‹ Lettres de Jules de GoncourtChapitre 15 sur 67 · A ALFRED ASSELINE · texte numérisé non relu

A ALFRED ASSELINE

Lundi. Mars oo. Minuit.

Mon cher touriste, j'ai acheté avant-hier un manuscrit très curieux sur les fermiers généraux du xvni^ siècle — ces Mirés qui savaient être riches. J'y ai lu ceci : Le roi Louis XV, royalement reçu par Bouret, voulut le remercier avec un bel autographe de sa plus belle main. Bouret bouleversa le château, faillit le démolir sans réussir à trouver une goutte d'encre.

A'ous n'êtes pas Louis XV, je ne suis pas Bouret, hélas ! non. J'ai trouvé de l'encre, mais un morceau de papier convenable, je ne l'ai pas trouvé. Pardonnezmoi donc ce vélin médiocre.

Ainsi vous courez, vous allez, vous faites un voyage de miel dans cette Suisse, courtisane superbe qui héberge le monde sans vieillir. Vous allez — et les montagnes vous saluent, et les ruisseaux vous parlent, et les lacs vous sourient, comme en un paysage d'Henri Heine; — cela est au mieux. A peine si quelque vilain bruit vous vient de ce pays des jolies femmes, des grandes actrices et du vieux vin : Paris.

Après cela, vous auriez mauvaise grâce à ne pas songer à M. Sainte-Beuve, alors que vous habitez Lausanne. Je me suis toujours figuré que c'était la

1. La lettre est adressée à Lausanne où se trouvait dans le moment Asseline.

86 I.KTTRKS DE JLLES DE CONCOURT

patrie de cet homme : il y a professé, me dites-vous : non, il l'a bâtie.

Pour nous, cher Asseline. nous venons de donner le bon à tirer de notre dernière feuille et — ceci est entre nous — nous avons quasi trouvé un éditeur. Croyez-le. si vous voulez, je ny crois pas encore.

Et puis, aujourd'hui même, j'ai fait un tour, tout comme vous. Vous découvrez la Suisse, j'ai découvert une campagne inédite, toute peuplée de maisons, de balançoires, de tonnelles et de rires, campagne oii l'air est vif, où les arbres poussent, oh l'herbe se montre, où le sable est fin et doux comme un tapis, une campagne gaie vraiment; — une montagne haute comme huit étages, et doù l'on voit une mer d'or, de rubis, de topazes, de diamants brouillés, qui a tout l'air d'une ville. Les indigènes appellent cette campagne Montmartre. J"ai tout lieu de les croire.

J'ai bu là-haut, à la santé de mon cœur, — un malade, — une bouteille de vin qui m'a paru la meilleure du niunde. La table était bien sale, mais le soleil était si beau.

Vous partezpour Venise, heureux garçon ! A propos, étes-vous bien sûr que Venise existe? Peut-être bien est-ce une ville imaginaire, bâtie pour les besoins des drames. C'est Victor Hugo qui a dû creuser le canal OrfanO; et Bouchardy qui a dû inventer le conseil des Dix. Enfin voyez cela et assurez-vous de Venise,

Les lettres continuent à être comme Bilboquet — dans le marasme — et nous deux nous persistons à demeurer vos amis.

Jules de Concourt.

P. S. Votre opinion sur Berne ?

A EMILE FORGUES

Mardi 23 avril, iSo-i.

Certainement ouij cher monsieur, nous irons boire samedi à la santé du Dante, et j'ai tout lieu de penser, — que Lamennais et votre préface aidant, — son immortalité ne s'en portera que mieux. Soyez sûr quenous vous apporterons un appétit d'UgoIin.

En y songeant, la bonne idée que vous avez eue ! Et pourquoi ne ferait-on pas le baptême d'un livre, comme on fait le baptême d'un fils?

