‹ Lettres de Joseph Mazzini à Daniel Stern [pseud.]Chapitre 2 sur 18 · LETTRES DE MAZZINI · texte numérisé non relu

LETTRES DE MAZZINI

i3 février 1864.

Madame,

Je viens de lire votre beau travail sur Dante et Goethe. Et, veuillez le croire, ce n'est que mon admiration pour les bonnes et nobles choses que vous y dites qui me donne le courage de vous adresser un court écrit que j'ai publié il y a quelques années et qui résume le peu que je sais sur lui. Votre travail est trop sérieux , trop consciencieux , pour que vous n'accordiez pas une demi-heure aux vues

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d'un Italien qui a étudié Dante avec amour et vénération et qui a voué sa vie à une nationalité qu'il rêvait, il y a cinq siècles, lui le premier.

Je vous envoie l'écrit détaché, parce que le volume d'écrits auquel il appartenait porte mon nom, ce qui suffirait pour lui interdire la France.

Croyez, Madame, à la profonde estime de

Votre dévoué Joseph Mazzini.

2, Onslow Terrace, Fulham Road. S. W. London.

8 mars 1854.

Madame,

J'ai envoyé l'écrit sur Dante à la Revue germanique pour vous, le même jour de ma lettre. J'avais eu soin de faire disparaître toute trace de l'auteur ; mais il se peut qu'un malencontreux « Opère di Mazzini » se soit trouvé au fond de quelque page et que cela ait suffi pour l'ostracisme. Veuillez toutefois, Madame, faire des recherches au bureau. C'étaitun cahier imprim é portant au haut des pages : « Opère minori di Dante. »

Si toute chance est perdue, je tâcherai de vous faire parvenir ce petit écrit par une autre voie.

Chose étrange, votre bonne et chère lettre m'est

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fidèlement parvenue. Je la garde comme souvenir. Ayez soin, Madame, de votre santé et complétez votre beau travail.

A vous avec estime.

Joseph Mazzini.

i5 mars 18Ô4.

Madame,

Le titre de mon travail est : « Opère minori di Dante. » Il a été publié en Angleterre en 1844 dans la Foreign Quarterly Revieip avant d'entrer dans la collection qu'on fait à Milan de mes écrits, chez Duelli sous le titre de : « Scritti editi e inediti di Gius. Maz. etc. » L'article se trouve dans le quatrième volume.

Le nom véritable de Dante est en effet Allighieri. Il va lieu à croire que Dante écrivait Allagheri. Un des premiers codes porte le titre qu'il avait luimême donné à son poème : « Incipit Comoedia Dantis Allagherii, Florentini natione, non moribus. »

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Ce titre n'a jamais été reproduit, si ce n'est dans l'édition que j'ai moi-même publiée en 1 842, à Londres chez Rolandi, sur les travaux manuscrits de Foscolo. De toute manière les deux 1 1 sont authentiques. Le changement n'a été dû qu'aux modifications qui s'opèrent de siècle en siècle dans la prononciation.

L'anecdote du couvent est consignée dans la lettre d'un moine à Uguccione, retrouvée par Carlo Troya; elle est insérée dans son livre intitulé : « Il Veltro allegorico. »

Foscolo avait travaillé pour le libraire anglais Pickering à une édition du poëme. La mort l'empêcha de continuer son travail qui ne va pas audelà de l'Enfer. Je parvins à déterrer le manuscrit égaré et je publiai, me réglant sur la partie achevée, l'édition Rolandi de 1842 en quatre volumes. Elle perte une préface de moi, signée « Un Italiano. » Le premier volume est rempli par une introduction critique de Foscolo très-importante. Le titre de l'édition est : « La Commedia di Dante Allighieri illustrata da Ugo Foscolo. » Je serais heureux de

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vous l'envoyer, mais on m'a enlevé le seul exemplaire que je possédais. La vie que j'ai dû mener n'est pas favorable à la formation d'une bibliothèque.

Le point de vue que vous avez choisi exclut un travail sur le culte voué par Dante à l'idée Nationale. Ce qui me paraît pouvoir jusqu'à un certain point entrer dans le cadre de votre travail est plutôt sa pensée philosophique, son intuition sur ce que nous appelons aujourd'hui la Loi du Progrès et la vie collective de l'Humanité. J'ai cherché à esquisser ces idées en m'appuyant de citations textuelles qui pourront peut-être vous venir en aide.

