‹ Lettres de Jules de GoncourtChapitre 2 sur 67 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

lequel il me semble voir Jules de Goncourt, le lauréat du concours général, à qui il ne reste rien à apprendre, rien, sinon les femmes, rien, sinon la vie.

« Je n'ai nulle ambition. Je ne ferai rien. C'est une monstruosité, mais c'est comme cela. La plus belle place du monde, la mieux appointée, on me la donnerait que je n'en voudrais pas. Pour moi je trouve que les fonctions publiques si recherchées, si encombrées aujourd'hui, ne valent pas une seule des courbettes qu'on fait pour les obtenir. C'est mon opinion, et comme la chose me regarde, j'ai le droit de m*v tenir. » Ainsi s'exprime Jules dans tme lettre à Louis Passj, un camarade de collège. Jules ne veut rien faire, sa résolution est ferme, bien arrêtée, et ce n'est pas Edmond qui la contrariera.

Le jeune homme rêve d'indépendance? En route. Il méprise la politique? D'accord. Veut-il tenter de l'aquarelle ? Ils en feront ensemble. Rève-t-il de l'amour ? Quelle indulgence pour les passionnettes du jeune compagnon qui, à côté de lui, sur la rotite où ils marchent leur tour de France, en Italie dans la contemplation des villes mortes et des vivants chefs-d'œtivre, met sous sa blouse de voyage ^ les inquiétudes de cœur, les incertitudes, les vagties projets d'une puberté qui se révèle, et comme la silhouette et

physique et morale (riin moderne Chériiljin.

Assurément, on les croirait échappées à la correspondance idéale et inédite du Chérubin de Beaumarchais, ces premières lettres où Jules de Goncourt confesse son admiration pour Bvron et son Don Juan, ces lettres où traînent des bouts •de rubans manifestement tombés de la guitare de Suzanne, au second acte du Mariage de Figaro,

« Le mardi-gras de l'an 1857, écrit-il, votre serviteur saluera sur la place Saint-Marc, la ^hère et jolie personne dont il a le portrait au bout des veux. Demandez-lui si elle voudra bien .se souvenir jusque-là d'un cavalier servant dont le cœur et le domino attendent les couleurs aimées. »

Et que les couleurs aimées arrivent sous la figure d'un « tendre lien de soie rouge coupé sur la gorge, sur le sein », il ajoute :

« Dites que la petite bande rouge est la dame de compagnie de mon cœur. J'ai dû lire cette phrase dans une mandoline. Il n'y a de beau que les romans qui ne finissent pas. Dites encore à la chère personne que deux pensées qui s'emhrassent sans le savoir et qui s'aiment sans se le dire, sont la plus tendre des communions, et que le souvenir d'une seconde vous joue, je ne «ais où en vous-même, de petites symphonies

sans paroles qui donnent pendant des heures le bal aux idées roses et bleues. »

Et puis, peu à peu, Chérubin s'émancipe, entre dans des loges par les fenêtres, en sort avec un rendez-Yous ; d'autres fois il ira aux rendez-vous par les fenêtres et il en sortira avec un haut-lecœur, comme dans cette aventure d'actrice mélancolique sous les baisers, philosophant sous les caresses, une galanterie qui commence par une escalade et finit par une désillusion.

Car c'est aux tempéraments comme celui de Chérubin que le désabusement vient vite avec l'ironie, et bientôt, comme Pierre de Bréville, Jules de Goncourt pourra répondre à la fameuse question :

— Est-ce que tu aimes ça, toi, les jeunes filles?

— Mon ami, je commence.

Et c'est lecture touchante alors, de voir avec quel emportement de désillusion il se met à amuser les enfants. Grave symptôme chez certains hommes, que cette fièvre qu'ils apportent à l'agrément de la jeunesse. Les enfants, les fillettes surtout, n'ont guère de patitos plus dévoués que ceux-là qui ne veulent plus rien de la femme et que la possession a cessé d'intéresser^ Les gamines semblent les consoler des grandespersonnes qu'ils ont trop 'eues. Ces relationstoutes de délicate camaraderie, ces afi'ections

