Lettres de Joseph Mazzini à Daniel Stern [pseud.] (1864-1872)
Daniel Stern, à qui ces lettres sont adressées, n'a jamais vu Mazzini. Un travail sur Dante, publié dans la Revue germanique (i), a été l'occasion d'une correspondance poursuivie d'année en année et terminée seulement par la mort de Mazzini. D'une rencontre inopinée dans la poésie dantesque naquit la première relation entre deux grands esprits faits pour se comprendre et s'honorer mutuellement ; les hautes confidences d'un entretien philosophique et
(i) Le cap Plouha, Dialogues sur Dante et Gœthe , par Daniel Stern, ier février 1864.
politique transformèrent peu à peu cette relation fortuite en une de ces graves amitiés qu'amènent de secrètes affinités entre deux grandes âmes qui se reconnaissent.
Ce n'est pas qu'il n'y eut entre Mazzini et Daniel Stern des dissentiments et des dissidences : ni en ce qui regarde la France, ni en ce qui concerne l'Italie, Daniel Stern et son illustre correspondant n'étaient toujours d'accord ; ils ne jugeaient de même, le plus souvent, ni les choses ni les hommes; mais, séparés sur plus d'une question de la politique contemporaine, ils se retrouvaient dans cette région supérieure où les esprits sincères, ceux qui cherchent la vérité et qui ne craignent pas de beaucoup sacrifier pour l'atteindre, aiment à se rejoindre et à se faire part du résultat de leur recherche. On verra dans ces lettres mêmes plus d'une preuve de la sincérité que Daniel Stern et Mazzini se demandaient et s'accordaient réciproquement; de cette sin-
cérité que tant de gens redoutent et qu'estiment seulement les natures généreuses, élevées au-dessus de toute vanité vulgaire par l'amour de la vérité et le respect de la liberté.
Nous n'avons malheureusement de cette correspondance que les lettres de Mazzini ; celles de Daniel Stern sont perdues selon toute apparence; la vie errante de Mazzini n'en favorisait pas la conservation. Quoi qu'il en soit, ce que nous avons suffit à faire juger du caractère de cette amitié tout intellectuelle, formée entre le révolutionnaire italien et l'historien de la révolution de 1848. Ces lettres ont été imprimées telles qu'elles ont été écrites en français par Mazzini ; on a respecté jusqu'aux incorrections échappées à l'homme qui écrit dans une langue étrangère. C'est une bonne fortune pour l'éditeur de ces lettres de n'avoir pas eu à les faire traduire ; on a ainsi la pensée de Mazzini telle qu'elle s'épanchait en un libre entretien avec celle
qu'il appelait si poétiquement et si affectueusement sa « sœur en Dante. »
En consentant à la publication de ces lettres d'un caractère intime, Daniel Stern a cédé au désir de faire mieux connaître Mazzini du public français. C'était rendre service à sa mémoire. Mazzini. n'apparaît chez nous à la plupart des esprits que comme un agitateur fomentant sans cesse des insurrections, sinon comme un conspirateur toujours armé du poignard. On ne sait de lui que sa légende révolutionnaire et l'on ignore généralement la pensée qui dirigeait son action politique. Ces lettres, où il se peint lui-même si complètement sans y songer, feront voir en lui le grand esprit philosophique et littéraire, versé dans toutes les hautes connaissances et attentif à toutes les manifestations de l'esprit contemporain, religieux, mystique même à sa manière, en même temps qu'on y retrouvera le patriote énergique , possédé pour son peuple d'un ardent
amour et poursuivant, avec une persévérance infatigable, avec un dévouement poussé jusqu'au martvre, l'œuvre de l'affranchissement, de l'unification et de la régénération de l'Italie. Quoi qu'on pense de sa politique, Mazzini reste une des grandes figures de notre temps, l'un des créateurs de l'Italie nouvelle, et, de tous les enfants de cette antique patrie, le plus passionné peut-être pour sa gloire, qui rêvait pour elle et pour sa Rome bien aimée une mission dans l'avenir plus belle encore que dans le passé !
Cette publication est aussi un service rendu à la démocratie. Républicain de la vieille race, nourri d'austères traditions puisées dans l'histoire de son pays. Mazzini repoussait énergiquement tout ce qui pouvait faire descendre l'idée républicaine de la hauteur où la maintenait son héroïque amour. Sa réprobation du matérialisme, qu'il regardait comme un des plus menaçants dangers des sociétés mo-
dernes, apparaît ici plus d'une fois, et l'on se souvient qu'un des derniers actes de sa vie fut la condamnation faite avec éclat, dans la Roma delpopolo, des doctrines de la récente Commune de Paris. iMazzini refusait de reconnaître l'idée démocratique dans sa prosternation aux intérêts matériels. Il haïssait aussi et flétrissait ce vague humanitarisme qui détruit l'idée de la patrie et supprime le rôle des nationalités dans la civilisation du monde. Pour lui, comme pour le vieux Romain, la patrie était une religion. Chaque nation avait à ses yeux sa mission providentielle ; et s'il réservait, dans l'oeuvre future du progrès, le premier rôle à l'Italie, il n'en appelait pas moins tous les peuples au travail commun, chacun suivant son caractère et son génie. On ne saurait méconnaître l'élévation de ces vues, quand bien même on reprocherait à Mazzini quelque injustice dans l'appréciation de certaines doctrines philosophiques. Sous ce rapport, ces lettres
ne peuvent avoir qu'une influence salutaire en contribuant, par l'autorité qui s'attache au nom de Mazzini. à relever, à fortifier nos âmes, à rappeler en nous ces tendances généreuses, ces patriotiques sentiments qui étaient pour lui inséparables de l'idée républicaine.