Vous avez pu, Madame, deviner par un passage de mon écrit (page 189) la manière dont j'envisage ' les rapports entre Dante et Goethe. Ce sont pour moi des rapports de contraste plutôt que de ressemblance. Seulement, l'un complète l'autre pour ainsi dire. Dante représente partout le moi, Goethe surtout le non-moi. Tous les deux réunis forment la plus complète définition de l'Art qu'il me soit donné de concevoir et que l'avenir peut-être réalisera. Quelles que soient vos vues à ce sujet, je les atten-

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drai avec désir. Ce que vous avez déjà écrit m'est garant de l'importance de ce que vous écrirez. Vous ferez penser et sentir ; et c'est là le but principal à atteindre. Il pourra exister encore des divergences sur telle ou telle autre question secondaire, mais vous nous préparerez à communier de plus en plus avec l'âme de Dante ; et c'est là, je le répète, le but à atteindre.

Adieu, Madame. Rappelez-vous de moi, si jamais je peux vous être utile en quelque chose. Comme vous le dites, nous sommes unis sur un terrain sacré et plus haut placé que toute connaissance personnelle.

Joseph Mazzini.

i6 août 1S64

Madame,

Voulez-vous permettre à un homme qui s'intéresse à vous et à vos travaux de vous demander des nouvelles de votre santé? Vous me disiez dans votre dernière lettre que vous n'étiez pas bien, et je ne vois pas la continuation de votre travail sur Dante et Goethe dans la Revue germanique.

Un mot à l'adresse : c Mrs. Franzi. 2, Onslow Terrace, Fulham road, London » suffira.

Vous avez sans doute reçu ma dernière lettre, en réponse à celle dans laquelle vous me demandiez

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pourquoi j'écrivais Allighieri, au lieu de suivre l'orthographe généralement admise.

Adieu, Madame, croyez-moi

Votre bien dévoué

Joseph Mazzini.

2 septembre 1864.

Je préfère, Madame, vous écrire quelques lignes à Schlangenbad. Je crains toujours que mes lettres ne vous attirent des ennuis à Paris.

Ma santé? elle n'est ni bonne ni mauvaise. J'ai été sérieusement menacé deux fois pendant ces trois dernières années. Je me sens épuisé, miné et incapable de résister à une troisième maladie. Je me comparerais volontiers à un arbre creusé, vide en dedans, se tenant debout par i'écorce et par quelques racines, mais exposé à tomber soudainement devant le premier souffle un peu violent. Je ne pense pas vivre longtemps. Mais peu importe. La vie ne m'a pas été douce et je n'aurai pas à la regretter. Ce qui importe, c'est d'en user pour la lutte — lutte

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pour le bien, s'entend — tant qu'elle nous reste.

Pourquoi ces moments de découragement dont vous me parlez? Écrit-on pour ceux qui vivent aujourd'hui? N^n, vous écrivez pour ceux qui vivront, pour ceux qui ne sont aujourd'hui que des enfants et qui seront des hommes demain. Vous écrivez avec talent, avec étude, avec conscience : vous écrivez ce que vous sentez. Soyez sûre que vos pages tomberont sous les yeux de ceux qui hésiteront, dans quelques années, entre le bien et le mal, entre les fortes et saintes pensées et les pensées légères, matérialistes, énervantes. Vous agirez sur quelques-uns d'entre eux. Et ne serez-vous pas suffisamment récompensée si vous avez contribué à sauver quelques âmes? Il se peut bien que je diffère moi-même de vous sur quelqu'une de vos appréciations; mais vous n'écrivez que ce que vous croye\ être le vrai ; et, si même vous ne l'avez pas atteint, vous agirez sur la pensée, vous pousserez d'autres à l'atteindre.

Votre première lettre a été reçue. Mais voilà que j'ignore si vous recevrez celle-ci. Où donc est Schlangenbad? Dans lequel des trente-six gouvernements de

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l'Allemagne se trouvent ces bains? La désignation « Allemagne » suffira-t-elle?

