PH
ig novembre 1804.
Carlo Troya peut être comte, il n'a jamais été abbé.
Fra Giovanni da Serravalle, auteur d'une mauvaise traduction latine du Poème, était en effet évêque de Fermo : comme commentateur il ne mérite aucune foi.
Non, Dante ne s'est pas occupé, à ce que nous savons, des doctrines de Pythagore. Il n'est pas probable qu'il ait connu la « Vision de Julien ». J'ai vu l'annonce (1). Je n?ai aucun rapport avec Mormier. Il devrait lire mes « Ricordi » à cause des lettres des Bandiera qu'ils renferment.
(1) L'annonce d'un travail de M. Monnier sur les frères Bandiera.
56 Lettres de <£Ma^ini
Remerciez bien sincèrement, de leur souvenir ou de leur sympathie, vos amis. Je me rappelle fort bien Fanny Lewald et j'ai beaucoup sympathisé avec les Ernst? Comment est maintenant M. Ernst? Il était bien mal quand j'ai joué avec lui une partie d'échecs. J'estime beaucoup le caractère de Jacobi, si c'est de Jacobi, le prussien, qu'il s'agît, et je voudrais bien lui être rappelé. Je ne crois pas impossible la démonstration scientifique des croyances de Reynaud : elles proviennent toutes de l'intelligence de la loi du Progrès, qui commence à pouvoir être scientifiquement démontrée. Je m'intéresse donc beaucoup à votre ami inconnu.
J'ai lu les Souvenirs Garibaldiens de Maxime du Camp dans la Revue des Deux-Mondes. Je suppose que vous parlez de ces Souvenirs qui doivent avoir été imprimés à part.
Je suis étonné de ce que vous me dites d'Ausonio Franchi. Il a parfaitement raison d'être costernato; seulement je ne m'y attendais pas : il était, depuis son professorat, devenu royaliste et gouvernemental. Nous nous querellerons plus tard sur Gœthe. Je
Lettres de eMaftini 5 y
sais tout ce que vous pourrez me dire sur la conclusion de Faust ; mais en quoi une aspiration de librefermier, toute noble qu'elle soit, change-t-elle un jugement qui ressort de la vie entière de Gœthe et de tous ses ouvrages ? Il y a contraste entre Dante et lui depuis les traits du visage jusqu'à la moindre ligne de leurs écrits. Dante était éminemment subjectif, Gœthe objectif. Dante grave son âme, ses tendances, ses aspirations dans l'univers qu'il parcourt; Goethe réfléchit en soi-même tour à tour, comme une sphère qui tourne, les zones différentes de cet univers. Dante pousse à la mission, au devoir, à l'action, à la souffrance, au martyre, et c'est pourquoi nous l'avons pris tout jeunes pour notre patron; Goethe, au calme, à la contemplation, à l'ordre, à la résignation aux circonstances ; il enseigne à s'adapter au milieu dans lequel on se trouve, à remplir son petit devoir, à se caser confortablement, fût-ce même dans une propriété libre, faisant du bien autour de soi à condition de ne pas trop se risquer et surtout de ne pas troubler l'harmonie, l'équilibre des facultés par lesquelles on voit : c'est le
58 Lettres de zMa^ini
poète de la bourgeoisie; seulement il est sublime à force de puissance. Je pourrais pousser mes contrastes à dix feuillets si je n'avais pas dans l'oreille l'écho de la fusillade de ces malheureux prétoriens contre mes pauvres amis. C'est bien un second Aspromonte au profit de l'Autriche. Allez, après cela, vous arranger avec la Monarchie!
Addio, sorella Maria. Je suis triste à mourir, dégoûté des hommes et des choses, et me répétant — ce qui vous fera plaisir — le « Warte nur, baldruhest du auch » de votre Gœthe.
A vous de cœur.
5 décembre 1864.
Merci pour votre lettre du 22 nov.
Le congrès ouvrier a eu lieu : on y a décidé une fédération des associations ouvrières italiennes ; on y a voté un acte de Fraternité que je n'ai pas en ce moment, mais que je tâcherai de vous envoyer; on y a élu un Conseil central de cinq membres pour diriger l'application progressive pratique de l'acte. Je crois que ce conseil résidera à Gènes, mais je vous parlerai encore de tout cela sous peu. Ce lien établi est chose importante.
J'ai eu ici des querelles sans fin pour les tables tournantes, et je regrette on ne peut plus que notre ami le docteur y tienne. Il n'y a rien là qu'un symp-
6o Lettres de &\fa^~ini
tome : quand les hommes ne croient plus à Dieu, Dieu s'en venge en les faisant croire à Cagliostro, au comte de Saint-Germain, aux tables qui tournent. Tout ce gâchis de tables en convulsion, de médium qui font trafic et marchandise des âmes, d'esprits bégayant alphabétiquement je ne sais quelles sottes réponses à de sottes questions, m'irrite comme une profanation de la sainteté de la mort. Quand je songe que si je m'avisais de leur demander une conversation avec ma mère, ces gens-là la feraient arriver dans un cercle de sceptiques, d'hommes blasés en gants jaunes et de dames en crinoline, pour avoir une entrevue avec son fils et lui débiter les lieux communs bornés aux demandes qu'on lui adresserait, je me sens pris de dégoût. Il n'y a presque rien que je ne puisse croire dans un moment exceptionnel avec un être exceptionnel par la croyance, par l'amour, par l'enthousiasme, par la douleur, à minuit, dans la solitude, sous un effort suprême de concentration et de volonté. Mais, dans une séance à heure fixe, au milieu d'hommes débauchés et de femmes légères, un être abject, souvent au-dessous
Lettres de zMa-^ini
du médiocre, souvent payé, aurait puissance d'évoquer l'échelle de Jacob à condition qu'on touche un morceau de bois et qu'on communique par tic-tac ! Et remarquez que. depuis vingt-cinq ans de contact, ce monde d'esprits ne nous a pas révélé une seule vérité ignorée jusqu'ici. Tachez donc de guérir, au nom de Reynaud, ce brave docteur.
Si j'allais au pouvoir et si je consentais à avoir une police, je ferais Mordini directeur. Cet homme aurait la ligne droite à parcourir, libre de tout obstacle devantlui, qu'il choisirait une ligneoblique et brisée. De plus, il vise à un ministère qu'il n'aura pas. Je l'ai connu pendant de longuesannées avant 5q. Je l'ai revu à Londres il y a un an, et je lui ai dit qu'il se perdait avec nous sans gagner les autres. Il est intelligent, beau parleur, assez brave, bon enfant dans la vie individuelle: mais dans la vie publique, il glisse et n'appuie pas. A force de tactique et d'ambition, il nous a démembré notre gauche parlementaire, ce qui, au fond, ne m'importe nullement.
N'attendez pas pour vous quereller avec moi, si l'envie vous en prend, que le bonheur m'arrive. J'y
6 2 Lettres de oMa^ini
ai renoncé depuis 1 836 ; renoncé si bien que le mot seul suffit à m'effrayer comme une déception énervante. Je suis si bien mort à tout espoir individuel, que je reconnais ceux que j'aime, non pas à la joie qu'ils me donnent, mais à la douleur qu'ils peuvent me donner.
Demain peut-être j'aurai la Revue. Je vous écrirai après. Poursuivez-vous votre travail sur Gœthe sans interruption? J'ai bien envie de vous envoyer quelques pages de moi, insérées il y a quinze ans, peutêtre, dans une revue, sur Byron et Gœthe; mais j'ai en vain cherché le manuscrit que je crois avoir pourtant. Je n'oublie pas mes notes autobiographiques.