sans conséquence les reposent de la fatigue des persévérantes fidélités et de l'ennui des liaisons brutalement rompues à la fin « à peu près comme un porteur d'eau romprait avec une connaissance ». Et alors quels jeux ! quelles plaisanteries! Ce sont des cache-cache, des colinmaillard, des trente-un, un pantin qu'on dessine, un essuie-plume qu'on envoie, l'échange des petits cadeaux qui aggravent l'amitié. Des aveux dans ce qu'on ne dit pas, des réticences dans ce qu'on avoue, des libertés qui mènent à des enfantillages, l'espiègle familiarité des jeux innocents, tout ce que les grandes mélancolies trouvent de raffiné délassement dans le rude travail de distraire les enfances, le cœur qui s'étudie à s'ignorer, les caractères qui peu à peu se pénètrent, vous trouvez tout cela dans les lettres à M"^ Marcille, où dans les éternellement à vous qui raillent et qui blaguent, il y a plus de tendresse encore que d'ironie, plus de tristesse encore que d'esprit; et qui sait si nous n'avons pas là, dans ces pages qui sourient aux larmes, les études premières (\.q Renée Maupérin, et si, de Chérubin désabusé, n'est pas sorti ce Denoisel, ce Parisien délicat, gobeur et sceptique, mélancolique et tintamarresque, que Gavarni retrouvera dans les deux de Concourt et accueillera paternel-

lement comme un héritier direct de sa famille intellectuelle?

Ces lettres sont nombreuses qui sont adressées à Gavarni. Gavarni, il faut le dire, car c'est encore un honneur pour lui, Gavarni fut le grand éducateur des Goncourt ; c'est à celui qu'ils ont appelé le grand peintre de mœurs du xix« siècle, qu'ils doivent le meilleur de leur œuvre, le meilleur de leur talent.

La littérature de tout temps les avait tentés, et, nous l'avons vu, c'est le premier mot d'une des lettres de Jules, ne rien faire, sinon de la littérature. Mais au début, les deux frères avaient difficilement aperçu l'intérêt du réel. D'abord, égarés dans les périphrases de Jules Janin, emportés par l'amphigouri romantique, ils avaient produit des tentatives osées, mais confuses, où l'indépendance de l'idée se dégageait mal dans l'esclavage du style; et détournés quand même du spectacle du présent , ils s'étaient enfermés dans la garde-robe parfumée de l'histoire. Un hasard, la fondation d'un jour-

nal, mettait soudainement leurs esprits en relation avec Gavarni. Alors le Parisien autochtone, l'amoureux de pavé et de tout ce qui y pousse de morbide, le grand dépisteur de femmes, le spirituel observateur d'attitudes, par sa conversation, par sa vie mêlée à la leur, les tirait de leur musée de souvenirs et, les arrachant insensiblement à la contemplation des choses et des hommes du temps passé, leur apprenait à regarder autour d'eux, à aimer la foule du boulevard, la foule vivante, moderne et grouillante d'où il retirait ses dessins et où il étudiait ses légendes.

Peu à peu , sous sa pénétrante influence, MM. de Goncourt s'éveillaient à l'intérêt du réel, à la curiosité du coudoyé. Ils comprenaient quelle place restait encore à prendre dans ce roman contemporain laissé si désert depuis la mort de Balzac. L'histoire abandonnée, ils se mettaient à des études de la vie vécue, ils tentaient de « donner au roman les droits de la vérité moderne, en peignant des choses qui nous touchent et nous font saigner le cœur ». Alors ils écrivaient Charles DemaiUy, Manette Salomon, Sœur Philomène , Renée Maiipérin^ Madame Gervaisais , Germinie Lacerteiix. Leurs études, soudainement, allaient de la littérature à l'art, de l'hôpital au salon, du ruisseau

.■à l'église. Écrivains ou artistes, sœur de charité ou jeune fille mondaine, prostituée ou dévote, ils ont exprimé toutes les diatlièses intellectuelles des névroses, toutes les mélancolies des esprits surmenés jointes aux mélancolies des paysages parisiens où s'attardent des vices et se promènent ^les misères.