Vous me parlez de l'envoi d'un livre de vous. J'ai été le premier à vous écrire. Je n'ai donc pas besoin de vous dire que tout envoi de ce genre me sera bien cher. Je vous envoie, moi, hardiment, deux courts écrits de moi ; quels qu'ils soient, ils sont sortis de mon cœur. L'un d'eux contient les souvenirs de deux âmes de martyrs (i) qui méritent un culte.

Veuillez me faire savoir par un mot si lettres et brochures vous parviennent. Je supprime mon nom dans les imprimés.

J'attendrai avec impatience la suite de votre travail. Je ne crains qu'une chose : votre tendance à prouver le catholicisme de Dante. Il n'était que chrétien. Je ne vous dirai pas qu'il a placé des papes en enfer, qu'il nie implicitement en dix endroits l'infaillibilité, etc. ; mais je vous dirai que l'ensemble de ses vues philosophiques et politiques tendait di-

Les frères Bandiera.

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rectement à battre en brèche la papauté catholique. Il croyait au progrès. Il appelle, en un endroit du poème, Joachim de Flore, l'auteur de l'Evangile éternel que Rome a condamné et qui annonçait une troisième religion, prophète : « di spirito profetico dotato. »

Adieu, Madame, ma sœur en Dante et en sa croyance dans l'avenir : Unité, Liberté, Philosophie et Foi.

Joseph Mazzini.

Vous avez nommé Lamennais, dont le souvenir m'est sacré. Je sais que quelqu'un a imprimé sa correspondance. Pouvez-vous me donner le titre du volume? Je ne l'ai jamais lu.

: septembre, le soir. ix '

Madame et amie,

Que vous êtes bonne pour moi! J'ai reçu, après votre lettre du 5, les livres que vous avez bien voulu m'envoyer. Je lis en ce moment l'Histoire de la Révolutionde 1848. C'est, par une rare impartialité, par l'appréciation des hommes, par l'intelligence des choses, parla justesse du coup d'œil général et par le pur amour du peuple, qui y respire, le meilleur travail que j'aie vu sur ce sujet aujourd'hui difficile. Seulement je ne suis pas aussi indulgent que vous sur le socialisme. Vous flétrissez les communistes matérialistes; ils n'ont fait que pousser à l'absurde

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et avec dévergondage le vice caché au fond de tous ces systèmes exclusifs qui ont fait presque rétrograder la pensée sociale commune à nous tous républicains qui comprenons, aimons et croyons. Tous ces hommes, Fourier, Cabet, Louis Blanc, Proudhon, etc., avaient l'intelligence, et, autant que le culte de leur individualité le leur permettait, l'amour du peuple : ils étaient tous dépourvus de croyance. Ils sont tous rils de Bentham. La recherche du bonheur est pour eux tous la définition de la vie. Ils ont matérialisé le problème du monde. Ils ont substitué au progrès de l'Humanité le progrès, passez-moi le mot, de la cuisine de l'Humanité. Ils ont rétréci, faussé l'éducation de l'ouvrier. C'est pourquoi l'ouvrier s'est croisé les bras devant décembre.

Vous allez me classer parmi les républicains bourgeois, et vous auriez tort. Dès i832, j'écrivais pour les ouvriers italiens sur la substitution de l'association au régime du salaire. Le mouvement des classes ouvrières des villes chez nous relève principalement, permettez-moi de le dire, car je tiens à n'être pas

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mal jugé de vous, de mes efforts pendant les vingtcinq dernières années. Je m'occupe aujourd'hui de fédéraliser les sociétés ouvrières d'un bout à l'autre de l'Italie; et ce sera fait en novembre au congrès ouvrier qui doit se tenir à Naples. Si je suis aimé quelque part, c'est dans la classe ouvrière italienne. Mais c'est du point de vue du devoir que je leur parle, c'est au nom de la loi morale à pratiquer, au nom de la mission qu'ils sont appelés à accomplir pour l'Italie et pour le monde. Le problème économique leur est présenté par nous comme moyen indispensable. Le socialisme en France et en Angleterre l'a proposé comme un but. Là, et dans l'absence d'une conception européenne, a été, selon moi, le secret de sa chute. Vous avez dit que je ne voulais pas d'intervention : c'est vrai. Mais l'intervention du principe, l'apostolat républicain, était de devoir. Et savez-vous, Madame, que tandis que Bastide conspirait avec moi pour républicaniser l'Italie et l'Europe, tous les agents que Lamartine nous envoyait travaillaient ouvertement contre nous? Que Bixio prêchait à Turin et en Lombardie contre

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nous en faveur de Charles Albert? que d'Harcourt conspirait avec Gaëte? que Forbin Janson conspirait à Rome contre la République? Ah! que je voudrais pouvoir vous parler pendant quelques heures sur les hommes et les choses de ce

temps- là !