Adieu pour aujourd'hui, Madame et amie. Je suis mieux de quelque chose d'assez sérieux que j'avais; mais j'ai maintenant un gros rhume et ne fais que tousser. Tâchez d'être bien.
Votre ami
Joseph.
P. S. Je viens de lire le dernier livre de Michelet. Je le regrette. Cet homme que j'ai tant admiré écrit
Lettres de £\fa~~ini 63
aujourd'hui à la hâte, en Mazeppa de l'intelligence, comme quelqu'un qui sent la mort approcher. C'est un cauchemar, une course d'amant de Lcnore à travers tout ce qu'il a vu, connu, senti, rencontré dans la vie, se dressant pêle-mêle, tourbillonnant sur la route. Point de calme; point de recueillement; point de sérénité, de triomphe après la recherche. Ecrit dans la fièvre, ce livre donne la fièvre. Disproportion entre les parties : vingt pages sur le Ramayana, trois sur le Christianisme ; pas une sur le Bouddhisme, pas une sur la Réforme. Il y a des pages qu'on ne comprend pas : Babylone, Mithra, la Phénicie ; le sentiment du Progrès et en même temps de TEdénisme : on dirait que tout se trouve dans le Poème-Roman du Ramayana. Au lieu de nous montrer comment toutes les chapelles que l'homme a élevées viennent former le Panthéon que l'Humanité édifie, à travers la suite des âges, à Dieu, on dirait un écroulement universel des temples au milieu duquel l'homme, perdant la tête, a envie de se sauver dans le Doute. Comment appeler cela un livre sacré? Les feuillets volent je ne sais où dans
64 Lettres de oMa^ini
l'ouragan éternel, dans la « Bufera infernal che mai non resta » de notre Dante. Et vous, qu'en pensez-vous? Qu'apprenez-vous dans la « Bible de l'Humanité? » Marchons-nous à une transformation religieuse, à une philosophie, à un polythéisme nouveau, ou à l'anthropomorphisme? Avons-nous une loi ou non? D'où venons-nous? Où allons-nous? Par quelle voie? par quel pont lancé entre Dieu et l'homme? Y a-t-il un seul mot de cela?
:embre 1864
Amie,
Merci, bien merci pour vos lignes inquiètes. Je tousse toujours, voilà tout. Mais d'autres causes ont produit mon silence. D'abord j'ai beaucoup trop à faire pour l'état de santé dans lequel je me trouve; ensuite, j'ai été très-inquiet pour une amie intime qui a été près de mourir : je le suis encore. Mais enîin il y a espoir. Tout cela ne m'avait pas empêché de lire le dialogue ; mais je n'ai pas eu un moment pour écrire. Je n'ai rien qu'à approuver. C'est une magnifique exposition, une vaillante analyse.
Vous savez que j'aurais voulu vous voir traiter des
66 Lettres de oMa\~xini
questions qui sont effleurées dans votre travail ; mais vous ne le pouviez pas.
Je regrette l'absence d'un détail que vous pourrez peut-être insérer dans le livre : c'est celui de nos trois couleurs italiennes se montrant à Dante. Il en habille Béatrice — Purg., ch. xxx,v. 3 i-33 — et illes partage entre les trois femmes du ch. xxix, v. 22-26.
Vos dernières pages sont bien belles.
Maintenant, pourquoi n'aimerais-je pas la France ? Parce que, orgueilleux que vous êtes, je ne crois pas que Dieu lui ait inféodé l'initiative perpétuelle qui, fausse historiquement, nie le progrès, l'égalité et l'association des peuples, et perpétue le dogme monarchique au-dessus des individus de l'Humanité, les nations ? Parce que je ne vous aime pas à Rome ? Parce que je repousse le matérialisme, l'exclusivisme, l'absolutisme de vos faiseurs de systèmes socialistes? Voyons, pourquoi? Lorsque je commençais à rêver d'Italie, on disait chez nous Francais pour dire patriote, Autrichien pour dire serviîe. Paris était pour nous l'Arche Sainte, ou, comme on l'a dit modestement chez vous, le « cerveau du
Lettres de ëMœtfini 67
monde ». Il y avait alors une Haute Vente nommée par Buonarroti, qui nous excommuniait aussitôt que nous parlions de faire quelque chose par nousmêmes. Je vis de suite que la première chose à faire, c'était de redonner une conscience libre à mon peuple. Et je me permis de dire qu'on ne serait jamais dignes d'être libres tant qu'on attendrait la libert comme une aumône. Je combattis la charbonnerie. Je répétai à satiété qu'il ne devait y avoir ni hommeroi ni peuple-roi. En 1 83 5 j'écrivis dans votre Revue républicaine qu'il y avait un vide en Europe ; que depuis 181 5 l'initiative était vacante et que tout peuple pouvait, en voulant, la saisir. Sontce là mes crimes? Parlez-moi donc de mes tendances tyranniques !
Je vois que la Revue germanique va trouver le monde, l'histoire, la religion, je r.e sais quoi encore, dans le livre de Michelet. Dieu ! que vous avez dû me trouver hérétique !
Adieu pour aujourd'hui ; pas pour longtemps. God bless you!
Joseph.
68 Lettres de éMa^ini
P, S. Il s'est fondé en Italie une association secrète^ républicaine unitaire, qui s'appelle la « Vita Nuova », dont Dante est le chef spirituel, dont les statuts ont Dante et Béatrice en tête, dont la doctrine se déduit toute du Poème ! On m'en a donné la haute direction.
iei janvier i865.
Vous m'avez envoyé un bien cher salut d'amitié à la fin de l'année ; moi, je vous l'envoie au commencement. Puisse cette année rouvrir en Italie et en France les voies de l'avenir ; puisse cette halte dans la boue finir ! Et puisse-t-elle s'écouler doucement pour vous et pour tous ceux que vous aimez ! Quant à moi, physiquement, je suis mieux; moralement, je suis toujours le même : voué au travail sans enthousiasme, par sentiment de devoir; n'attendant rien, n'espérant rien pour le peu de vie individuelle qui me reste; aimant et reconnaissant ceux que j'aime, non par la joie, mais par la douleur qu'ils peuvent me donner ; croyant, comme dans
yo Lettres de oMa^ini
mes plus jeunes années, à l'avenir que j'ai rêvé pour l'Italie et pour le monde; dégoûté du présent, hommes et choses, mais résigné et calme, pourvu qu'on ne me parle pas trop de panthéisme matérialiste, de tactique à observer, de bonheur et de musique française. J'ai dit panthéisme matérialiste, car si par panthéisme l'on entend qu'il y a un peu de Dieu partout, je n'y ai pas grande objection.
Il n'y a rien de bien remarquable dans la date i836, si ce n'est une crise tout à fait intérieure, pendant laquelle, abreuvé de toutes sortes de déceptions et de doutes, je me sentis menacé de folie. Je me relevai par un travail également intérieur, pendant lequel j'appris à fouler aux pieds le bonheur. J'étais en Suisse. J'en ai dit quelque chose dans ces notes autobiographiques qui font partie de mes écrits et que je tâcherai de vous envoyer.
Il y a toutefois quelque chose de mon existence dont jamais je ne parlerai à âme qui vive.
Vous avez connu Fabrizzi : bon et honnête cœur, s'il en fut. Quant à Buonarroti, je n'eus jamais de contact personnel avec lui : nous nous écrivions.