Puis, je veux vous dire combien nous vous sommes obligés de vous être si aimablement occupé et ennuyé de nous. Notre plume est bien endettée à votre égard; mais ce dont j'aime à vous assurer, c'est de son désir de s'acquitter et de la gratitude de ses deux maîtres,

J. DE GOXCOL'RT.

A AURELIEX SCHOLL

Paris, lundi, août 1855.

Vous êtes sauf! Voilà le bon. voilà le précieux de votre lettre. J'arrive à Tinstant de la campagne, et je vous écris de suite sur le premier morceau de papier venu; je vous écris pour vous serrer la main, et vous embrasser, mon ami.

Vous êtes un enfant vraiment ; vous craignez qu'on vous calomnie auprès de moi! Eh I mon cher, doutezvous de moi ? Sommes-nous amis d'hier, et croyezvous que de maladroits Basiles de province prévaudront contre notre alTection mutuelle ? Chassez ces vilaines idées; ayez foi en nous deux, comme nous avons foi en vous.

Ah! la triste chose que votre affaire, mon ami, non pour vous, mais pour eux. Vos amis d'hier, ceux-là dont vous me parliez, je me souviens, avec toute la chaleur de votre cœur, ceux-là qui avaient, il n'y a pas quelques jours, leur main dans la vôtre, — ainsi tournés contre vous, furieux et aboyants... Vous voulez vous rebattre, me dites-vous... Je vous plains, mon cher Aurélien, pour toutes ces choses qui seraient de grands ennuis, si elles n'étaient de grandes fièvres et de grands dégoûts, hélas !...

Et, — l'étrange chose! — vos Esprits malades sont toujours à la vitrine, en une pose placide et coquette : ils semblent toujours un de ces jolis romans roses, qui dérident les cœurs de femmes, en les loisirs de leurs amours, leur couverture hortensia ne ne s'est pas ensanglantée le moins du monde, et ils ne disent rien de vos ég rat i g mires au passant, qui regarde bêtement.

Je crois que les femmes ont une âme. Pendant que vous vous battiez là-bas, une femme se risquant, est venue chez moi ; mille fois elle a tourné et retourné entre ses mains — fort belles — ce livre fait des larmes joyeuses de votre amour ; elle me l'enviait, elle me le mendiait sans me le demander, elle l'eût emporté, si vous n'aviez mis mon nom à la première page... On est méchant parfois, je n'ai pas voulu déchirer la dédicace.

Je voudrais vous distraire mon ami, et je n'ai rien à vous dire. Bourdilliat m'a annoncé que vous vous vendiez bien. Et c'est tout.

Je n'ai pas besoin de vous dire qu'Edmond et moi, attendons de vous une grande et longue lettre, avant la fin de la semaine. Que n'êtes-vous ici ? Je suis inquiet de vous là-bas, au milieu de tant de petites jalousies et de tant de grosses lâchetés.

Ecrivez-nous vite.

Votre ami.

J. DE GOXCOURT.

A LOUIS PASSY

9 septembre 1855.

i" Ton livre est relié. Je ne l'ai pas encore, mais je Tai vu et je Tattends d'an jour à l'autre. Je te l'apporterai.

2° Je n'ai pu encore avoir que des renseignements de seconde main sur la réédition du Corneille-Taschereau. L'opinion générale est qu'elle ne contiendra pas ou peu de documents nouveaux. Au reste elle va paraître d'un jour à l'autre, car elle est portée comme parue sur le dernier catalogue Jannet. Inutile de te dire, que si elle paraît avant le 18. nous arrivons ensemble, elle et nous.

Tu vois que nous sommes gens de parole ; nous t'avons menacé de venir, nous venons. Grand merci de nous recevoir et ne te gène pas. Xe nous fais pas construire une galerie d'Apollon pour nous loger. Tu ne doutes pas. n'est-ce pas. de tout le plaisir que je vais avoir à me ressouvenir sur place. Quelle joie c'était! quels jeux et quelles parties! Je crois que ces années-là sont irretrouvables. Donc, nous partons le 18 à une heure. Du reste, je t'écrirai un ou deux jours d'avance, pour te prévenir définitivement. Edmond est enrhumé comme un bœuf. Moi j'ai eu la joue

comme un melon, j'ai rencontré un mal de dents : une vilaine connaissance. Un sicaire vil, mais myope, a tiré sur l'Empereur, on dit Jérôme blessé à la tête.

