derrière ce rideau de ténèbres ? Mais le mysticisme idéologique doit être bien usé aujourd'hui, ce nous semble, surtout en Italie, patrie du frère Savonarola 4 , qui en abusait dès le quinzième siècle. Serait-ce que l'orgueil, quand il a atteint des proportions surhumaines , qu'il se pose hardiment, carrément, en criant chaque jour : a Moi seul suis l'apôtre , moi seul suis le prophète de l'avenir, moi seul possède le secret de V époque 9 moi seul puis créer un monde nouveau tout de splendeurs et de félicités , etc. , » imposé un instant au vulgaire et fait dire : quand on s'adresse tant et de si magnifiques compliments à soi-même, il faut bien , en définitive, que l'on ait quelque raison pour cela ?

1 II y a beaucoup de traits de ressemblance entre ce fameux dominicain démagogue et le moderne novateur italien ; on dirait presque que celui-ci n'en est que le calque, sauf que, s'il faut en croire les contemporains, frère Savonarola était un homme do talent. Un court extrait biographique fera mieux ressortir ces lapprodicments.

Geflolamo Savonarola était né à Florence en 1452. Litta, dans son recueil intitulé Familles célèbres d'Italie , dit de lui : « C'était un fou de bonne foi qui s'était mis dans la tète la difficile entreprise de réformer le monde. » Savonarola affectait un dédain démocratique et même grossier à l'égard des rois et des princes , comme il le prouva notamment en se trouvant en face de Laurent de Médicis et du roi de France Charles V1IT, lors du passage de ce monarque à Pise. Il tonnait contre le pape et ne cessait de dire qu'il fallait « le jeter à bas du siège où il était assis. » Le jour où il monta pour la première fois en chaire (1480) il débita un sermon sur l'Apocalypse, annonçant ainsi dès lors sa prédilection pour le mysticisme. Savonarola prêchait au nom de Dieu et du peuple (donc ce n'est pas M. Maz/ini qui a inventé cette formule dont il se montre pourtant si fier). Il prétendait

Nous ne savons, et nos lecteurs qui ont été mis à même d'examiner de près et de toucher du doigt ce bâton flottant révolulionnaire, seront sans doute aussi embarrassés que nous pour expliquer comment il a pu produire la moindre illusion. Nous l'avons dit en commençant, et nous sommes obligé de le répéter, le funeste ascendant exercé par M. Mazzini sur les destinées péninsulaires restera à l'état d'insoluble problème. Qu'on étudie en effet les hommes qui, — aux temps passés ou à notre époque, — ont dominé fatalement dans d'autres pays, on verra toujours cette domination motivée par des qualités remarquables, d'une nature quelconque. Où sont les ti-

imposer ses réformes politiques en disant que c'était la volonté de Dieu , autrement dit , il se posait en une espèce d'envoyé céleste, de prophète. Il déclamait avec véhémence contre le luxe et contre les riches , et voulait le gouvernement par le peuple. Il attisait les discordes civiles et les soulèvements populaires à Florence. Toutes ses paroles , tous ses actes, prouvent qu'il était gonflé d'orgueil. Un frère de l'ordre des Minimes , Franccsco di Puglia , l'attaqua comme démagogue et hérétique , et pour prouver qu'il avait raison contre lui , il le provoqua à se soumettre à l'épreuve du feu , c'est-à-dire à monter ensemble sur un bûcher. Mais Savonarola n'était pas courageux de sa nature; il refusa longtemps , puis enfin eut l'air d'accepter. Rien de curieux comme les détails de ce duel au bûcher. Les deux champions passèrent, à la date du 6 mars 1498 , un acte par-devant notaire, par lequel ils s'engageaient à rester tous les deux un certain temps au milieu des flammes , et réglaient minutieusement les conditions. Le jour venu , et toute la ville de Florence étant sur pied pour assister à ce spectacle , Savonarola usa pendant quatre heures de tous les artifices de la faconde pour se dispenser de subir l'épreuve. Le peuple dont il avait été jusqu'alors l'idole, voyant cette lâcheté, l'abandonna tout à fait; et le séditieux dominicain fut brûlé de par la justice , le 23 mai 1498.

trcs , les capacités du grand démagogue italien ? en quoi s'est-il réellement distingué jusqu'à ce jour? Certes, ce n'est pas à propos de lui qu'on aurait créé l'expression de « génie du mal, » car il fait le mal le plus follement et le plus sottement du monde.