Lettres de eMa^çîni
C'était une âme sainte et pure, avec uncerveau trèsétroit dans lequel deux ou trois idées étaient nichées. Il vivait sur elles exclusivement, n'acceptant rien de nouveau, n'admettant pas de progrès possible, et, à force de travailler sur elles, il les avait poussées jusqu'à l'absurde. J'ai connu Mickiewicz. J'ai connu Mad. Sand. J'ignore la cause de votre rupture. Lamennais m'aimait, mais comme malgré lui. Il y avait au fond de son âme je ne sais quelle défiance qui réapparaissait comme un éclair soudain dans son regard. Je me rappelle toujours qu'à Paris un jour — j'y était en secret — dînant ensemble lui, moi, ce pauvre et brave Flotte, chez une dame anglaise, il lui échappa de dire, après je ne sais quoi : « Ce bon Mazzini, on ne peut pas s'empêcher de l'aimer. » Tout le monde était fort content pour moi; moi, j'avais remarqué le s empêcher. Plus tard, vers la fin de sa vie, cette sorte d'arrière-pensée qu'il couvait en lui à mon égard se fortifia, je le crains bien : quelques hommes, Montanelli entre autres, qui l'entouraient et qui ne m'aimaient pas, durent chercher à l'influencer défavorablement. Cela
y > Lettres de éMa^ini
me fit beaucoup de peine, car je l'aimais véritablement, et je voyais en lui le progrès individualisé dans un homme.
Je ne peux pas deviner le nom de la femme qui avait connu ma bonne mère.
Oui, la question religieuse est toute la question actuelle. La Philosophie ne comblera pas le vide : jamais elle ne l'a comblé. La Philosophie, qui prétend orgueilleusement être la science de la vie, ne peut que constater la mort d'une religion et préparer la voie à une autre : elle n'a jamais fait que cela. Elle fait cela aujourd'hui à l'égard du Christianisme, et c'est bien. Mais lorsqu'elle aura bien divisé, analysé, anatomisé, disséqué, elle se trouvera dépourvue de ce souffle de vie qui, renouvelant, agrandissant la Morale, décrète le devoir et pousse les hommes à l'action. Croyez-le bien : il se fondera tôt ou tard une Eglise, et le moment en approche. Cette petite église ne sera d'abord qu'une église de Précurseurs. L'ancienne Eglise n'ayant mission que pour livrer au monde la synthèse de l'individualité, pouvait avoir pour Précurseur un individu, Jean :
Lettres de £\Ia--ini
la nouvelle est appelée à donner celle de L'Humanité collective et elle aura un Précurseur collectif. Puis arrivera une grande crise, un peuple qui s'élèvera au nom de tous, avec l'instinct du devoir — c'est à Rome peut-être que cela s'accomplira ; — et d'une sorte d'assemblée devenue concile et devant élaborer une déclaration, non de droits, mais de principes, surgira la grande Eglise. Seulement cette Eglise, déduisant la croyance de l'époque du mot S)Tnthèse, progrès qui renferme une conception de la loi de Dieu étrangère au Christianisme, tiendra la grande porte ouverte à l'avenir : elle ne sera donc ni infaillible ni intolérante; elle dira en même temps : « La foi est sainte, l'hérésie est sacrée. » La première représentera l'association, l'Humanité collective en une époque donnée ; la seconde représentera l'individualité, la liberté. Si j'étais jeune, je vous dirais bonnement, sans m'effrayer de votre sourire panthéiste : « Je fonderai cette Eglise de Précurseurs. » Mais je suis vieux, forcé de me tuer au travail pour Venise, pour Rome, pour la République, pour que l instrument se fasse ; je me contente donc d'en jeter
74 Lettres de oMa^ini
çà et là quelques germes : d'autres l'établiront après moi. Et elle constatera ce en quoi nous ne croyons plus, ce en quoi nous croyons : la Loi divine du Progrès appliquée à la vie de Y individu et à celle de l' Humanité ; les deux ne sont qu'une double manifestation de la vie qui est une et ne peut être que telle.
Mon Dieu! où me suis-je lancé? et quel sourire hégélien de haut en bas je vois poindre sur les lèvres de la collaboratrice de la Revue germanique ! Toutefois, ce n'est pas à elle que j'écris : c'est à Marie, à ma sœur en Dante, n'est-ce pas?
Hélas ! nous irons nous tous en Purgatoire : il n'y a que cela. Seulement j'aiderai à vous en tirer, c'est-à-dire à vous faire sortir plus vite de la vie contemplative Goethéenne, pour vous lancer dans la vie d'action, dans la vie Dantesque. Voilà !
Les trois couleurs de Dante n'ont été que je sache arborées par nos associations secrètes qu'au commencement de ce siècle. Quant à la phosphorescence, j'ai une vague idée qu'il y a quelque chose dans le Poè me. qui s'y rapporte, mais c'est très-vague, et il
Lettres de oMœtfini 75
est impossible en ce moment de vous citer le vers, si tant est qu'il existe.
Comment M. Monnier a-t-il pu écrire sur les Bandiera sans citer leurs lettres, le plus beau document pour leur vie? Vos Français sont étonnants.
Il faut que, pour aujourd'hui, je vous quitte. Vous me parlez d'ébullitions ouvrières possibles : ce sera bien le déshonneur et le crime de votre classe intelligente si elle ne parvient pas à les diriger. Nous en aurons, nous aussi, tôt ou tard ; mais comptez-y, nous les dirigerons. C'est que nous ne sommes pas si Messieurs que vos amis. Nous ne craignons pas do, profaner, au contact de la foule, nos inspirations philosophiques ou littéraires : fidèles à notre vue de la vie que l'homme est Pensée et Action, nous conspirons, nous organisons, nous formons de petites caisses. Nous travaillons avec les sociétés ouvrières, tandis que nous bavardons intelligence et théories, quand l'envie nous en prend. Vos Messieurs démembrent la vie : ce sont des idées qui promènent. Ils peuvent parler de l'initiative française tant qu'ils voudront : ils resteront où en est l'Aile-
7 6 Lettres de éMa^ini
magne qui élabore dans chaque club d'étudiants des républiques idéales, puis vont se coucher satisfaits et se réveillent le matin avec leurs trente-six maîtres et demi. Adieu, amie, pardonnez-moi ce long bavardage.
Joseph.
janv
ier i865.
J'ai déterré « Byron et Goethe ». Mais c'est un petit rouleau manuscrit — l'écriture n'est pas la mienne — et le contenu purement littéraire. J'ignore si on peut l'envoyer par la poste à la Revue, ouvert des deux côtés et avec toutes les précautions imaginables. Peut-être, la Revue a-t-elle quelquefois reçu des articles d'Angleterre et l'on peut se renseigner. Ecrivez en ce cas. Sinon, j'attendrai une occasion. A vous de coeur.
Joseph.
21 janvier i865.
Dites-moi donc, je vous en prie, que vous avez reçu « Byron et Goethe ». J'avais remis, avant l'arrivée de votre lettre, ce manuscrit à un voyageur de mes amis qui traversait Paris et devait le remettre chez vous. L'a-t-il fait? A-t-il cru que quelque horrible complot se cachait entre les lignes? Il m'écrit fort tranquillement de Marseille avant de s'embarquer pour Livourne.
Lancez-moi un mot pour me rassurer ou démasquer l'infidèle. Il va sans dire que c'est le seul manuscrit existant.
Je n'ai pas le temps aujourd'hui de vous écrire tout au long; mais j'ai reçu les imprimés, et je lirai
80 Lettres de éMafôini
toute l'introduction à la future histoire (i) avec le même intérêt que j'ai éprouvé en lisant votre beau fragment historique sur le même sujet dans la Revue germanique.
Le prince Pierre Dolgoroukow est un Russe qui hait profondément votre maître, qui écrit contre lui, et qui mériterait d'être chef de police tant de notes il a sur les individus marquants de tous les pays. Je m'en vais lui demander s'il en a sur vous. Ses livres sont des pamphlets : ils peuvent avoir quelque utilité, mais non pour vous.