Rappelle-nous, Edmond et moi, au bon souvenir de ton père et de ta mère; je serre la main à Blanche, — ]\j[me pinchon a-t-elle repris sa bonne santé? et quant à toi, mon ami, je t'embrasse.

Jules.

P. S. Le jour oi!i nous avons été jugés en correctionnelle, un petit homme, tout jeune et tout maigre. fut jugé avant nous. Je le vois avec son air parfaitement insouciant. Je l'entends avec sa voix nette. Il avait condamné l'Empereur à mort et il avait envoyé sa condamnation à toutes les ambassades, M. Legonidec psalmodia quelque chose : le petit jeune homme était condamné à trois ans de prison. C'est le Bellemare qui vient de tirer sur l'Empereur.

A AURELIEN SCHOLL

4 octobre 5o.

Mon cher ami. vous me dites que nous causerons de tout cela. Mais quand ? Venez-vous ce mois-ci ? L'autre mois, le mois prochain, vous risquez fort de trouver envolés vos amis de la rue Saint-Georges. Eh oui. décidément ils s'en vont. Ils s'en vont parce qu'ils s'ennuient, parce que la patrie leur porte sur les nerfs, parce qu'ils ont une nostalgie à rebours, parce qu'ils ont grand besoin de rompre avec leur ruisseau et leur Paris, cinq ou six mois. Les vieilles et bonnes gens ont beau nous dire que nous allons en Italie chercher les brigands et le choléra; je crois, entre nous, que ces deux blagues-là sont une invention des journaux, en remplacement du serpent de mer.

— Et puis, ma foi, nous buvons au hasard. C'est le seul Dieu qui fasse des miracles I

Vous voilà, il me semble, un peu hors de tracas. Que devenez-vous'? que faites-vous? que pensez-vous?

— et qu'écrivez-vous? ou que n'écrivez-vous pas? Voulez-vous notre confession contre la vôtre?

Nous revenons d'un excellent château, d'un château bourgeois qui tient tous les souvenirs et toutes les joies de mon enfance. Nous y avons gaiement et heu-

reusement passé quinze jours, dans les plus belles verdures du monde, dans des causeries familières, dans de vieux livres, devisant et nous taisant, libres comme l'air, entourés de jeunesse, de gaieté et de beaux yeux... A propos de beaux yeux, je vous jure, que vos initiales me sont un logogriphe ; il faudra, mon cher Don Juan, me donner la clef.

Et puis nos Lfgendes ' sont décidément sous presse, je viens de corriger la première feuille ce soir.

Et puis encore, voilà un grand mois que nous travaillons piano à une petite chose, trois fois grosse comme la Lorette, et qui s'appellera, s'il plaît à Dieu : les Actrices.

Voilà tout notre actif. Rien de neuf ici. Des livres qui se vendent, on ne sait à qui; des hommes de lettres qui continuent à vivre, on ne sait comment; des volumes grand in-8° que la Librairie Nouvelle met à trois francs, on ne sait pourquoi; un tas d' à-propos sur les zouaves, sur Malakoff, etc., qui se débitent on ne sait à combien; — enfin le plus beau moment qui soit pour avoir vingt mille livres de rente, et tirer son esprit à 30 exemplaires.

Venez mon ami, nous serrer la main avant notre départ, et nous partirons de meilleur cœur.

A vous et tout à vous,

Jules de Goxcourt.

1. Volume paru en 1856 sous le titre : Une Voiture de masques.

A AURELIEN SCHOLL

Octobre oo.

