XLII
Lugano, 29 novembre 18
J'ai été sérieusement malade ; je le suis encore assez pour ne pouvoir que vous écrire ces quelques mots ; mais je vais mieux et je serai sous peu convalescent. Et vous? Pourquoi ne dites-vous rien de votre santé ?
Je suis entouré d'amis et de soins. Amitié reconnaissante de
Joseph.
20 Juillet 1869.
Chère amie,
J'ai été, pendant tout ce temps de silence, mourant, convalescent, gravement malade une seconde t'ois, à la veille d'une insurrection rejetée dans l'infini par une suite d'imprudences, persécuté en Suisse. Je suis en ce moment en Angleterre et dans un intervalle de santé. J'ai bien souvent pensé à vous et je vous en donne la preuve en vous écrivant ces quelques mots et en vous demandant de m'en écrire deux. Comment êtes- vous? Que faites-vous ? Qu'espérez-vous? Adressez à...
Ecrivez-vous? quoi?
Je donnerais la moitié de ce qui me reste à vivre
154 Lettres de oMa%{ini
pour pouvoir écrire deux livres, l'un sur votre Révolution, celle de 1789, l'autre sur la question religieuse, contre les Comtistes, les matérialistes à la Moleschott, les apôtres du divin contre DieUy. les amateurs, tels que Renan, les artistes du brutal, comme Taine, les Proudhoniens, et ainsi de suite. Ils fourvoient la démocratie et ruinent l'avenir.
Et c'est impossible. Il me faut, avant de mourir, proclamer la République en Italie. Je ne dois m'occuper que de cela.
Adieu, amie. A vous de cœur.
Joseph.
Combien de temps resterez-vous à Saint-Lupicin >
27 décembre 1871 .
Amie,
Celle qui était notre intermédiaire est morte ; et moi, saisi d'engorgement aux poumons, au cœur, je ne sais où, je ne puis vous écrire. Je pense que je surmonterai une fois encore tout ceci ; mais vous, avez-vous reçu ma lettre par Narratone? Pourquoi ne pas répondre par lui? Ecrivez à madame S. Nathan, Lugano. J'écrirai si je vais mieux.
A vous de cœur.
Joseph.
8 janvier 1872.
Amie,
Votre lettre est triste. J'avais songé à vous demander pour ma Roma del Popolo quelques lettres sur la France; je n'y songe plus. Ce que vous auriez à dire porterait le découragement dans notre camp. Entre vous et moi, je crois que vous avez, pour trois quarts, raison; mais à quoi bon le dire ? Il vaut mieux se taire.
J'ai été amèrement déçu sur vos hommes. Si Ledru, Quinet, Schœlcher, Louis Blanc, cinq à six autres encore, s'étaient jetés, dès l'abord, dans le gouffre, s'ils s'étaient, au commencement du mouvement hostile à l'Assemblée, portés à Paris, ils au-
t 58 Lettres de oMa^ini
raient peut-être pu dominer, diriger le mouvement, et tirer quelque chose de la vitalité qui existait incontestablement dans la masse. Ils ont manqué de foi et de courage.
Et cependant, vous pourriez encore nous être bien utile, si vous écriviez une ou deux lettres contenant votre jugement sévère sur vos adorateurs de la matière, et nous disant : d'un côté, discite, évitez nos écueils ; de l'autre, ayez foi : la France se relèvera. Voulez-vous? Je vous serai bien reconnaissant de ce témoignage de fraternité donné à mon journal. Je vous traduirai.
Ne craignez rien de la propagande de Bismark en Italie. Le gouvernement est essentiellement lâche et il sera toujours du côté du plus fort; mais le pays n'en est pas là. Seulement vous avez Nice, et de plus votre gouvernement affecte de carresser notre catholicisme. Quant à l'alliance latine contre l'influence germanique, là n'est pas l'avenir; c'est le slavisme qui doit interdire à l'Allemagne tout rêve de conquête ultérieure. Le jour où vous aurez une politique, vous vous entendrez avec nous pour ap-
Lettres de éMa^in: i5g
puyer le mouvement slave et le soustraire à l'influence tsarienne. Et ce jour-là nous n'aurons plus rien à craindre du pan-germanisme.
Ceci est un véritable effort, chère amie. Je suis mieux , mais épuisé, et écrire me fatigue énormément.
A vous de cœur.
Joseph.
2 i février 1872.
Amie,
Malade d'une rechute et dans le même état que vous, je veux pourtant vous remercier de votre lettre. J'ai écrit pour qu'on vous envoie la Roma. La nécessité de combattre l'influence que les agents de l'Internationale cherchent à exercer sur nos classes ouvrières m'a forcé de signaler les fautes commises depuis 181 5 par la France. C'est pourquoi j'aimerais à avoir quelque chose de vous qui, tout en avouant et stigmatisant le mal, indiquerait les sources de vitalité que vous signalez et nous dirait : « Ne désespérez pas de la France : elle reprendra son
rang parmi les grands peuples. » J'en tirerais parti
iÔ2 Lettres de oMa\\ini
pour vous dire : « ne craignez rien ; nous devons, à regret, blâmer le présent ; mais nous avons foi dans l'avenir de la France. » Ne m'oubliez donc pas, dès que vous serez mieux.
Pourquoi Quinet, Henri Martin, Michelet, vous, cinq à six autres, ne songez vous pas aune publication hebdomadaire donnant le signal du réveil et pré chant les droits de Târne sur la matière? Ce serait un drapeau qui rallierait la jeunesse incertaine, hésitante. Quant à la classe ouvrière, vous en jugez les tendances actuelles absolument comme moi, mais ce n'est pas en abdiquant qu'on peut espérer de les modifier : c'est en se plaçant résolument sur la brèche.
Ayez bien soin de vous.
Votre ami
Joseph.
Vous ai-je donné, l'adresse : Monsieur George R. Braun, Via délia Maddalena, 38, Pisa?
LETTRE AUTOGRAPHIEE
//fît IM •*«*• 4 u ' •
ft*' 1/1'// ?+&&•* 4r4i*lsm*»'t\ +•* f«f ««•*/•»* /.'r
— AVRIL 1885 — ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BA'LLÏÈrE ET Cie