Parlons d'autre chose. Pourquoi ne pas envoyer votre Voyage en Italie? Voulez-vous me pardonner d'avoir écrit votre nom de baptême tout seul sur la photographie ? Oserai-je vous prier de m'envoyer votre photographie en échange? Et voulez-vous me dire le prix de la correspondance de Lamennais?

Pourquoi dites-vous que vous avez lieu de croire vos opinions encore plus éloignées que les miennes du catholicisme? Vous n'êtes pas, bien évidemment, matérialiste; et moi je ne suis pas chrétien. Je crois à une transformation religieuse embrassant dogme et culte; et je crois de plus, ne souriez pas, que la manifestation en partira tôt ou tard de Rome, de Rome républicaine.

Atto Vannucci, avec lequel j'ai été lié et que j'estime pour son honnêteté exceptionnelle , devrait at-

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tendre pour imprimer la publication en volume (i). Une introduction italienne devrait précéder. Peutêtre l'écrirai-je moi-même.

Ce que vous dites de la jeune génération n'est que trop vrai : elle menace d'être infectée de je ne sais quel pédantisme inséparable du manque de fortes et spontanées croyances. Presque tous vos écrivains relèvent à substituer au sentiment du juste et du vrai une prétendue impartialité qui n'est au fond que de l'indifférence. Elle risque de connaître la vie et de ne pas l'avoir. Mais quelque chose peut venir la secouer, la pousser de force sur les voies de Faction qu'aujourd'hui Ton sépare de la pensée : ce sont les événements extérieurs. J'ai foi dans les peuples qui ont à revendiquer l'existence : dans la Hongrie, dans la Pologne, dans les Slaves, Roumains et Hellènes, qui sont groupés aujourd'hui dans les deux empires turc et autrichien.

J'ai foi aussi dans ma pauvre Italie, opportuniste, ' matérialiste, macchiavelli\\ante à sa surface, répu-

(i) La publication des Dialogues sur Dante et Goethe*

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blicaine , synthétique , croyante au-dessous. La France nous a pendant longtemps dirigés ; je crois que nous l'entraînerons.

Adieu, Madame et amie, croyez à la sérieuse estime et à l'affection de votre dévoué

Joseph.

26 septembre 1864.

Madame et amie,

Avant tout merci, trois fois merci pour votre photographie. Oui, « durch Wahrheit,Freiheit »(i), c"est ma devise aussi; mais, quant à atteindre le vrai, si les deux termes liberté', association, ne sont pas inséparablement réunis — si le moi, la conscience individuelle et la tradition ne s'harmonisent pas à chaque pas, je crains que nous n'avancions pas beaucoup au-delà d'un protestantisme intellectuel : ce sont les deux ailes de l'oiseau.

Vous êtes bien féroce à l'endroit de mes pauvres

(1) e Par la Ve'rité à la Liberté », devise écrite au bas de la photographie qu'envoyait Daniel Stern à Mazzini.

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Slaves. Ils ont trois grandes choses pour eux. Ils naissent, ils viennent à la vie : nous mourons; nous mourons pour nous transformer, pour renaître, je le veux bien; toutefois, c'est d'un côté le berceau, de l'autre la tombe de tout un ordre de choses : laissezmoi, vous femme, m'intéresser au berceau. En second lieu, ils ont seuls aujourd'hui, depuis la mort de Gœthe et de Byron, la seule poésie spontanée, vivante, respirant l'action, qu'il me soit donné de I connaître. Vous me citez Mickiewicz, que j'ai connu, il n'est pas seul. Ils ont Malezeski, Garczynski, Zaleski, Krasinski. Il y a plus de poésie dans un des embrassements que Zaleski donne à l'Ukraine et à ses steppes, plus de poésie dans quelques scènes du drame de Krasinski, dans son Rêve de Césara, dans son Prisonnier, que dans toutes les élégies de Lamartine et dans toutes les poésies en bas-relief de Victor Hugo. La vie, l'action, le sentiment d'une tâche à accomplir, remuent dans tout ce que ces hommes écrivent. Enfin, mon amie, ces hommes, ces Slaves que vous dédaignez, savent le martyrejque nous ne connaissons plus : ils prient et combattent,