Savez-Yous à quoi ressemblent vos lettres, mon ami ? A des pages déchirées çà et là dans le plus romanesque des romans, ou plutôt c'est le sommaire de vos aventures que vous m'envoyez. Vous le savez, mon ami. ce quïl me faudrait pour m'y retrouver; il me faudrait le héros, et quelques bonnes soirées, et de longues confidences, et bien des pipes fumées enseml)le. Vous me diriez la Justice et les coulisses de la justice, l'Envie et ses menées, l'Amour et les échelles de soie de l'amour. Le destin jaloux nous envie ces loisirs heureux, et sans doute cela demandera une année, pour que vous vous récitiez à nous.

Mais il faut que vous dédommagiez notre amitié curieuse; écrivez-nous beaucoup et longuement. Ecrivez-nous vos humeurs et le pouls de votre imagination, et le battement de vos tendresses, et le bulletin de votre esprit, et le journal de votre cœur, — si esprit et cœur ne font pas maintenant chez vous, ménage ensemble. Vous savez que notre discrétion ferme à clef.

Voyez un peu : je ne sais pas seulement combien vous avez de jours de prison sur le dos ! J'ai été feuilleter la Gazette des Tribunaux du mois. Je ne sais

LETTRKS DE JULES DE GOXCOURT 93

pourquoi votre affaire brille par son absence. — Ab! J'ai rencontré au cabinet de lecture ***, qui m'a parlé de votre affaire, avec une prudence diplomatique.

Travaillez-vous? Vous êtes bien capaJjle de vous reposer après tant d'ennuis: vous devez faire tour à tour, je vois ça d'ici, Ttiercule et le lézard; ce qui n'empêche pas que vous devez un pendant à vos Esprits malades, et que si vous étiez raisonnable, vous viendriez bien vite lever un éditeur, pendant que votre affaire est encore chaude. Vous avez un scandale entre les mains : si vous n'en faites pas un succès, vous êtes un — amoureux.

Quoi de neuf pour nous, mon ami! Rien. — Notre vie est un gentil petit néant, où les heures tombent sans bruit, l'une après l'autre, d'un coucou endormi. Nous nous écoutons vivre, et nous péchons tranquillement des idées à la ligne. Nous avons découvert que le Champagne était la sauce du faisan, et que le meilleur moyen de rêver était de dormir. Nous remettons l'ambition à demain, et nous faisons nos malles, sans

hâte, pour aller voir cette fille bien plus f que Cuné-

gonde — les Bulgares ne sont pas comparables aux Anglais : — l'Italie.

Ah! j'ai brisé une chaîne à peu près comme un porteur d'eau romprait avec une connaissance. Dieu vous préserve des fidélités poussées jusqu'à la persécution !

Je n'ai vu personne de notre monde, tous ces mois-ci. Les hommes de lettres ne sont pas encore revenus de leurs châteaux. Ainsi nulle nouvelle. Vous savez que la Revue de Yéron est une blague.

Au moins faites-nous de ces vers « que vous savez si bien conter? » cher poète du spleen! Non. c'est

très vilain, et vous mériteriez de n"étre pas embrassé l>ar vos amis.

Jules de G.

A'ous aurez à prendre chez Dentu. quand vous viendrez à Paris, nos légendes dont le titre défmitif est une Voiture de masques et nos Actrices : l'affaire s'est faite.

A GEORGES DUPLESSIS

Venise, 8 décembre ISoo.

Mon cher ami.