Autrement que Gavarni, autant que Gavarni, les Goncourt montraient un sens supérieur, ■une haute intelligence de tous les détails psychiques dont se compose la vie telle que la littérature l'avait trop dédaignée avant eux. Oomme lui, d'après lui, autant que lui, ils savent poser un personnage avec un mot, une situation avec un dialogue. Et, certains jours où l'on regarde les planches avant la lettre de l'œuvre de Gavarni, confondant les trois talents et réunissant les deux maitres, il semble que ces dessins à la légende absente soient l'illustration des Idées et Sensations, ce volume de philosophiques légendes où manquent les dessins. Involontairement, par un mouvement critique de l'esprit, on les réunit comme ils se sont réunis eux-mêmes dans ce volume sur Gavarni, où, parvenus à la renommée, du haut de leur notoriété artistique et de leur retentissante situation littéraire, les deux frères, réparant les injustices et devançant l'avenir, décernaient à

leur ami et à leur maitre une place dans l'art français à côté cleWatteau, et lui attribuaient le premier rang dans la peinture de mœurs et l'observation moderne, aprèsl'autetirdela Co7nédie humaine : Honoré de Balzac.

Les lettres de Jules de Goncoui^t nous montrent la familiarité quotidienne de cette fréquentation, la gaminerie de cette intimité, d'une intimité qui va dans l'abandon jusqu'à railler les préjugés et les parti-pris de l'artiste. Le cœur à cœur intellectuel de cette liaison, nous le trouvons dans ces pages qui, à tout moment, du pays le plus reculé de leurs voyages, s'envolent vers Gavarni et sa maison d'Atiteuil, nous le trouvons dans ces paees, sio-nificativement sio-nées Litreboit, la caricature de Little Boys, ce compliment anglais et ce sobriquet dandy par lequel Gavarni, rendant d'avance justice pour justice et hommage pour hommage, donnait, lui aussi, une place d'honneur aux romanciers de Renée Maupérîn, de Manette Salomon et de Germinie Lacerteux, et les élevait au rang des niaitres, en les appelant : « Mes petits ».

Des maîtres, oui, mais avec quelles difficultés, quelle lente montée vers la célébrité, quel pénible établissement dans le succès ! Tristesses de l'inconnu, joies de la notoriété qui commence, plaisir douloureux des espérances, grandes illusions qu'un coup de sifflet abat, mépris pour les imbéciles qui s'acharnent, coups de chapeau cérémonieux et hautains aux critiques qui se découvrent enfin devant eux, poignées de main à toute nouveauté qui passe, à tout livre, d'où qu'il vienne, pourvu qu'il ait « des phrases de lumière, des pages de soleil, des épithètes qu'on respire, des idées qui fleurissent sur la tige des mots >; fraternités avec les Saint-Victor, les Gautier, les Sainte-Beuve et les Michelet; critiques intimes , sévères connaissances de soi-même, comme cette analyse de leur Sœur Philomène, si fièrement chuchotée sur la pointe des pieds, à l'oreille du grand Flaubert; l'œuvre des deux frères avec sa genèse, son épanouissement, ses ambitions et ses colères, et son art, et ses larmes, et son ironie, écoutez-la tout entière par-

1er, chanter, bruire dans ces lettres qui mêlent au nombre de la musique la pyrotechnie flamboyante du style.

La phrase va, vient, marche, vole, ricoche, étincelle. Que d'ironies dans ces sous-entendus, que d'esprit dans ces suspensions! Les ponctuations même ont leur rôle et font parler jusqu'au silence. C'est l'entrain, la verve, la causerie du salon, la charge de l'atelier, la trouvaille de la conversation, les petits bonheurs de la parole et de l'écritoire. Puis, tout à coup, au détour soudain d'un paragraphe, dans une période sonore et balancée comme la période d'un orateur, passe une conception profonde, un aperçu philosophique qui, par la concision et la fantaisie de sa formule, mêle la grandeur mélancolique d'un Pascal au poétique caprice d'un Henri Heine. C'est mervei^Ue alors de voir comment ces lettres, même les plus improvisées, même les plus courantes, trouvent le mot pour toutes les finesses, les diminutifs pour toutes les nuances, le trait pour tous les scepticismes et pour le scepticisme même de la blague. Qu'il s'agisse de Florence et de ses rues pleines de la gaieté dansante du carnaval, d'une échappée de nature, d'un tableau de grand maitre, d'un livre de grand écrivain, c'est merveille de suivre le travail de cette plume toujours en invention d'habileté pour fixer les

plus fugitive^ impressions de la pensée, pour faire jaillir quand même la couleur liors de la phrase inerte et faire sortir la vie du timbre inanimé des mots.