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tandis que nous diplomaîisons; ils luttent et lutteront, soyez en sûre, jusqu'à l'avènement , tandis que nous faisons de V opportunisme entre le tombeau de la Pologne et celui du Danemark. A force de l'analyser, nous avons tué la vie. Votre race germanique, c'est la critique, c'est la pensée sans l'action. Son unité n'a pas un martyr depuis 184S. La Pologne tout entière est un seul martyr.

J'avais deviné la raison pour laquelle vous n'aviez pas envoyé le livre sur l'Italie. Et c'est pourquoi je tiens à l'avoir. Il y a dans cette hésitation un doute que je n'aime pas et que je sais ne pas mériter. Non, vous n'avez rien à craindre de mes impressions ; le biame m'a quelquefois rendu triste , quand il m'arrivait d'une voix amie et aimée; jamais il ne m'a rendu injuste, jamais il ne m'a fait réagir contre celui qui le prononçait; j'ai de profondes convictions, je n'ai pas l'ombre d'orgueil. Cattaneo a écrit sur moi, dans quelques notes de son Archivio) des choses souverainement injustes; non seulement j'ai écrit en louant YArchivio,malSj chaque fois que je vais dans le Tessin, je le vois, je discute avec lui, je le traite

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en ami : quelques erreurs sur moi ne changent en rien mon appréciation de ses hautes facultés et de sa profonde honnêteté politique. Vous me parlez de Manin. Etes-vous bien sûre de connaître à fond le caractère de notre dissentiment? Avez-vous lu les trois lettres que je lui adressai par la presse, lorsqu'il parla de la « théorie du poignard »? Il était grand et j'ai conscience de l'avoir traité comme tel. Mais il faussait, selon moi, sans le savoir, le caractère de notre mouvement: il démoralisait l'Italie qui n'est pas, qui ne peut pas être monarchique, en voulant la monarchiser : il fondait à son insu cette école opportuniste, matérialiste, qui menace de nous étouffer au berceau, et je lui écrivis ce que j'en pensais, en l'adjurant de nous revenir. Est-ce là être injuste?

Veuillez bien me comprendre. Ce n'est pas à l'Italie matérielle que je tiens : c'est-à l'âme de l'Italie, à sa mission dans le monde, à sa grandeur morale,, à sa fonction religieuse dans l'humanité, à son éducation en un mot. Si l'Italie devait, tout en n'ayant plus de carcere duro . et ne payant plus ses impôts

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à l'étranger, rester telle qu'elle est, telle qu'on cherche à la faire, servile, sceptique, opportuniste — cet horrible mot revient toujours sous ma plume, car il résume parfaitement notre école monarchique — n'adorant pas des principes, mais seulement des intérêts, ne remplissant pas un rôle d'apostolat dans le monde, je préférerais la tyrannie étrangère sous laquelle elle se débattait en se retrempant.

Blâmez-moi; c'est votre droit, si vous croyez que je le mérite ; mais partez toujours de ce point de vue pour juger mes écrits ou mes actes. Et, quoi qu'il en soit, ne craignez pas de me mécontenter en étant franche et sévère. Je tiens beaucoup, naturellement, à votre suffrage; je tiens beaucoup plus à ce que nos rapports soient sur un terrain de sincérité sans limites.

Je ne connais pas les dialogues de l'hébreu dont vous me parlez. « L'Evangile éternel » lui-même n'existe pas, ou, s'il existe, c'est au fond de quelque hameau de la Calabre dont on ne l'a pas déterré. Peut-être n'a-t-il jamais existé, et les disciples de Joachim l'ont déduit des propositions éparses dans ses