Vous gardez des Canalette. Eh! bien, je vis depuis huit jours dans ses eaux-fortes. Il est positif qu'il est un coin du monde, où les omnibus vont sur l'eau, où les Véronèse ne se comptent pas, où le cheval est un mythe, la gondole une vérité, et le conseil des Dix un fait historique. Un beau soleil, une table d'hote d'horlogers suisses, trois fenêtres qui me régalent, du matin au soir, de trois magnifiques toiles de Ziem, ma pipe, du tabac turc, du vin de Chypre, d'heureuses digestions, des pensées bleues comme le Lido, tout cela nous fait heureux et paresseux comme des lézards. Voulezvous que je vous dise le nombre des ponts de Venise ? je n'en sais rien ! S'il y a des documents sur Bosse, je m'en informerai! Et si les filles fument du maryland? j'en doute! — Tenez! je vous invite à boire deux verres de vin de Sauterne, rue Saint-Georges, le l"mai. Je vous dirai des volumes, donc je ne vous les écrispas.

Je vous supplie, au nom de nous deux, de nous écrire quatre grandes pages, d'ici au 25 décembre : Florence, poste restante. Dites-nous s'il y a encore un

Paris, des Parisiens., des Parisiennes, une bibliothèque, des imbéciles qui font des livres, des niais qui les lisent, et de plus niais qui en parlent. — Allezvous toujours mieux — ou bien ? Jannet a-t-il passé le Rubicon de l'annonce ? X, a'Ous emprunte-t-il toujours de l'argent, Y des documents '? Dites à Deveria que les lithographies des Fêtes galantes de la Renaissance ornent Tltalie, du Simplon jusqu'à Venise. — Nous allons chercher la Rosalba \ mais comme c'est imprimé à Venise, ce ne doit être trouvable qu'à Paris.

Y a-t-il toujours des désœuvrés qui viennent vous déranger à votre comptoir ^ pour vous demander que vous leur montriez des images ?

Le boulevard n'est pas mort, n'est-ce pas? ni M. Taschereau, ni votre premier amour, ni le Journal de Wille ^ ni le Prado, ni l'Odéon, ni le cigare à cinq sous, ni le bourgogne, ni V Athenœum, ni Rose, ni vous, ni le cabaret Bonvin, ni le public, ni Dumoulin, ni la gloire de l'armée frrrrrançaise.

Ma police m'apprend que le cœur de M'ie G... L... a reçu, à Bordeaux, les gens sans cérémonie ?

Quatre pages de nouvelles sous quinze jours à Florence, posterestante, ou vous risquez d'avoir deux amis qui ne sauront plus leur pays, ni la rue de Richelieu. A vous de tout cœur jusque-là

Jules.

1. Le livre publié à Venise, nella Stamperia Coleti, et intitulé DiARio Degli axm ^IDCCXX e MDCCXXI, Scritto di propria mano in Parigi da Rosalba Carriera, illustrato e publicalo dal signor Giovanni Vianelli, 1793.

2. Le bureau de Duplessis du cabinet des Estampes, à la Bibliothèque nationale.

3. ^lÉ.MOiREs ET Journal de Jean-Georges Willb, publiés en collaboration avec Duplessis, chez Jules Renouard, en 1857.

A GAYARNI

Parme, 28 décembre 1853.

Je VOUS jure sur l'exploitation de l'homme par l'homme, que je n'ai pu vous écrire ni du lac de Cume, ni de la belle Venise. Autant presque aurait valu, n'est-ce pas, mon cher Gavarni, vous dater ma lettre de Montmorency? Venise, hein Venise? Vous avouer qu'on y est et qu'on y reste dans cette capitale de la barcarolle et de l'opéra-comique, dans les Etats de Bouchardy et de M. Scribe, dans le rêve des collégiens,, des filles et des agents de change poitrinaires, en plein Pont des Soupirs, quoi! Le courage m'a manqué i.

Mais aujourd'hui, mon ami, que je suis dans une ville qui n'a été mise ni en musique, ni en drame, dans une ville honnête, provinciale, sans histoire, sans gondoles et sans roman, dans une rue qui est fort loin de la rue Vivienne, et où les bonnetiers n'ont pas encore de maisons de campagne, dans une ville où les Anglais se comptent et où les chiens même ne font que passer, — je vous écris bravement.