Le mouvement sur la Vénétie auquel je travaille est pour moi plus que cela : une guerre entre l'Italie et l'Autriche, c'est le réveil des nationalités, Hellène, Roumaine et Slavo-méridionale : c'est l'insurrection Hongroise, la question d'Orient et autre chose. Ce travail est depuis longtemps initié ; il l'est par moi, et il m'est impossible de quitter à moitié chemin les hommes que j'ai mis en mouvement. Quant à la république, elle ne peut venir qu'après; et bien que je
(i) L'histoire de la République des Pays-Bas.
Lettres de oAfaftini 81
fasse en ce moment une propagande très-active pour elle en Italie, ce n'est pas ce qui me préoccupe le plus. Je ne partage toutefois pas vos idées sur l'impossibilité.
Ce double travail, celui de l'édition de mes écrits qui se fait à Milan, les articles et brochures que mes républicains me demandent impérieusement — j'ai dernièrement écrit une longue lettre à Grispi, dans laquelle je me sépare de notre gauche parlementaire — absorbe toute ma journée. Le soir, il m'est impossible d'écrire à cause de mes yeux et de ma tête. Je lis donc pendant deux heures, les seules que j'aie pour me tenir au courant; à neuf heures je vais chez les Stansfeld à deux pas de moi ; à onze heures je rentre : je trouve les journaux italiens et des lettres. Gomment trouver le temps pour la question religieuse ? Et cependant elle me tourmente comme un remords : c'est la seule véritablement importante. Nous reparlerons de tout cela. Merci, mon amie, pour tout ce que vous avez bien voulu me dire sur votre vie. Adieu pour aujourd'hui. Votre ami
i6 février i865.
Madame, sœur et amie,
Comment avez-vous pu prendre pour des reproches sérieux quelques mots de défense contre une attaque qui mettait à néant toute ma vie passée ? Je vous assure que je me repens sincèrement même de ces quelques mots, si réellement ils vous ont fait de la peine.
Avez-vous reçu quelques fragments de mes écrits : Il n'y a rien là qui puisse vous intéresser; mais quelqu'un partait pour Paris et me demandait si je n'avais rien à y envoyer. J'avais sous la main un des volumes et j'en déchirai une partie, sauf à profiter de quelque autre occasion pour le reste.
i6 février i865.
Madame, sœur et amie,
Comment avez-vous pu prendre pour des reproches sérieux quelques mots de défense contre une attaque qui mettait à néant toute ma vie passée? Je vous assure que je me repens sincèrement même de ces quelques mots, si réellement ils vous ont fait de la peine.
Avez-vous reçu quelques fragments de mes écrits : Il n'y a rien là qui puisse vous intéresser; mais quelqu'un partait pour Paris et me demandait si je n'avais rien à y envoyer. J'avais sous la main un des volumes et j'en déchirai une partie, sauf à profiter de quelque autre occasion pour le reste.
84 Lettres de oMa^ini
J'aurais voulu vous envoyer au lieu de cela quelques-unes des pages autobiographiques; mais je ne les ai pas. Je suis, je crois, le seul auteur qui n'ait pas une seule copie de ses écrits.
Ma lettre au Pape a paru : j'espère la recevoir d'un jour à l'autre et je tâcherai de vous l'envoyer. On dit que Crispi m'a répondu, mais je n'ai rien vu jusqu'ici . Oui, j'ai vu l'article sur les Bandiera. Il est assez bon; mais il y a quelque chose qui m'a douloureusement frappé : c'est ce qu'il a dit sur les derniers jours d'Attilio. J'avais bien entendu parler de sa proposition au roi, mais vaguement et je n'y croyais pas. Je vois maintenant que des documents existent. Je le regrette beaucoup.
Je crois que je mourrai avant vous d'un cancer à l'estomac. Je tâcherai en ce cas de vous entraîner vers Sirius, ou d'obtenir de vous visiter dans Vega. C'est, elle aussi, une étoile de première grandeur. Vous l'avez choisie parce qu'elle appartient à la Lyre. La mienne appartient au Grand-Chien, ce qui est mon emblème : métier d'aboyeur, sans être, généralement parlant, écouté ! M on choix est donc
Lettres de £Ma%çini 85
plus modeste que le vôtre. Remarquez, je vous prie, que Véga est au sommet de l'angle droit du triangle dont l'étoile polaire occupe un autre sommet.
Qui est Pezzani? Qu'est-ce que son livre sur la pluralité des vies? Est-il Italien ou Français? Avezvous vu le livre? Vaut-il la peine d'être lu?
Quelles sont les revues dans lesquelles vous écrirez? Je ne vois que la Revue des Deux-Mondes et la Germanique .
Je ne sais pourquoi, j'ai dans l'idée que vous avez une masse de brochures. Avez-vous par hasard un fort petit volume portant le titre « Économie Saint- Simonienne » ?
Adieu, amie ; ne trouvez pas ma lettre d'aujourd'hui courte et absolument insignifiante. Je suis très-fatigué, maladif. Voilà tout. Écrivez-moi quand vous le pouvez.
Votre ami
Joseph.
22 février i865.
Avez-vous reçu, mon amie, quelques fragments italiens de moi — par la voie de la lettre à Crispi — et ma lettre au Pape ? Je voudrais le savoir. Et vous voudrez bien, j'en suis sûr, m'en écrire un mot. Bonne ou mauvaise, cette lettre est une affaire de conscience pour moi ; et j'avoue que, si je pouvais trouver un traducteur français capable, je la ferais imprimer à Bruxelles. Je ne l'ai pas et j'y renonce. Je voudrais toutefois savoir si vous l'avez reçue. En Italie, elle a été déjà réimprimée à Milan, à Naples, à Forli.
Adieu, à la hâte, mais à vous de cœur.
Joseph.
Lettrées de oMa^ini
N'est-ce pas singulier que l'olivier ait été mon arbre favori dès l'enfance (i)?
(i) Allusion à un sonnet de D. Stern, intitulé : YOliviei\ qui venait de paraître dans la Revue germanique.
2 5 février i865.
Je n'attends pas le Temps — qu'au reste je ne verrai pas ; je ne vois de toute votre presse que le Courrier du Dimanche — pour vousdire que je serai fier d'être traduitpar vous. Jen'aipasd'amour-propr e d'auteur; si j'en avais, il serait en sûreté avec vous.
Vous aurez plume et encrier quand je mourrai, cela va sans dire.
Je ne sais rien encore du printemps, mais je cr ois que je n'ai pas un pouce de terrain en Europe sur lequel je puisse me nicher pour vivre de loisir et de petit-lait. Même la Suisse a renouvelépour moi, il y a quelque temps, le décret d'expulsion. Cela ne m'empêchera pas d'aller où il y aura quelque chose
90 Lettres de oMa^îni
à faire, fût-ce à Paris; mais je n'affronterai pas le danger pour du petit-lait. Ne vous tourmentez pas pour Pezzani ou pour autre chose ; je m'en voudra is. Poussez votre e'tude germanique, cela vaudra mieux pour vous et pour moi-même. Adieu pour aujourd'hui : j'ai l'âme enveloppée d'un brouillard de novembre à Londres; et quand il en est ainsi, e'crire ne vaut rien.
Votre ami
Joseph.
8 mars 18I
J'attends avec impatience des nouvelles de votre santé. Vous me direz aussitôt que vous le pourrez « je suis mieux, » n'est-ce pas?
Merci pour le livre Saint Simonien. Ne pensez à rien maintenant qu'à vous soigner.
Votre ami
Joseph.
2 3 mars Ï865.
