‹ Lettres de Jules de GoncourtChapitre 19 sur 67 · Une Voiture de masques, Dentu, 18o · texte numérisé non relu

Une Voiture de masques, Dentu, 18o

2. Ce livre de prose poétique devait s'appeler Vltalie la nuit. Un seul fragment a été publié dans VArliste, sous le titre de Vexise. Le manuscrit, presque terminé, a été brûlé par nous, comme une conception trop lyrique et trop excentrique.

ble-t-il éclairé au gaz ou à l'huile ? Êtes-vous triste ou gai — ou tous les deux ?

Jai vu un carnaval italien. C'est une gaieté toute particulière et nationale, qui donne à un Parisien des idées de suicide. Je suis entré dans une loge par la fenêtre et j'en suis sorti par un rendez-vous. C'est une aventure niaise comme un roman.

Répondez, mon ami, répondez poste restante à Rome, à un malheureux qui mange, qui digère, qui fume, qui dort, qui regarde, qui feuillette bêtement des idées, et qui est toujours

Votre ami, Jules.

A ARMAXD BASCHET

Rome, mars 1856.

Mon cher ami,

Henri Heine est mort. C'est une grande mort. Mieux eût valu dans la fosse tout le cortège — que le cortège. Je n'aperçois que des nains pour tendre l'arc d'Ulysse.

Je vois que vous êtes toujours le véritable ambassadeur de France à Venise : le chargé (d'affaires) de notre politesse et de notre mondanité. C'est une très jolie place qui ne vous coûte que de l'esprit., des visites et des gants. Vous êtes un homme heureux. Je ne sais le nom de votre marraine : en tout cas c'était une bonne étoile.

Dites que la petite bande rouge est la dame de compagnie de mon cœur. — J'ai dû lire cette phrase dans une mandoline. — Il n'y a de beau en ce monde que les romans qui ne finissent pas. Dites encore à la chère personne, que deux pensées qui s'embrassent, sans le savoir, et qui s'aiment, sans se le dire, sont la plus tendre des communions, — et que le souvenir d'une seconde, vous joue, je ne sais où, en vous-même,

\'2't LETTRES DE JULES DE GONCOL'RT

de petites symphonies sans paroles, qui donnent, pendant des heures, le bal aux idées roses et bleues.

Nous avons passé le carnaval à Florence. Racontezmoi celui de Venise. >'ous avons songé, tout un jour, et du plus grand de notre sérieux, à aller faire les fous avec vous, sur la place Saint-Marc, pendant la semaine sainte de la folie. Elle aurait été bien étonnée de nous trouver sur la place Saint-Marc, un an d'avance. Nous avons manqué de courage, et puis nous nous sommes repentis d"avoir manqué de courage.

Jamais nous ne nous sommes trouvés aussi loin de Paris quici. Cela tient peut-être à ce que nos lettres de Paris nous apprennent des articles, à nous consacrés, que nous ne pouvons lire. A grand'peine. nous nous sommes procuré un Moniteur qui fait à notre Directoire^ plus de place qu'à celui de Barante. Il y a, paraît-il, une véritable croisade contre la Fantaisie. On nous fait l'honneur de nous porter les plus grands coups, comme à ses porte-drapeaux, et on nous loge, en grande pompe de critiques, à Bicétre, n^ 1. Savezvous ce que je pense de cela ? J'en suis enchanté. Les attaques, c'est le succès en creux : il ne faut que du temps pour le relief. Scholl vient encore de se battre avec un écrivain du Figaro, nommé Louis Goudall. L"épée de son adversaire s'est brisée^ et je ne sache plus, comme je lui écris, un critique qui osera parler de lui. C'est décidément le dernier des Maugiron, — et toujours un chaud et un excellent ami.

Vous ne me soufUez pas un mot du bon docteur Callegari ? Quand vous le verrez, dites-lui mille choses de notre part à nous tous. Nous comptons sur lui

1. Histoire de la Société française pendant le Directoire Dentu, 18.35.

pour la semaine sainte. Notre adresse est : Via di San Andréa del frate N. 24 seconda piano. C'est près de la place d'Espagne, le grand centre de Rome. Mes respects à la dernière des Mocenigo.

A vous toutes nos bonnes amitiés.

Jules.

Ecrivez-nous, poste restante, à Rome, le plus tôt qu'il sera possible à votre paresse fort occupée.

A GEORGES DUPLESSIS

Rome, "29 mars 1856.

Décidément, mon cher ami. vous êtes un journal, je veux dire un ami. Vous nous envoyez un peu de la patrie par la poste. Je vous en remercierai grandement,, verre en main, rue Saint-Georges.

Savez-vous bien que je ne sais rien'? Je lis un article des Débats, tous les huit jours; je vois des gens qui arrivent de France et qui la disent sous la neige ; je cause avec des élèves de Rome qui ont le bon esprit denepasparler esthétique: je ne restitue aucune ruine ; je ne lis pas mon guide et je vais devant moi, sur de trouver au bout de mes pas. quelques ])locs de peperin : trois colonnes balafrées sur un ciel bleu, ou le pied gigantesque d'un colosse de marbre, écrasant des trognons de brocoli. Or. je vivrais fort heureux ainsi, mangeant des oranges à l'ombre, assis sur quelque base de cipolin. si je n'étais las d'admiration, d'attention et d'étude, si je n'avais au cœur et à l'esprit le ranz des vaches de Paris, de mon chez moi et de mes amis.

La Semaine sain'e est la plus monstrueuse exploitation de l'homme par les cérémonies, qui soit au monde. 11 y a des cinq heures d'attente debout, qui

m'ont renforcé dans ma haine pour les antichambres. La bénédiction est belle, mais à l'étroit, étranglée dans une fenêtre trop petite. Bref, allez à l'Opéra, et vous verrez une plus riche et plus savante mise en scène — assis ^

Nous sommes enchantés du succès de la vente des livres de votre père. Décidément les goûts deviennent des folies, je vous en félicite de tout mon cœur. A propos de livres, nous avons battu les bouquinistes du Corso ;])a.s plus de Rosalba qu'à la Bibliothèque royale, quand la société que vous savez, l'avait retirée de la circulation, — et le petit livre de la maîtresse de Watelet, M^e Le Comte, complètement inconnu. Entin, rien sur l'art.

Et ce qui vous étonnera encore plus, pas un document des artistes du xvni° siècle, aux archives de Rome : les archives ayant été emportées par les Napolitains et ne repartant que depuis 1803 ^. Connaîtriezvous d'aventure une brochure intitulée le Philoteehne françoi's, 1776? Je crois au fait que vous l'avez ou du moins que vous l'avez vue.

L'ami Ghennevières nous a écrit une bonne grosse lettre, oii il nous dit, à demi-mot, toutes ses tri])ulations. C'est un grand tort de mériter en ce temps-ci. Voilà ce que je pense de ses disgrâces et des fortunes de X. Il remet son journal et n'y renonce pas. Nous le verrons ce journal-là, nous le verrons, mon ami, un jour où l'autre.

1. Notre appréciation do Rome, de ses cérémonies de la Semaine sainte, de ses ruines, de son enguirlandement du forestière, a complètement changé, lors de notre second voyage, lorsque nous y sommes retournés pour les études de Mada^me Gervai- SAis. Rome pour être goûtée, aimée, demande plusieurs séjours.

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