Ah! Gavarni. Il n'y a aucune chance pour que je devienne jamais duc de Parme, et c'est dommage ! Un État

i. Passage ironique, moquant les injustices de la pensée d^ Gavarni, sur Venise.

100 LETTRES DE JUl.ES DE GONCOURT

grand comme une nappe, une capitale qui a plus d'une rue, un théâtre qui a un répertoire, et un gouvernement qui a cinq ministres, carrés de tour. — etj'oubliais mon armée, une armée qui manœuvrerait hardiment sur une table de cent couverts. Comprenez-vous quelle jolie position sociale? Régner, sans que le monde vous regarde, et gouverner sans être obligé de lire le journal ! Tans pis, je pressurerais mes peuples, quand j'aurais envie de boire une bouteille de bordeaux! J'ai longtemps cherché comment je pourrais vous arracher à Auteuil. J'ai trouvé; je vous nommerais mon ministre des terrassements. De la moitié de mes Etats vous feriez un jeu de ballon, et de l'autre un jeu de boules, et du reste un labj-rinthe !

Florence, 3 janvier 1856.

J'en étais là, mon ami. j'allais finir ma lettre, la cacheter, la mettre à la poste quand... crac, je me met? à avoir un sacré mal de dents (sacré n'est pas de trop), lequel mal. non content de m'ôter l'usage de la plume et du papier à lettres, me révèle que je passe le chameau en sobriété; et qu'un homme peut vivre, marcher, voir et voyager 36 heures en diligence, sans manger autre chose que deux tasses de café par jour, — pendant cinq jours.

Et me voici obligé — c'était écrit — de causer avec vous d'une ville qui est un lieu commun, une grande route, une auberge, un nid d'Anglais, bref une ville oij il y a de gros bouquets de caméUas dans les lieux. Il n'aurait plus manqué que d'avoir une aventure de brigands, de Bologne ici, j'aurais presque autant aimé

LETTRES DE JULES DE GOXCOLRT lOl

VOUS raconter une séduction d'Italienne, dans un coupé de diligence.

. Ci'oiriez-vons que les. deux ours que.vous savez, ont mis des chapeaux noirs sérieux, et ont été dans le monde? Croiriez-vous que les Italiens valent mieux que leur réputation, et qu'ils ne font guère plus de gestes que Beauvalet, et qu'ils ne parlent jamais plus de trois à la fois ? Croiriez-vous que les filles de Venise ont des volants comme à Mabille, que l'Arno est un fleuve qui monte quand on pisse dedans, et qu'ils n'ont point encore découvert une mine de vin de Bourgogne, dans la patrie du Falerne — ce qui est triste? Je vous garde deux pages de : * Croiriezvous? » pour mon retour.

Que faites-vous, cher Auteuillois (ça se dit-il) ? Travaillez-vous sur un grand vilain tableau carré à mettre du blanc sur du noir, ou sur une belle petite pierre à mettre du noir sur du blanc? Lavez-vous à grande eau du papier écolier? Étes-vous dans le fusain jusqu'au poignet? Les Contemporains dorment-ils, le nez au mur, ou les avez-vous réveillés ? Et le portrait de Balzac ^ , quand l'aurons-nous ? Mais « on n'est pas partout ». Où êtes-vous?

Il a beaucoup neigé ici. Les Italiens qui ont Tamourpropre de leur soleil, attendent patiemment l'été, sans transiger avec la cheminée, — les deux mains sur des gueux. Qa'avez-vous au Point-du-Jour? La Sibérie? Avouez que vous pensez plus à vos camélias qu'à mes engelures? J'ai pensé à vos cyprès tout avant-hier,

1. Un petit portrait sur pied de Balzac, une tentative à l'eauforte, une merveille de travail à la pointe sur cuivre, qui a été perdu à la morsure.

iO'2 LETTRES DE JULES DE GONCOURT

c'est Tenfant gâté des jardins de toute la campagne de Florence.