Vous êtes mieux, amie, et vous me l'avez dit tout de suite : deux bonnes choses. Moi, j'aurais voulu vous le dire tout de suite aussi et il ne m'a pas été possible de le faire. Jamais je n'ai été si occupé, persécuté, tourmenté. Je dors toutefois, quoi qu'en dise M. de Boissy, mais moins que je ne devrais.
C. est un homme bon au fond, mais sceptique et voulant faire son chemin. Il a du talent et un élément artistique. Que voulez-vous que je vous en dise de plus, quand vous ne me dites pas le but de votre demande ?
La Revue germanique , aujourd'hui moderne — mot dont je ne saisis pas la portée — baisse. Le dernier numéro n'est pas fait pour encou-
94 Lettres de oMa^ini
rager les souscripteurs. J'en suis sincèrement fâché. La Revue , pendant les deux ou trois premières années de son existence, a rempli un vide réel, en nous initiant aux travaux de l'Allemagne. Or, comme les travaux del' Allemagne ont touché à toutes les sphères de la pensée, la Revue pouvait trouver manière de tout dire. Elle a diminué de valeur en se donnant un cadre plus étendu. Les écrivains qui contribuent à la Revue font des journaux et des livres, ils donnent des articles à d'autres revues. Il aurait fallu concentrer tous leurs efforts sur un point donné et faire de la Revue une œuvre solide, imposante. Elle ne Test pas aujourd'hui.
Et Goethe? où en êtes-vous?
J'en suis bien fâché, mon amie, pour vos tendances monarchiques à l'endroit de l'Italie, mais nous voguons assez rapidement vers la République. Je ne sais d'où elle viendra, comment, quand, mais chaque mois nous en approche. Il n'y a pour la Royauté qu'une seule manière de se sauver pour un temps : la guerre à l'Autriche. Elle ne la fera pas; elle est aveugle, déshéritée de toute initiative possible. Te-
Lettres de oMa^ini 95
nez-vous le donc pour dit, nous retrouverons notre vieille tradition.
Je suis avec attention un mouvement très-important qui se fait chez vous dans la classe ouvrière : l'association. J'espère bien que le vieux socialisme ne viendra pas le gâter. Et je voudrais que les hommes qui dirigent ce mouvement le rattachassent à un principe moral, à la conscience d'un grand Devoir à remplir. Je vois dans la classe ouvrière l'élément de l'avenir; mais c'est à condition qu'elle ne se pose pas pour but un problème de pur intérêt matériel. Il aboutirait à en faire une nouvelle bourgeoisie.
Après trois mois, Crispi va m'écraser d'un gros volume.
Je n'ai vu personne.
A vous de cœur.
2 avril i865.
Non, n'envoyez pas la brochure. Je connais tout ça. Mon Dieu ! comment pouvez-vous me faire de l'attendrissement sur ce bon Roi? L'avez-vous vu? Le connaissez-vous? Savez-vous qu'il a dix fois
trompé Garibaldi et qu'il conspire encore aujourd'hui avec lui pour l'envoyer se faire tuer en Orient? Mon Dieu, j'ai été en contact avec lui pendant dixhuit mois, et je le connais : il n'a que le courage physique d'un soldat; qui ne Tapas aujourd'hui? Je voudrais bien savoir les sources auxquelles vous avez puisé vos données sur lui.
Lettres de éMa^ini
Votre mouvement coopératif est bon. Ils ne parlent pas politique, je le sais ; mais je préfère de beaucoup ce silence à la funeste distinctionque les anciens chefs avaient introduite entre socialistes et républicains. Ces hommes-là visent à s'émanciper par leurs propres efforts ; ils ne cherchent pas à être sauvés par l'Etat. C'est beaucoup, croyez-moi. Pratiquement, et pour peu que le mouvement augmente, vous verrez le Gouvernement essayer d'intervenir , et ce jour-là ces hommes seront à nous. Ce n'est pas là qu'est la corruption profonde : elle est dans votre bourgeoisie; elleestdansvotremonde littéraire. C'est là où le divorce entre la pensée et l'action est frappant. Nous avons été, nous, esclaves comme vous l'êtes, mais nous n'avons jamais cessé de conspirer, de nous associer, de nous organiser à tous risques et périls. C'est bien d'association qu'il s'agit en France. Et la pensée qui vous a effleurée vous-même était une sainte pensée.
Mais brisons là. J'ai du travail par-dessus les oreilles et je suis à-demi malade. Je vous écrirai, selon la consigne, après Gœthe, si vous ne m'écrivez
Lettres de oMa^-ini gQ
pas dans l'intervalle. Ayez bien soin de vous, et « God bless you ! »
A vous.
Joseph.
4 mai i865.
Madame et amie,
Voulez-vous me permettre de vous recommander la sœur d'une de mes amies, Miss Thomas, qui se rend à Paris en qualité d'institutrice: Vus conseils et votre amitié lui seront d'une grande utilité dans votre Babel, et vous aurez, avec la sienne, ma reconnaissance.
Votre ami
Joseph.
25 mai i865.
J'ai été bien longtemps en silence ; mais j'étais accablé de travail et d'ennuis. Je le suis encore. 11 faut pourtant que je vous remercie de l'accueil fait à mon Anglaise. Vous êtes bien bonne, et moi je vous suis bien reconnaissant. Je conçois un premier mouvement d'antagonisme de la part d'une protestante qu'on veut envoyer régulièrement à une église catholique ; mais elle devrait le surmonter. Assister aux cérémonies d'un culte et communier avec ce culte sont deux choses radicalement différentes , or la dernière est la seule chose qui ne lui soit pas permise par sa croyance. N'irait-elle pas visiter Notre- Dame parce que c'est une église catholique? Je me
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rappelle qu'à dix-sept ans on me conduisait à la messe. Je n'y croyais plus. Mais j'avais fait relier une petite édition belge que j'avais de « l'Esquisse » de Condorcet en guise de livre de messe, et je lisais pendant tout le temps de la cérémonie. Pourquoi ne fait-elle pas de même? Pourquoi ne lit-elle pas sa Bible?
Je n'ai pu voir la Revue que le 20. Votre article, le seul que j'ai lu, est très-beau. C'est un plaidoyer toutefois ; j'applaudis , en faisant intérieurement mes réserves. J'applaudirai, je suppose, jusqu'à la fin ; et pourtant les « orages » n'ont jamais été là, pas même quand il écrivait Werther. Gœthe n'a été qu'une immense intelligence. Il avait la bonté : c'est la conséquence de la faculté de voir les choses en grand; mais rien de plus. Le besoin d'action, la sainte douleur, l'amour ardent et profond — vous diriez, en nous déshéritant, « ardente et profonde » — lui étaient étrangers; nous reparlerons de cela. En attendant, vous me forcerez d'écrire, si j'en ai le temps, trente ou quarante pages de plus sur Gœthe pour le neuvième volume de mes Écrits.
Lettres de éMafâini io5
Oui, il est bien vrai que l'Allemagne — la mauvaise Allemagne — nous envahit ; mais ce n'est pas à l'instinct italien que vous le devez : c'est tout bonnement à M. de Sanctis, qui a cru devoir donner des chaires à tous ceux avec lesquels il a dîné, à Zurich ou ailleurs, pendant son exil. Il nous a fait cadeau de Vera, de Moleschott, etc. Le premier nous apprend, de par Hegel, à adorer le « fait accompli » : le second, de par Bûchner, à ne voir dans le génie qu'un peu de phosphore. Mais vous verrez qu'un beau jour nous balayerons tout cela.
Est-ce de vous-même que vous parlez sous le couvert de Diotime ? Votre mère a-t-elle été allemande." Avez-vous vu Gœthe à Francfort?
Adieu à la hâte, mais à vous de cœur.
Joseph.
