‹ Lettres de Joseph Mazzini à Daniel Stern [pseud.] (1864-1872) (volume 2)Chapitre 5 sur 27 · RUE DE VAUGIRARD · texte numérisé non relu

RUE DE VAUGIRARD

Pindare a dit : « Le premier brouillon venu peut bouleverser un État , mais la reconstruction est une œuvre divine. » Ces paroles datent de quelques mille ans , et pourtant elles sembleraient écrites d'hier , tant elles ont conservé d'actualité. On ne saurait trop les répéter pour la confusion de tant de vulgaires démolisseurs, et pour la gloire des génies sauveurs et prédestinés qui , — dans les temps passés et à notre époque , — sont parvenus à relever une nation du milieu de ses ruines.

L'expérience, — et une expérience chèrement achetée, — a suffisamment appris à quoi s'en tenir sur la valeur réelle des soi-disant grands réformateurs politiques, des prétendus messies de rénovation sociale, — - qui ne savent qu'entasser décombres

:> AVA.NT-PHOrOS.

sur décombres , chaos sur chaos, — qui n'aboutissent qu'à faire naître immédiatement partout la désolation et la misère , — mais qui , en revanche , pour les conséquences miraculeusement bienfaisantes et créatrices de leur génie novateur, se rejettent constamment sur l'avenir, — l'avenir toujours si complaisant, si commode, — en promettant au futur, — toujours au futur, — un bonheur assez semblable au héros d'un refrain populaire, car on usait quand il viendra !

Mais du moins , — il faut le reconnaître , — chez les fatales célébrités de cette nature que nous avons vues se produire en France et ailleurs, il y avait d'ordinaire , — à côté de la déplorable inanité de la pratique, — une certaine habileté dans la présentation de la théorie. La triste et dangereuse logique des doctrines était couverte, dissimulée, soit par le brillant de la faconde , soit par les artifices d'une plume exercée. C'étaient, — si yous le voulez, — des idoles d'argile , mais d'une argile peinte avec assez d'art pour produire l'illusion chez ceux qui n'y regardaient pas de bien près. Leurs plans de complète transformation humanitaire , de transplantation des béatitudes du paradis sur notre pauvre terre, — si justement appelée une vallée de larmes,

— étaient autant de châteaux de cartes , — d'accord,

— mais construits du moins avec cette adresse qui distingue même un enfant, et ces châteaux avaient l'air de se tenir debout en attendant que le plus léger souffle de la réalité vînt les renverser. En un mot, l'honneur de l'apparence était plus ou moins habilement sauvé.

Il -était réservé à l'Italie moderne d'offrir une exception tout à fait inconcevable, ou plutôt, un véritable phénomène, — celui d'un novateur se flattant de réunir en sa prodigieuse personnalité toutes les spécialités du genre, jusqu'à ce jour divisées d'ordinaire entre plusieurs prétendants; — en d'autres termes, — -se posant hahliment, carrément, sous le quadruple aspect de réformateur politique, de réformateur religieux, de réformateur social, de créateur, de directeur d'un monde entièrement nouveau, — sans compter la revendication delà qualité d'apôtre, de prophète, de demi-dieu, nous ne sommes " pas même sûr qu'il ne faille pas dire de dieu complet , — el qui, pour justifier font et de si exorbi-

lantes prétentions, présente quoi ? Rien, absolument rien. Ce phénomène, c'est M. Mazzini.

Les mots ci-dessus : rien, absolument rien, étonneront peut-être beaucoup de personnes, — en dehors de l'Italie surtout, — à cause du bruit qui s'est fait depuis vingt ans autour du nom que nous venons de prononcer. Mais qui ne sait qu'en ces temps de réclames de tous genres et de toutes formes, — sous le règne de... ce qu'exprime un mot naguère exclusivement renfermé dans le domaine des fumeurs, et que M. Proudhon a naturalisé sur le terrain ie la politique, — le bruit n'implique pas toujours une signification, alors surtout que la modestie contemporaine a pris sans façon l'habitude de faire ce bruit soi-même en l'honneur de soi-même? Or nous pouvons assurer, dès à présent, que M. Mazzini est l'homme le plus modeste que nous connaissions à l'époque actuelle, ce qui certes n'est pas peu dire.

Ajoutons que nous prenons l'engagement de prouver le rien articulé plus haut par nous, aussi authentiqueraient qu'un rien puisse l'être. Et c'est M. Mazzini lui-même qui nous fournira nos plus victorieuses démonstrations.