A vez-vùus vu quelqu'un?... Xadar est-il millionnaire? Le farouche Leroy s'occupe-t-il toujours à couper des cheveux sur un fond de chaudron? Rappelez-nous au souvenir de Forgues. si vous le voyez, et dites-lui que nous avons fait sa commission de photographies à Venise. Et >'anteuil, qui nous avait parlé vaguement de nous rejoindre en Italie? Quelles nouvelles? Répondez-nous, si vous nous aimez un peu. Répondeznous, répondez à des malheureux qui sont à deux mille lieues du monde, de la rue Saint-Georges, de la route de A'ersailleS; d'eux-mêmes et de vous.

Notre adresse : Poste restante à Florence. Toscane.

Je vous donne jusqu'au 15; mais plus tôt que plus tard : nous serions partis. Les facteurs de l'endroit jouiraient d'un autographe., ce qui est abusif.

Ahl je vous la souhaite bonne et heureuse. Ne vous engagez pas à dîner pour tout le mois de mai. Réservez-nous un jour. — qu'on se donne une petite touche.

Edmond et moi embrassons le gamin.

Votre

LiTTREBOIT.

Répondez-nous et pensez à nous parler beaucoup de vous et un peu de vos pinceaux. Et Monnier. à propos de vos pinceaux ?

Nous partons vers le 2-2 pour Rome. Si vous aviez rinfamie d'oublier de m'écrire avant le 15. remettez la chose à Rome, poste restante.

Malgré vos prévenions contre Venise, Edmond aurait donné gros, pour vous tenir à un dîner étrange, que le chirurgien de l'hôpital nous a fait faire dansle Ganarreggio — le Saint-Gilles de l'endroit. Ah ! aht

A ARMAND BASCIIET

Florence, ce 5 janvier 06 Garissimo,

Padoue — une Université ou les Tisbé envoyaient leurs fils naturels devenir des Pic de la Mirandole; Vérone — un décor de cirque où M. Gobert va faire son entrée; Mantoue. — une caserne dans un marais; Parme — la Sainte-Hélène de Marie-Louise; Modène — un roj^aume dans un verre d'eau; Bologne — un tableau de Michelet. Nous avons laissé tout cela derrière nous, et nous voici depuis trois jours à Florence, une ville bête comme un camélia. Ah! Venise, le chant si tendre des gondoliers sur le cherRialto, me sautille dans le cœur. et...

Le mardi gras de l'an 1857. votre serviteur saluera sur la place Saint-Marc, la chère et jolie personne, dont il a le portrait au bout des yeux. Demandez-/?a", si elle voudra bien se souvenir jusque-là d'un cavalier servant, dont le cœur et le domino attendent des couleurs aimées. Il est des postes restantes à Florence. — Capite ? — et des ciseaux à A'enise ? — Capite henone ^ '?

1. J'ai là, sous les yeux, la réponse à la lettre de mon frère

Est-ce une plaisanterie? Non! notre retour est sous presse.

Nous partirons d'ici le 21. Une grande lettre, une lettre bavarde, un courrier et une médisance, — ou vous n'êtes plus mon ami : une place qui donnera des dividendes, un jour ou l'autre. Et n'oubliez pas le récit, l'histoire et le détail du coup de ciseaux.

Rappelez-nous tous les trois au souvenir de l'excellent docteur. Aussitôt à Rome, nous lui ferons parvenir notre adresse, pour qu'il nous trouve, et pour que nous le retrouvions. Louis Passy ^ me prie de lui remettre en mémoire certaine recette de risotto et de zahaion, à lui promise. Ma foi, si le docteur songe à lui apporter dans la ville des papes, il court grand risque d'être embrassé.

Votre et tout votre, Un exilé de la place Salnt-Marc.

réponse contenant un petit bout de ruban cerise et ces lignes : « Oui donc, il y a des ciseaux à Venise, il y en a dans le petit salon de *** et je vous en envoie la preuve. Ce tendre brin de soie rouge a été coupé sur la gorge, sur le sein... .J'ai annoncé votre présence pour 37, on avait d'abord entendu 56, et on avait souri, du sourire le plus vénitien... » 1. Louis Passy était notre compagnon de voyage en Italie.