Je vous enverrai, je crois, demain, quelque chose de moi.
14 juillet i865.
Amie,
Non, je ne suis pas malade et j'ai honte de mon silence; mais je suis accablé de travail, fatigué, harassé. La bonne saison m'amène des voyageurs italiens et autres , et ils m'enlèvent une partie du temps destiné à la correspondance. Vous me disiez d'ailleurs dans la lettre du 21 juin que vous alliez partir. Maintenant je vous sais gré des quelques lignes écrites de Schlangenbad.
C, est ici, plein de son sujet, c'est-à-dire de son roman qu'il voudrait faire traduire en anglais et en toutes les langues possibles. Je cherche à l'ai-
ioS Lettres de oMa\\ini
der, mais je doute du succès. On a tant de romans ici qu'on ne traduit pas. Les seuls romans français dont on ait parlé longuement avec éloge sont ceux d'Erckmann et Chatrian : la simplicité du style a frappé les Anglais comme une nouveauté, et la tendance anti-impérialiste leur va. Oui, C. vous a trouvée « aimable et spirituelle », ce dont je ne doutais pas; mais vous êtes, Dieu merci, quelque chose de plus que cela.
D'où vous vient cette rafale de scepticisme qui a fait éclore vos sonnets? Vous donnez, il est vrai, dans le second, commission à votre amie, Louise Ackermann, de flétrir Jupiter ; mais le premier î mon Dieu, pensez-vous qu'il n'y ait pas assez de scepticisme, d'énervement en France ? Je voudrais vous voir essayer de les secouer de leur torpeur, leur faire honte de leur doute égoïste et leur enseigner le culte déserté delà sainte Action.
Jupiter est là, mon amie, trônant sous le nom de Louis Napoléon et la France tout entière est Prométhée. Que me dites vous — en mettant « voie d'Ostende » sur vos lettres « allemandes »^ — N'allez pas
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m'écrire en allemand — je veux dire « d'Allemagne » — de lui et d'elle ! J'entends tout le monde dire : «Quand il mourra. » Avouez-moi que c'est bien lâche. Nous subissons Y opportunisme, le matérialisme , le servilisme de notre gouvernement ; mais nous luttons, nous nous organisons, nous prêchons ouvertement la République. Les étudiants de Palerme ont déposé processionnellement le manuscrit de mon article « Césarisme » à la Bibliothèque nationale. Dix journaux : « YUnità Italiana de Milan, le Popolo d'Italia de Naples, le Dovere de Gênes, etc. » se font saisir pour des articles républicains. Votre presse se fait un devoir de ne jamais parler de nous et de nos progrès visibles. Ils n'en sont pas moins réels. Que pense-t-on, que désire-t-on, qu'espère-t-on chez vous? Dites-m'en quelque chose, si vous pensez comme moi , qu'une lettre de Schlangenbad « voie Ostende » puisse me parvenir intacte. Je ne répondrai même pas à la partie politique. Je n'ai pas la moindre envie de vous compromettre. Mais je tiendrais à savoir, une fois pour toutes, ce que vous pensez de votre pays.
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Votre drame ? il ne peut pas être pour la scène. Mais des « Scènes historiques » comme on en a fait du temps de la croisade romantique, une série de tableaux embrassant ou effleurant la série des martyrs et des tentatives italiennes : voilà ce que vous pourriez faire. Il y a un ouvrage en deux gros volumes, avec portraits, plus étendu que celui de Vannucci, dont le titre est : « Panteon dei Martiri Italiani », et qui a été publié, il y a je ne sais combien d'années, à Turin. Il vous faudrait tâcher de l'avoir. 1821 excepté, il n'y a pas de martyrs monarchiques chez nous : ces Messieurs ne conspirent pas, ils diplomatisent.
Je serai prêt, cela va sans dire, à vous fournir tout ce que je peux ; mais il m'est impossible d'écrire toute une histoire. Il me faudrait savoir sur quoi, sur qui.
Je vous enverrai quelque chose, si C. passe à temps par Schlangenbad.
N'est-il pas étrange que tous mes amis voyagent, s'en aillent aux Bains, émigrent en Italie, en Allemagne, en Suisse — ma Suisse, car j'y ai vécu avant
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de naître en Italie — et qu'il me soit interdit, à moi seul, de bouger? Je vais partout, sans doute, quand il y a un but à atteindre ; mais je ne peux pas risquer ma liberté pour m'amuser. Or, il n'y a pas un pouce de terrain en Europe qui veuille m'admettre. La Suisse était tolérante, et, depuis l'affaire Greco, un décret du Gouvernement central m'a mis là aussi au ban de l'Empire.
Adieu ; écrivez-moi et croyez-moi Votre ami
Joseph.
7 octobre i865.
J'ai tout reçu.
C. a été vous chercher à Paris où vous n'étiez pas. Il doit avoir laissé chez vous un petit rouleau d'imprimés a membra disjecta. »
Vous voyagez : vous êtes, femme heureuse, au sein des montagnes; vous écrivez de beaux morceaux littéraires; les montagnards vous aiment. Moi, j'ai été presque toujours malade : toutes mes courses de la saison se sont réduites à quinze jours passés tristement auprès d'une amie poitrinaire et qui, je le crains bien, ne passera pas l'hiver : « moriturus morituras d.
Je vous aurais écrit pourtant, mais après quelque
1 1 4 Lettres de éMa^ini
temps de silence, je ne savais plus où vous trouver.
A vous de cœur.
Je ne connais pas votreProméthée. Est-ce un drame, un poème? Je chercherai à le voir, non certes dans la traduction deGuerrieri, l'homme le plus éloigné du feu que je connaisse. Quand serez-vous de retour à Paris? M'écrirez-vous alors?
J'ai de très-sévères reproches à vous faire pour l'horrible manière de parler des Alpes. Je les aime presque comme on aime une mère. Elles sont les Mères.
28 janvier 1866.
Amie,
J'ai été sérieusement malade; je suis mieux, mais parler, écrire, me pencher, ne fût-ce que pour deux minutes, sur mon écritoire, me fait du mal. Voilà pourquoi je ne vous ai pas écrit ; voilà pourquoi je ne vous écris que ces quelques mots aujourd'hui.
Entre une crampe et une autre, j'ai lu, admiré, approuvé souvent. Je ne suis pas dans le monde littéraire italien d'aujourd'hui et je ne saurais mettre la main sur un traducteur ou sur un publicateur. Mais, si vous en trouvez un et si je vis, vous aurez la préface.
Ecrivez-moi, je vous en prie.
Votre ami
Joseph.
22 avril 1866.
Enfin!
Quant à moi, j'ai dû suivre l'exemple et l'espèce de conseil que contenaient les paroles de C. Qu'y at— il, toutefois, de changé? Pourquoi aujourd'hui et pas hier? Il y a un mystère; mais quelle est la femme qui n'en a pas?
Votre éditeur devrait envoyer un exemplaire de votre livre à M. Lewis, éditeur de la Fortnightly Review, un autre à David Masson, directeur du Macmillan Magasine , un autre à l'éditeur kde la Westminster Review. Peut-être, si je les avais moi-même, je pourrais atteindre plus fa-
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cilement le but. Je ne vais pas dans le monde, mais j'ai des intermédiaires avec ces publications et avec quelques autres. Si vous envoyez directement, ditesle moi : je ferai mon possible pour qu'on parle de votre ouvrage.