« La langue française, dit, à un souper chez la Faustiîi, un écrivain étranger, la langue française me fait l'effet d'une espèce d'instrument dans lequel les inventeurs auraient bonassement cherché la clarté, la logique, le gros à peu près de la définition, et il se trouve que cet instrument est, à l'heure actuelle, manié par les gens les plus nerveux, les plus sensitifs, les plus chercheurs de la notation des sensations indescriptibles, les moins susceptibles de se satisfaire du gros à peu près de leurs bien portants devanciers. »

Dans ce bout de conversation d'un de ses romans personnels, M. Edmond de Goncourt donne excellemment la raison et la formule du style compliqué et de l'écriture à frémissements dont son frère et lui furent les inventeurs. Avec le raffinement des esprits et le développement suraigu de la sensibilité, il est hors de doute que la langue , telle que l'a écrite et parlée le xviii^ siècle, s'est trouvée, à une heure donnée de la littérature, tout à fait impuissante à exprimer dans leur maladive variété toutes les modifications pathologiques de l'àme moderne. Pour

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des effets nouveaux, multiples, intenses, les Goncourt ont créé une langue spéciale qui donne à la prose française quelque chose de la cadence , de la souplesse , de la sonorité d'un vers latin de Claudien , et combine dans un amalgame original les subtilités d'un Pétrone avec la nerveuse éloquence d'un Agrippa d'Aubigné ; une langue qui recrute ses termes partout où elle peut, qui accepte tous les vocables, s'accommode de toutes les constructions; une langue mouvementée, vivante, et qui chante, et qui peint, et qui parle. Leur phrase se tord, se renverse, se disloque, met les compléments directs à la tète, comme la phrase latine, campe les mots au neutre, fait permuter les adjectifs avec les substantifs, à l'imitation de la phrase grecque; s'emplit d'incidents et de génitifs, s'alourdit avec les spondées, danse avec les dactyles, et s'affranchit des vieilles régies pour pouvoir, en toute franchise, exprimer les sensations dans leur infini de nouveauté et leur intensité de violence ; une phrase vive et spirituelle dont l'apparente incorrection cache une science approfondie de la mécanique littéraire; une phrase qui se sauve de la critique par la réussite de ses audaces ; une langue d'une virtuosité merveilleuse, une langue à la fois musicale et plastique qui révolutionne classiquement la sj'ntaxe, mais

dans laquelle on sent vibrer, et partout et quand même, les nerfs de l'artiste et l'émotion de l'écrivain.

Langue de décadence, disent les critiques sérieux, lesquels affectent de ne jamais observer que, en France, tous les écrivains originaux sont justement ceux-là qui ont rompu avec les traditions de la langue officielle.

Est-ce que Agrippa d'Aubigné. est-ce que Honoré de Balzac, est-ce que Diderot, est-ce que Michelet, est-ce que Chateaubriand, est-ce que Gustave Flaubert même ont écrit correctement au sens grammatical et strictement scolaire du mot? Non, certes! s'ils sont grands, c'est qu'ils ont parlé leur langue avec un accent particulier, avec une liberté si savante et sihaute que jamais syntaxe au monde ne balancera leur triomphante incorrection. Et puis, il faut en prendre son parti, l'histoire littéraire n'entre pas dans ces minces querelles, dans ces détails d'alignement et de voirie artistique. Pour la postérité, Ovide vaut Virgile, Saint-Amant égale Racine, et il en est beaucoup auxquels Restif de la Bretonne parait plus intéressant que Voltaire. Ce qui vit dans un écrivain, c'est moins son œuvre, qui se démode et qu'on néglige à la longue, que le souvenir de la nouveauté, la mémoire de la tentative dont cette œuvre fut l'expression, du sys-

tème dont elle fut la manifestation. Les audacieux et les chercheurs ont leur place certaine dans les histoires de l'ayenir, et les Goncourt éprouveront cette justice des temps futurs.