Disons encore que l'influence du grand visionnaire italien est, — ainsi que sa renommée, — beaucoup

plus factice que réelle au delà des monts; et il ne pouvait en être autrement dans un pays comme l'Italie, où se joint à une brillante vivacité d'imagination une grande rectitude de sens, une juste appréciation des réalités positives. Nous avons pu observer ces traits dominants du caractère national, pendant plus d'une année que nous avons parcouru en touriste, et sur tous les points, ce beau pays privilégié du ciel. Ce n'est pas avec moins de plaisir que nous avons constaté, à l'honneur de l'Italie, que les esprits les plus distingués qu'elle compte en ce moment, — dans la politique et dans les lettres, — appréciaient M. Mazzini à sa juste valeur, c'est-àdire à^. ce que nous avons dit tout à l'heure. Les appréciations de ces hommes qui marchent à la tête de leur pays, nous serviront à justifier la moitié de notre titre : M. Mazzini juge par les siens , autrement dit, par ses compatriotes.

Quant à l'autre moitié , elle représente la partie la plus rude de notre tâche, et voici comment :

Un jour , — nous ne savons quel mauvais génie nous poussant, — il nous prit envie de savoir au juste ce que c'était que ce M. Mazzini, qui faisait tant parler, — ou mieux peut-être, — qui parlait tant de lui. Curiosité fatale qui devait nous condamner à

■f, AVANT-PROPOS.

de bien Iristes ennuis. Il nous a fallu en effet absorber fous les écrits, — cl quels écrits, bon Dieu! — sortis d'un cerveau aussi fécond en mots que stérile en idées. Nousnaus étions bien aperçu tout d'abord, — qu'au lieu d'un système, d'un principe, de formules tant soit peu neuves et significatives, en un mot, de quelque ebose ou tout au moins de l'apparence de quelque ebose que nous cherchions , — nous ne voyions s'ouvrir devant nous qu'un vide immense et béant. Nous aurions dû reculer sans

doute, et renoncer à celte-fade et vaine recherche; mais, vous le savez, il y a dans l'abîme quelque chose de vertigineux, qui souvent attire malgré qu'on en ait. Nous nous sommes donc laissé entraîner jusqu'au fond du fatras mazzinien , n'y rencontrant toujours de plus en* plus que vacuité et ténèbres. Hélas! que nous avons regretté depuis ces heures si tristement perdues au milieu de l'obscurité d'un

incompréhensible génie, tandis que nous aurions pu jouir des splendides clartés d'un ciel d'Italie! Combien nous avons déploré l'aberration qui nous fit un instant préférer un labeur ingrat, nécessairement stérile , — puisqu'il s'agissait de trouver une idée chez M. Mazzini, — aux charmes An far niente si doux dans ces beaux climats ! Au lieu de nous abî-

mer dans la contemplation d'une interminable s<Vie de phrases, — d'autant plus sonores qu'elles sont plurcreuses, — et, qui pis est, de phrases sans originalité , sans fraîcheur , ramassées qu'elles ont été dans les lieux communs, philosophiques et démocratiques, qui traînent partout depuis soixante ans, — n'aurions-nous pas mieux fait de nous donner, un peu plus longtemps , la jouissance d'admirer les innombrables chefs-d'œuvre artistiques dont resplendit la patrie de Michel-Ange et de Raphaël? Mais, du moins, nous avons voulu faire profiler le public dtr fruit de nos peines , en mettant sous ses yeux les nombreuses citations que nous avons recueillies, autrement dit, en lui montrant M . Mazzini jugé par lui-même. Désormais on pourra connaître exactement ce vain croquemitaine révolutionnaire ; à lui mieux qu'à personne s'applique ce mot charmant dit après la révolution de 1848 : «'Décidément, c'est une incapacité méconnue \»

1 Ce livre était sous presse lorsque sont arrivés les détails de l'insurrection mazzinienne du 6 février, à Milan. Ce nouvel excès de frénésie démagogique et sauvage, venant s'ajouter à tant d'autres de même espèce , aurait été certainement de natqre , — si nous l'eussions connu plus tôt, — à rendre généralement beaucoup plus sévères , — quant au fond et à la forme , — notre langage et nos appréciations relativement à l'homme qui en est venu à introniser, comme moyen de rénovation politique, la guerre à

Il nous a semblé d'ailleurs que cette étude d'après nature sur l'homme que Ton pourrait justement appeler le fléau de l'Italie, était susceptible d'offrir de l'intérêt en dehors des frontières péninsulaires. Nous ne sommes plus en effet au temps de cet égoïsme païen, si brutalement confessé par le poète Lucrèce : « Il est doux, — quand la mer est soule- » vée par les vents furieux, et qu'on est en sûreté sur »le rivage, — de voir des malheureux luttant à » grand'peine contre la tempête. » Aujourd'hui le contre-coup des dangers ou des malheurs d'une nation retentit au cœur des autres; et de même que l'anarchie est devenue cosmopolite, l'ordre s'est fait solidaire dans toute l'Europe.

coups de couteaux y autrement dit, l'assassinat. L'infamie des moyens l'emporte maintenant sur l'ineptie ou la folie des tentatives; et, chez M. Mazzini, l'odieux a tué désormais le ridicule.

Page 1