Oui, logiquement, la guerre estinévitable;maisdepuisquand Bismarck ou Mensdorff sont-ils logiciens? Oui, Venise sera italienne; mais par qui? Si la guerre n'a pas lieu, notre monarchie ne bougera pas; si elle a lieu, elle attendra probablement que l'Autriche subisse une première défaite pour attaquer ; or, il se peut que l'Autriche ne la subisse pas ou qu'elle improvise sur le champ de bataille une paix de Villafranca. Tout en laissant donc « la parole aux événements o et en nous tenant prêts à en profiter, nous continuons à organiser le Parti pour donner nous-mêmes, un jour ou l'autre, l'initiative. Lisez-vous quelque journal italien? Vous ne pouvez pas suivre le mouvement de notre parti, si ce n'est en parcourant YUnità Italiana de Milan. Or, très-probablement, on ne vous le permettrait pas; vous êtes d'ailleurs modérée, et je parie que si vous
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voyez un journal italien, c'est la Perseveran\a ou la Na^ionne.
Je serais curieux de savoir le nom de la personne illustre qui a la bonté de faire mon éloge. Je parie que c'est mon ex-ami, le Prince-Cousin.
Je ne me rétablis pas ; les crampes persistent, et je sens quelque chose au-dedans de moi qui me dit que je ne verrai pas l'immense débâcle qui se prépare; mais elle approche. Adieu, amie.
Votre ami Joseph.
Qu'allez-vous écrire maintenant ? Ecrirez-vous encore dans cette pauvre Revue moderne ou ailleurs:
2 6 avril i856.
Je reçois votre lettre du 25.
Le Cousin fut mon ami lorsqu'il s'agissait de conspirer contre Louis Philippe. Il eut des entrevues avec moi deux fois à Paris où je me rendais en secret. A Londres, nous étions toujours en contact. La liaison fut brisée naturellement après le « coup d'Etat. »
Dites-moi, si vous croyez que cela peut se faire, tout ce que vous pouvez parvenir à savoir de positif sur la guerre. Je sais bien qu'on la désire aux Tuileries, mais ce n'est pas assez : il faut aussi que la Prusse n'y voie pas sa ruine.
Le lendemain, dites-vous, vous serez avec moi; merci. Je vous accueillerai, si j'arrive là, comme la
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brebis égarée. Mais je n'arriverai pas : la maladie y mettra bon ordre. On arrivera. L'Italie doit être République, et elle le sera; comptez-y.
J'attendrai les exemplaires et je vous avertirai.
Je me tiens pour engagé à écrire la préface.
La dame qui vous remet ceci est parfaitement sûre. A vous.
Joseph.
a5 avril 1866.
Je vous envoie un article qu'on a réimprimé se'parément à Milan.
Si jamais vous vouliez — je suis sûr que vous ne le voudrez pas — m'écrire votre opinion détaillée sur la situation, sur l'état des partis, sur les espérances et les probabilités en France, faites-le à l'adresse suivante :
Il n'y a pas besoin de sous-enveloppe. Ne signez pas.
Adieu : à vous de cœur.
Joseph.
ig mai i866.
Amie,
Livres, lettre, j'ai tout reçu. Je suis malade, au lit, et il m'est impossible de vous écrire. J'espère le faire sous peu. Mais un mot de vous, si vous le pouvez. Y a-t-il un changement réel? Je ne le pense pas. Toutefois je voudrais vous l'entendre dire L'adresse que je vous ai donnée est bonne.
A vous.
Joseph.
8 juin 1866.
Arnica,
Le porteur, général Langiewicz, est mon ami. Vous pouvez lui parler à cœur ouvert sur la situation et sur les tendances de votre Gouvernement. Ce n'est qu'à moi que tout ce que vous pourrez dire sera communiqué.
La page sera écrite. Est-ce à dall'Ongaro que je devrai l'envoyer?
Ici, miss Cobbe, écrivain de mérite, lit en ce moment votre ouvrage pour en faire le sujet d'un article.
Où allez-vous?
Votre ami
Joseph.
i5 septembre 1866.
Chère amie,
Je ne suis pas à Londres ; j'erre et pour cause. Je serai, je pense, de retour en Angleterre dans une quinzaine. A présent vous pourriez m'écrire à l'adresse :
— sous-enveloppe — pour Joseph. La lettre
me parviendra. Dites-moi ce que vous savez sur le a chef de la famille. »
J'ai été et je suis en désaccord avec vous sur la manière d'envisager les affaires italiennes. Mais je crois à vos bonnes intentions et a paix aux femmes, etc. »
Combien de temps comptez-vous rester encore dans
i3o Lettres de oMa^ini
vos montagnes? Vous savez que j'ai reçu et repoussé l'amnistie. Me reprochez-vous ce refus?
Adieu, à la hâte, mais à vous de cœur.
Joseph.
Avez-vous été à Genève?
Y allez-vous? Dites-moi vos mouvements.
8 novembre 1866.
Chère amie,
Madame G. Stuart, femme d'un de mes meilleurs amis, est à Paris pour placer dans un collège un de ses fils. Il pourrait tomber malade ; il pourrait avoir besoin de quelques soins d'amis ; il est bien que quelqu'un veille sur lui, s'informe, lui fasse sentir qu'il n'est pas seul, isolé, à Paris. Voulez-vous être sa Providence? choisir parmi vos amis quelqu'un de sûr qui veille sur lui? Je vous en serai bien reconnaissant.
Vous êtes bonne, et je compte sur vous.
Votre ami Joseph.
i5 novembre 1866.
Amie,
D'abord, merci; merci pour l'enfant et pour moi. Vous êtes bien bonne et je vous suis bien reconnaissant. Je n'oublierai pas l'Ecole internationale de Saint-Germain. Votre recommandation et le nom de Dollfus suffisent.
J'ai été en Suisse et dans l'Italie du Nord, Varese, Como, etc. J'y ai été, c^mme d'habitude, incognito, car je ne veux rien devoir à votre monarchie. Je suis contre elle plus que jamais et si je vis un an encore, j'espère lui donner du fil à retordre. Venise, vous dites; oui, c'est bien, mais la question n'est pas là. Ces gens-là nous donnent, quand ils com-
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mencent à avoir peur de nous, un lambeau du corps de l'Italie ; ils nous volent, ils nous corrompent son âme; ils inoculent le déshonneur à l'enfance de notre nation ; ils font tout ce qu'ils peuvent pour murer l'avenir. Ils n'y réussiront pas. Non, mon amie, je n'irai pas à Rome, à moins que le drapeau de la République italienne n'y flotte quelque part entre le Capitule et le Vatican. La Monarchie, telle qu'elle est aujourd'hui, à Rome, est une profanation dont la vue me ferait mourir de douleur et de honte. J'ai partout ailleurs prêché l'unité avant tout : à Rome, c'est autre chose. Rome a droit et devoir : l'initiative est là. C'est à elle à fonder l'Unité morale : elle déchoit si elle ne le fait pas, et je me voilerai les yeux du manteau de l'exil pour ne pas voir sa déchéance. Voilà!
Si vous apprenez quelque chose de décisif sur la détermination finale, tâchez de m'écrire un mot.
L'air de mes Alpes m'avait guéri ; je recommence à éprouver tous les symptômes de ma maladie depuis mon retour.
Je suis accablé de travail; les correspondances
Lettres de oMa\\ini i35
se sont accumulées pendant mon voyage. Mais vous aurez votre page. Je l'écrirai un jour de la semaine prochaine. A qui dois-je l'envoyer?
Adieu pour aujourd'hui. Écrivez vos Mémoires et ne vous irritez pas contre l'impénitence finale de votre ami
Joseph.
7 février 1867.