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livres « Apocalypsis nova », « Psalterium decem chordarum, etc. » dont de longs fragments existent épars çà et là dans de vieux livres oubliés, tels que les a scriptores dominici » de Jacques Echard. Ce Jacques Echard déclarait les avoir extraits d'un manuscrit existant à votre bibliothèque de la Sorbonne. J'aurais fait des recherches moi-même, si Paris ne m'avait pas été toujours interdit, excepté en 1848, lorsque j'avais bien autre chose à faire. Le moine Gerhard publia, deux siècles et demi après Joachim, une « Introduction à l'Evangile éternel », mais ce livre fut brûlé par l'inquisition; et le franciscain Jean de Parme, qui livrait en même temps aux adeptes l'exposition de la doctrine de Joachim, fut également persécuté comme hérétique. Il y aurait bien des recherches à faire dans les bibliothèques italiennes, au midi surtout et à Rome, et je les aurais dirigées si votre empereur ne m'avait condammé à combattre d'abord, puis à partir. Elles se feront un jour sans moi. Il m'est impossible, dans l'état actuel de l'Italie, de m'occuper d'autre chose que de conspirer pour rendre inévitable le mouvement de la Yénétie

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et la guerre à l'Autriche. Là, dans cette nécessité du travail pour l'action, pour la question politique, pour organiser l'instrument de l'avenir, est la plaie de toute ma vie. Vous ririez si vous pouviez voir les notes, les memoranda, les projets d'écrits et de travaux purement intellectuels, que j'ai consignés sur des morceaux volants de papier , lorsque je me berçais de l'espoir que, l'unité conquise, j'aurais pu avoir quelques années d'isolement et de liberté!

La fête Dantesque? Mon Dieu, que vous dire qui puisse ajouter à ce que vous savez! Dante, comme tous les grands prophètes, revit aujourd'hui : il revit dans l'unité italienne qui se fait et qu'il a prévue ; il revit dans la mission italienne qui luit à l'horizon. C'est bien à l'unité nationale qu'il sacrifiait jusqu'au privilège du langage toscan pour le submerger dans cette langue qu'il appelait Aulica et dans laquelle il fondait tous les dialectes d'Italie. Et il lui sacrifiait Florence elle-même. Vous savez que jusqu'aux pierres de Rome lui étaient sacrées; que c'était là pour lui la ville prédestinée, providentielle; qu'il

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ne pouvait admettre d'autorité nulle part ailleurs. C'est donc à Rome, au point le plus élevé, sur le Pincio où mourut le Tasse, ou ailleurs, sur Monte Mario, par exemple, qu'une statue colossale devrait lui être érigée, dominant Rome. Les Italiens de Rome lui adresseront, en se levant, la prière du matin et lui demanderont une inspiration pour la journée, La fête florentine ne peut être donc qu'une noble expiation et un programme qui s'accomplira tôt ou tard à Rome. N'est-ce pas là une idée que vous pourriez développer et qui nous serait utile à nous aussi? La jeune Italie avait fait de Dante dès l'abord son patron. Nous l'avons toujours opposé à Macchiavelli, comme on oppose la synthèse à l'analyse, le croyant à l'anatomiste, le principe au fait. Et, chose curieuse! la première inspiration du Gouvernement modéré, je crois sous la dictature en Toscane de votre Ricasoli, a été celle de voter une somme pour une statue ou une édition de Macchiavelli : la première inspiration populaire, aujourd'hui que notre élément se réveille, est celle d'une fête Dantesque.

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Quant au travail de Y Encyclopédie (i), je n*ai

malheureusement pas le temps pour ce qu'on appelle collaboration. Mais envoyez-moi d'abord programme, etc.; ensuite adressez-moi une série de questions : j'y répondrai au courant de la plume, mais trèsconsciencieusement. Idées et faits, je vous donnerai tout ce qui me sera possible de vous donner. Laissé dans le vague, dans la généralité du sujet, sans indication, sans trace de ce qu'il vous convient de savoir, je ne ferai, en y employant trois fois autant de temps, rien qui vaille. Oui, j'ai reçu le premier article. Merci.

Adieu. Madame et amie: je vous aurais répondu plus tôt, mais j'ai été trois jours en province, et je n'ai eu votre lettre qu'à mon retour.

Votre tout dévoué

(1) L'Encyclopédie du xixe siècle, dont on formait le plan vers cette e'poque, mais qui ne fat pas même commencée.

b octobre 1864.