Parlera-t-on de son ardent amour pour son pays? S'il fallait s'en tenir uniquement sur ce point aux phrases déclamatoires , aux lourdes et écœurantes flagorneries incessamment adressées à la vanité nationale, il n'y aurait certainement pas lieu à contestation. Mais le patriotisme a besoin d'autres preuves encore. Comment celui de M. Mazzini s'est-il manifesté? par du sang et des ruines. Il a été un des plus grands fléaux de sa terre natale ; plus grand même que les envahisseurs barbares qui jadis ont ravagé l'Italie, car à la destruction matérielle il a tenté, lui , de joindre la destruction morale, en suscitant partout les haines, les calomnies, les discordes civiles, en sapant tous les principes sur lesquels reposent les sociétés humaines.

Est-ce encore du patriotisme, cette frénésie qui lui a fait sacrifier sans hésitation tant de malheureux concitoyens aux caprices les plus insensés de sa monomanie insurrectionnelle? Voilà vingt ans que se satisfont ces lubies meurtrières aux dépens de pauvres fanatiques aveuglés. Et remarquez qu'elles se reproduisent avec une régularité pour aii^i dire chronique ; dès qu'il s'est écoulé un certain temps sans que l'orgueilleux agitateur ait fait parler de lui , on peut s'attendre à ce qu'il essayera , — ainsi que cela a eu lieu dernièrement à Milan , — de rappeler l'attention du monde en imaginant quelque nouvelle folie subversive , et en envoyant de nouveaux séides à la

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mort. On dirait presque que les tombes de ces victimes sont considérées comme autant de réclames. Horreur !

Gomment d'ailleurs pourrait-il hésiter à sacrifier des hommes après avoir déclaré qu'il serait prêt à immoler son pays tout entier, pour venger les mécomptes d'une ambition et d'une vanilé délirantes: « Si, dit-il, l'Italie ne doit pas nous appartenir mieux* vaut une destruction finale *. » Quel patriotisme, bon Dieu!

Et non content de s'arroger un droit de vie et de mort sur ses tristes sectaires , il prétendait encore disposer discrétionnairement de leur fortune. Il a eu jusqu'à ces derniers temps des collecteurs chargés de percevoir les subsides destinés à lui constituer une espèce de liste civile. En 1850, il décrétait un emprunt de dix millions au nom, de la nation italienne; et c'est toujours sous la bannière prétendue de la fraternité, de l'égalité, de ia pure démocratie, que se sont exercés les actes du despotisme le plus arrogant, le plus tyrannique.

Mais si cette fatale influence , — qui ne reposait absolument sur rien de saisissable, qui restait à l'état d'effet sans cause , — n'a existé que trop réellement et que trop longtemps pour le repos de l'Italie, du moins sommesnous heureux de constater que, — depuis ces dernières années surtout, — elle s'en est allée baissant de plus en plus par delà les monts. Toutes les correspondances italiennes s'accordent à déclarer que la récente échauffourée de Milan , qui a dépassé les plus extrêmes limites de l'impéritie et de la démence 2 , lui a porté le dernier coup; et

1 ltalia del Popolo, 29 juin 1849.

2 11 était dit que cette inqualifiable tentative milanaise devait

bientôt peut-être Je grand visionnaire sera le seul à y croire encore. Danton disait la veille de sa mort : « En révolution le pouvoir appartient aux plus pervers. » Le règne de la perversité superlative est passé, et celui des plus médiocres, des plus fous et des plus ridicules, n'arrivera pas.

réunir tous les genres de scandales. Ce n'était pas assez que les insurgés fussent séduits, entraînés par de fausses nouvelles, de fausses promesses , ils l'auraient été encore par de la fausse monnaie et môme par une fausse proclamation. Kossulh en effet a dénié celle qui avait été publiée en son nom. A la vérité M. Mazzini soutient l'authenticité de la pièce , ajoutant seulement qu'il l'avait entre les mains depuis plus d'un an et qu'il l'avait lancée sans croire devoir prévenir l'auteur. Ainsi en admettant cette affirmation, s'il n'y a pas eu faux, il y a eu tout au moins quelque chose ressemblant à un abus de confiance. M. Kossuth devait éprouver, lui aussi, les effets de la loyauté et de la franchise mazzinienne. Quant à se servir de sa proclamation sans daigner même l'en informer, on reconnaît au sans façon superbe du procédé cet orgueil, le plus bouffi et le plus cassant qui se puisse voir, et qui fait que l'autocrate de la démagogie italienne s'est brouillé successivement avec tous ses amis et alliés, ne pouvant s'accommoder que de sectaires à la suite jsans aucune espèce de vilcur, d'adorateurs fanatiques, d'humbles et stupides esclaves. Quoi qu'il en soit, l'ex-chef des révolutionnaires hongrois se trouve maintenant enveloppé dans le ridicule et le discrédit, fatalement inhérents à tout ce qui s'est une fois approche de M. Mazzini.

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