A GEORGES DUPLESSIS

Florence, 7 janvier 1836.

Ah! VOUS êtes un joli garr-onî Pas un mot, pas une ligne! — Si je ne reçois pas au plus vite quatre grandes pages de vous, me donnant des nouvelles de toutes choses, je veux être pendu si je vous serre la main au retour! Moi qui ai couru tout Venise pour vous trouver une Rosalba. — Où en est l'affaire Jannet? Savez-vous comment vont nos deux volumes? Que devenez-vous'? Vous n "aurez que ces neuf lignes, qui vous coûteront une vingtaine de sous. Ça vous apprendra.

Et comment aUez-vous. polisson?

Jules de G.

Écrivez-nous au reçu de cette lettre : Poste restante. Florence.

A GEORGES DUPLESSIS

Pise, 9 février 1836.

Allons! il faut vous pardonner. Allez en paix, mais ne m'écrivez plus que des lettres qui arrivent.

Ah! çà, Georges, quand diable vous rangerez-vous? quand diable détellerez- vous? Vous aurez donc toujours soif de hleu et de jupes? Jusques à quand serezvous le dernier étudiant du quartier latin? Pardon! C'est un sermon que j'ai entendu tomber, l'autre jour, d'une chaire en marbre blanc, sculptée parunMcolas de Pise quelconque; et fi de la morale : c'est une vieille femme !

Oui, mon cher, je vais et je vois, je passe et je regarde et je pars. Un pays où les fresques viennent en pleine terre? Des musées ! Ah! des musées^ où l'on fait deux cents pas sans trouver une croûte, des Raphaël à poignée, des Michel-Ange au boisseau, des André del Sarte à la hotte; et des charretées d'inconnus qui ont du talent! du marbre, ahî mon ami, figurez-vous que la terre ici accouche, tous les quarts de lieue, de montagnes de Carrare, et de l'or et de l'argent pétris par Cellini; et des chapelles peintes avec des pierres dures; et puis des lignes; et puis des couleurs : des couleurs emprisonnées dans des cadres,

des couleurs qui volent aux plafonds, des couleurs qui s'égayent par les murs, des couleurs, des couleurs, — les yeux m'en tournent... C'est à dégoûter de n'être pas aveugle !

Sur ce, une réponse précise. Le Fabius Cunctator des éditeurs. Jannet. at-il au moins publiquement annoncé, dans ses catalogues, le Journal de Willef

Savez-vous bien qu'à présent, je puis raconter, le dos à la cheminée et les mollets au feu. un carnaval italien? Un carnaval italien c'est en deux mots, — avezvous lu Shakespeare *? — Beaucoup de bruit pour rien... Je crois que vous me parliez amour tout fait. Oh ici, il faut commander... ne compromettons pas un ruban, large comme les deux doigts, et taisons-nous. Il y a aussi une loge aux Veglioni de la Pergola, mais, une amie de lady Normanby, est personne à respecter !

Est-ce que par hasard, vous auriez entendu parler de deux enfants que nous avons laissés à Paris, en partant : les Actrices * et la Voiture df^ masques - ? Savezvous s'ils font leur chemin dans le monde. Ont-ils été s ?ulement souffletés, deux ou trois fois, par la critique ? mais là, de bons soufflets bien sonnants, et qui font retourner le public *?

A propos, connaîtriez-vous de par le monde de Douai, un nommé de AVagnouville. lequel homme ti'availle, depuis dix ans, aux Archives de Florence, avec la patience d'un bœuf, sur le nommé Jean de Boulogne, dit de Bologne *? Votre comptoir est-il toujours à sa place?

Encore une réponse précise sur ceci, pour un ami. M. Taschereau. dans la nouvelle édition de la Vie de

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