Rassurez-vous. Nous sommes, moi et les miens, parfaitement étrangers aux mouvements de Turin. Ils ont été absolument spontanés, et, à vrai dire, je ne m'y attendais pas. Il va sans dire que je blâme la Convention, que j'ai protesté contre, et qu'on a saisi les journaux qui contenaient la protestation. Pour moi, la Convention est éminemment immorale : e'.le met le gouvernement italien dans la nécessité de décapiter l'Italie ou d'être sciemment, de propos délibéré, déloyal. Elle décrète Aspromonte en permanence; elle aide le Pape à se faire du crédit et une armée de bandits prêts à égorger les Romains lorsqu'ils se soulèveront. Elle abolit la protestation

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italienne contre l'envahisseur étranger. Elle pactise un silence de deux ans. Elle fonde le droit — le droit, non de la force brutale, mais des conventions écrites — pour l'étranger de nous dire : « Appelés par les Romains, vous entrez; vous trahissez vos engagements : je rentre et je reste. » Elle rejette — je parle toujours du gouvernement — la question romaine vers l'indéfini, en déclarant que ce ne peut être qu'à l'influence morale qu'on devra Rome, c'est-à-dire, je suppose, à la conversion du Pape. Elle donne un démenti aux plébiscites, aux déclarations du parlement, à celles de tous les cabinets qui se sont succédé depuis Cavour. Et quant à nous, elle nous rend, en brisant les plébiscites, notre liberté : nous tâcherons d'en user.

Une fois pour toutes, retenez bien, je vous en prie, que la question morale est tout pour moi. Il m'importe fort peu que l'Italie , territoire de tant de lieues carrées, mange son blé ou ses choux un peu meilleur marché — remarquez bien que c'est aujourd'hui le contraire. — 11 m'importe que l'Italie soit grande, bonne, morale, vertueuse; il m'importe

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qu'elle vienne remplir une mission dans le monde. Or, aujourd'hui nos doctrinaires in-32 inoculent à l'enfant qui vient de naître la conception de Y opportunisme , de la tactique, du mensonge, de la lâcheté, de l'hypocrisie qu'on a inoculés à la France sous les deux Restaurations et après. C'est là mon grief principal contre notre monarchie ; c'est là la raison de mon mépris pour tous ces petits pr étendus adeptes de Machiavel, qui font de l'anatomie autour d'un berceau, tandis que lui, Machiavel, en faisait, en saignant et pleurant, sur une tombe.

Théorie du poignard! Vous m'avez évidemment, faute d'informations, mal compris. Non seulement, je n'ai pas de théorie du poignard, mais il n'y en a pas. C'est précisément le mot échappé à Manin (i) en parlant de l'Italie centrale, qui me fit écrire ces trois lettres que je cherche pour vous les envoyer, en vain jusqu'ici. C'était pour lui dire qu'il donnait aux

(r) Manin, en parlant des assassinats politiques dont on accusait les sociétés secrètes italiennes, avait flétri ce qu'il appelait la teoria dcl pugnale.

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étrangers un texte pour calomnier. Mais comment m'expliquer avec vous sur toutes ces choses? Il me faudrait écrire des volumes. Or, ils sont écrits : seulement vous ne pouvez pas, dans votre bienheureuse France, les avoir. La collection de tous mes écrits, avec un coup d'oeil historique et presque autobiographique, s'imprime à Milan chez Duelli; six volumes ont paru et le septième va paraître. Bon ou mauvais, vous verrez là ce que je suis, ce que je pense. Mais peu importe mon moi; ce qui importe, c'est le moi de ce peuple italien que vous aimez d'instinct, sans savoir ce qu'z'/ a fait et que vous attribuez à d'autres.

Vous voyez que je fais allusion à votre livre. C'est

— nous nous sommes promis sincérité à outrance

— le drame d'Hamlet moins Hamlet lui-même. Hamlet, c'est le peuple, la jeunesse inconnue, l'ouvrier élevé par nous, qui a littéralement forcé nos doctrinaires d'annexer; qui a conquis, par Garibaldi et les volontaires, le Midi ; qui a poussé, par la menace, le Gouvernement vers les états du Pape ; qui le poussera, comptez-y, sur Venise. Ce peuple

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n'est pas dans votre livre. Je sais bien que les événements auxquels je fais allusion ne pouvaient y entrer; mais ce peuple était visible en germe dans la période qui rentre dans votre cadre, et vous ne l'avez pas vu. C'est que vous n'avez pas plongé audessous de la surface. Ceux qui vous entouraient vous en ont empêchée. J'ai souri, je ne vous ne le cache pas, de l'enthousiasme sans réserve avec lequel vous parlez des individualités de notre période de transition, vous qui avez si bien jugé Guizot et toutes celles de la vôtre. Mais il y a tant d'amour, dans ce livre, pour mon pays, un sentiment si vif de l'Italie, une inspiration si profonde de son avenir, que, tout en grondant un peu intérieurement, je sens le besoin de vous tendre la main en vous disant : Merci.