Merci, mon amie, pour vos deux beaux articles et pour votre bonne lettre. Le livre de Mézières m'est inconnu. Dans vos articles une chose me frappe, c'est que vous cherchez toujours les points de ressemblance ; c'est le contraire que je me sens toujours entraîné à faire. Dante et Pétrarque me paraissent, comme artistes, représenter deux périodes de notre développement : le premier entièrement national, le second contient déjà les germes d'une déviation payenne. Comme hommes, un vers de Dante qualifie parfaitement les deux caractères : « L'uno disposto apatire e l'altro a fare. 0 Comme amants — je m'incline devant la femme — mais j'aurais cru que l'un
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aimait et révérait Béatrice, tandis que l'autre, bien souvent, se regardait aimer. Pardon de la phrase barbare, et qu'à cela ne tienne. Peut-être cherchezvous les ressemblances parce que vous êtes meilleure que moi.
Quant à Rome, vous ne savez peut-être pas que j'ai lutté de toutes mes forces contre l'entreprise de Garibaldi, non par prudence, Dieu m'en garde, mais parce que toute initiative dans la Province condamnable mouvementde Rome à avorter. C'est par Rome elle-même qu'on aurait dû débuter. Aujourd'hui, grâce surtout aux conséquences de l'entreprise Garibaldienne, le mouvement de Rome est à peu près impossible. Rome ne peut être délivrée que dans les villes italiennes. Je ne vise donc qu'à la République. Il est possible qu'elle n'arrive pas de mon vivant;
mais si par hasard je ne vous cache pas que la
semaine d'après nous marcherions sur Rome en nous disant : advienne que pourra. Je crois l'unité assurée quoi qu'il fasse. La crise serait son baptême.
On conspire certainement de Paris à Naples. C'est, ostensiblement, pour les Bourbons ; mais je
Lettres de oMa^ini i3g
suppose que Murât apparaîtrait : a Deus ex machina, û En savez-vous quelque chose ?
Adieu, amie. Je vais mieux, mais très-lentement et sous la menace.
A vous.
Rien n'est fait, je suppose, pour une édition des écrits de Jean Reynaud.
Enfin, je reçois la lettre qui vous appartient : la voici. J'ai été plus mal ces derniers jours. Y a-t-il rien de fondé dans les bruits qui circulent sur de grands projets dans le sens du progrès?
Écrivez-vous ailleurs que dans le Temps? La Revue qui débuta comme Germanique existe-t-elle encore?
Adieu — écrivez quelques mots.
A vous,
Joseph.
Je sais qu'il n'y à rien à attendre de Mre Guiccioli ; mais elle doit avoir des lettres de Byron.
25 janvier, 1868.
Amie.
Me voici à Londres. J'ai été, pendant trois mois. malade là-bas. J'avais à faire ici; et m'étant trouvé mieux pendant toute une semaine, j'ai risqué le voyage. Les Alpes, le voyage, la traversée m'ont ruiné (1] et je suis mal de nouveau. Ecrire me donne presque immédiatement des douleurs à l'estomac : les nausées qui les suivent m'épuisent. Je crains de ne pouvoir désormais plus correspondre qu'en style de télégramme. Que le premier soit du moins une parole d'amitié, de souhait sincère que votre santé
(i, Ruiné, traduction littérale de rovinato, s'applique à la santé lorsqu'elle est détruite.
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soit meilleure que la mienne, et de désir de le savoir par une lettre de vous.
Si vous y ajoutez quelque chose sur ce que vous entrevoyez à l'horizon, guerre ou paix, calme ou tempête, tant mieux ! Là bas, nous marchons, je vous l'ai dit, inévitablement, sans mérite, à la république; et, si l'intervention dure, à une collision entre deux peuples qui s'aimaient et avaient des intérêts communs.
Rien de marquant en littérature, philosophie ou histoire ? Depuis quatre mois, je ne sais plus rien.
Qu'écrivez-vous ?
Lord Byron par Mme Guiccioli paraît-il ou non?
Écrivez-moi quelques mots.
Votre ami
Joseph.
i" avril 1868.
Amie,
Je vous ai renvoyé, il y a trois semaines ou à peu près, la lettre qui avait été mal adressée et que je parvins à ravoir. L'avez-vous reçue? Votre silence m'inquiète un peu. Vous ai-je déplu? ou bien êtesvous malade? tâchez de m'écrire un mot.
A vous.
9 avril 1868.
Chère amie,
N'essayez pas d'écrire, si vous êtes mal; mais si vous allez mieux, qu'un seul mot de vous me le dise. Je suis d'autant plus inquiet que je ne comprends rien au mal qui vous mine. Le peu que vous m'en dites me ferait croire que le remède est en vous, dans un effort suprême de volonté, dans un appel à l'énergie que vous possédez, plus qu'en toute médecine possible. J'ai été plusieurs fois dans ma vie atteint de cet immense découragement, de cet obscurcissement soudain de toutes les facultés actives ; et c'est tout seul, en réagissant violemment, en voulant, que je l'ai surmonté.
146 Lettres de oMa^ini
Non, l'Italie n'oubliera pas votre nom; mais ne parlez pas de mourir. Vous devez voir, avant, Rome et Paris fraterniser, pour le bien de tous, dans la foi républicaine. Alors, nous mourrons.
A vous.
Joseph.
7 octobre (868.
Amie,
J'avais un remords sur le cœur, celui de mon silence. J'ai été malade, ensuite accablé de travail, tourmenté de soucis.
Je ne suis plus là où vous m'avez écrit et votre lettre me parvient aujourd'hui. Elle m'est bien chère. Vous aussi vous avez été souffrante, moralement et physiquement; mais vous êtes forte et vous travaillez. Moi, je suis forcé de suivre de l'œil des faits qui, je le crains, n'aboutiront pas, pour saisir le moment d'entrer moi-même sur l'arène et pour suivre l'exécution de plans qu'une impatience fébrile a interrompus. Le mouvement actuel a été aussi mal
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arrangé que possible. Garibaldi, génie d'action, est incapable d'organiser. Le mouvement en province a augmenté les difficultés du mouvement à Rome ; et si une insurrection n'a pas lieu au sein même de la ville, sous peu de jours, le mouvement tout entier avortera. L'absence de drapeau laisse d'ailleurs une incertitude dans les esprits qui tue l'enthousiasme. Vous en penserez, vous, ce que vous voudrez, mais il n'y a plus qu'une franche et hardie déclaration républicaine qui puisse soulever l'Italie. La guerre est aujourd'hui entre la monarchie et le génie national italien. Cette guerre, je la déclarerai si je vis en core une année ; si je meurs, d'autres le feront. Nous marchons là. Garibaldi n'en a pas le courage. Il ne réussira pas, ou il réussira à donner un coin de terre à la monarchie. Le problème ne peut être résolu que par la Révolution.
Byron est l'homme qui a le plus senti l'Italie : il l'aimait. Lesautres, depuis votreGœthe, jusqu'à votre Taine, l'ont tous regardée en payens. Ils adorent la forme. Byron a plongé dans l'abîme pour atteindre l'âme. Le cri de douleur qui lui échappe devant
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Rome est supérieur à tout ce que ces hommes ont fait ; ils sont artistes; il tst poëte.
Vous écrivez sur l'Italie; au nom de Dieu, ne la cherchez pas dans cette croûte superficielle que le doctrinarisme intronisé par la monarchie a étendue sur elle : le volcan est au-dessous, et il la brisera un de ces jours. Le ccrps de l'Italie s'est fait ou à peu près : l'âme est absente. Cherchez-la dans la tradition italienne, dans la série de nos martyrs, dans les manifestations populaires qui commencent.
Adieu, amie, pour aujourd'hui. Resterez-vous encore longtemps dans le Jura? Où dois-je écrire quand vous serez à Paris? Ecrivez-moi, pour une fois : à Miss Ada Nathan, Villa Tanzina, Lugano, Tessin. Suisse.
A vous.
Joseph.