Mais pourquoi ne pourrions-nous pas faire la guerre à l'Autriche sans la France ou l'Angleterre? Ne savez-vous pas que nous avons 3 80.000 hommes sous les armes? 5o, 000 appelés dans un mois, 1 3 1 ,000 gardes nationaux à mobiliser par un décret de 1861, 3o,ooo volontaires Garibaldiens? et la Vé-

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nétie prête à nous aider par l'insurrection? Ne savez-vous pas que l'Autriche ne peut, dans une guerre italienne, disposer de plus de 200,000 hommes? Là aussi vous n'êtes pas assez exactement informée.

Ne craignez rien pour l'unité : elle est à nous, quoi qu'on fasse et quoi que nous fassions. Elle ne court pas le moindre risque, et nous nous ferions tous hacher pour elle.

Ce n'est pas sur Macchiavelli que je dis anatheme ; c'est sur les imitateurs de Macchiavelli. Quant à Tacite, à lui ou aux livres en général, je vous avoue que je les donnerais tous pour une ligne d'action. Je crois que Byron a dit cela quelque part. Ne m'appelez pas barbare. Sérieusement parlant, la pensée m'est sacrée et je serais capable de me traîner de bibliothèque en bibliothèque, d'archives de couvent en archives de couvent, pour déterrer quelques lignes d'un grand penseur oublié, de Joachim par exemple ; mais ce serait à condition de me dévouer à incarner la pensée contenue dans ces quelques lignes dans l'action. Je n'aime pas qu'on démembre l'unité hu-

Lettres de éMafôini 3 7

maine : elle est pensée et action. C'est pourquoi les génies qui nous ont donné une lueur de cette unité sont ceux que je préfère. Entre les deux séries, dont l'une descend d'Honère à travers Shakspeare jusqu'à Goethe, l'autre descend d'Eschyle à travers Dante jusqu'à Byron, mon admiration n'a pas de choix, mon amour choisit la seconde. Voilà tout.

Nous différons sur bien des appréciations, n'est-ce pas? Never mind, comme disent mes Anglais, nous sommes d'accord sur des points bien plus importants, et nous sommes deux croyants dans la même source de foi : recherche de la vérité et expression courageuse de la vérité.

Adieu, madame et amie.

Joseph.

Oj;, je connais le médaillo.i, si vous parlez de celui qui porte sur une de ses faces quelques mots des Bandiera eux-mêmes.

Ne craignez pas d'être provocante. Dites-moi sans réserve toute pensée qui vous vient à mon sujet, et demandez-moi tout ce qui peut être utile.

38 Lettres de SMa\\ini

J'ignore le quand de la fête Dantesque. Il ne faudrait pas, je crois, qu'il y eût trop d'intervalle entre ce que vous écrirez et la fête elle-même. Quant à la Convention, et quel que soit votre avis là-dessus, auriez-vous, vous prêtresse de Dante, le courage de la mêler à ce que Dante vous inspirera? je n'en crois rien.

2i octobre 1864.

Madame et amie,

Panthéisme! Que veut dire cela? Lorsqu'on aura commencé par me dire comment on peut progresser indéfiniment dans un cercle, je consentirai à discuter cette philosophie d'écureuil en cage dont l'Allemagne nous a fait cadeau tout en cherchant son unité en Prusse ou en Autriche. Moi aussi je suis panthéiste, en ce sens que je vois un peu de Dieu en toute chose, ce qui fait que j'en vois aussi un peu dans ce catholicisme auquel néanmoins j'ai fait toute ma vie une assez rude guerre. Quant au présent, je ne suis ni catholique ni chrétien ; c'est pourquoi je reconnais sans crainte leur grandeur et la part de

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