Supprimez leur œuvre entière, par ce seul volume de correspondance, leur nom vivrait, incontesté, parmi les écrivains au grand stvle.

Et qu'il soit permis ici de ne pas ajouter une créance immodérée à la note trop modeste de M. Edmond de Goncourt : « Tout le temps de notre existence à deux, dit-il, mon frère a été l'épistolaire de nos correspondances, des lettres signées Jules comme des lettres signées Edmond et Jules. Qu'il y ait eu quelque conversation, quelque causerie entre nous sur le sens d'une lettre avant de l'écrire, qu'il y ait eu quelquefois une expression donnée par moi, c'est possible; mais la forme, la vivacité et l'esprit des lettres lui appartiennent entièrement. »

Entièrement? Non ! L'analyse la plus superficielle prouve le contraire.

Combien, en effet, des pensées écrites de la

main de Jules de Goncourt sont entrées dans l'œuvre commune ; combien dans les Hommes de lettres, combien dans /o^^'es et Sensatio?is?Le^ liistologistes littéraires relèveront tous ces bouts de phrases à la La Brtiyère dont M. de Goncourt se désintéresse avec une véritable recherche de coquetterie. Le cliquetis de l'esprit, soit — consentons, s'il lui plait, à ce que demande son ambition heureuse de descendre, et accordons qu'il ne vient pas de lui ; — mais la portée philosophique, la sérénité du point de vue, la profondeur d'ana- Ijse humaine! Et pourquoi, lui, l'incessant collaborateur de leur œuvre considérable, pourquoi, aujourd'hui, se défend-il d'avoir collaboré à ces lettres qui, jour par jour, expliquent leurstravaux, les éclairent et les complètent.

Pourquoi s'en tient-il à confesser qu'il a parfois trouvé les thèmes sur lesquels furent brodées des variations d'une si heureuse fantaisie et d'un si parfait dilettantisme ? Est-ce une question de forme? M. Edmond de Goncourt veutil laisser entendre que, s'il est capable d'écrire un roman, il se refuse les épistolaires qualités, seules magistralement possédées par Jules de Goncourt? Mais dans l'intempérance de son abnégation, il a trop aisément oublié la lettre que, au lendemain de la mort de son frère, lui-même écrivit à M. Emile Zola : lettre importante pour

établir la vérité, éclairer la critique, et qu'il fatit bien citer ici, dût-on blesser la délicatesse du signataire et fâcher sa timidité, puisque, en dehors de sa valeur propre, cette lettre fournit sur Jules de Goncourt des renseignements qu'aucun autre document et qu'aucun autre témoignage ne pourrait donner avec autant d'autorité.

Bar-sur-Seiue, juillet 1870.

« Si je n'avais pas été souffrant en arrivant dans ma famille, je vous aurais répondu plus tôt, je vous aurais répété combien j'étais touché et reconnaissant de toutes les marques de de sympathie courageuse que vous nous avez données, je vous aurais dit combien vos deux lettres m'avaient été douces dans ma douleur; je vous aurais demandé à échanger, selon le désir de mon frère arrêté par la maladie, la mort, nos relations lointaines et épistolaires en une amitié intime.

« J'ai sous les yeux votre lettre, et devant la demande que vous me faites de la cause de sa mort, je me laisse aller à causer avec vous, à répandre dans votre cœur ami toutes les interrogations que je me suis adressées, toutes les

suppositions que j'ai forgées, avec les cruelles découvertes et les amères retrouvailles du passé, sans pouvoir toutefois m'expliquer cette mort, bien plus faite pour moi que pour lui; je suis un mélancolique, un rèvasseur, tandis que lui, était fait de gaieté, de vivacité d'esprit, de logique, d'ironie.

« A mon sentiment, mon frère est mort du travail, et surtout de l'élaboration de la forme, de la ciselure de la phrase, du travail du style. Je le vois encore reprenant des morceaux écrits en commun, et qui nous avaient satisfaits tout d'abord, les retravaillant des heures, des demijournées, avec une opiniâtreté presque colère, changeant ici une épithète, là faisant entrer dans une phrase un rythme, plus loin reprenant un tour, fatigant et usant sa cervelle à la poursuite de cette perfection si difficile, parfois impossible de la langue française, dans l'expression des choses et des sensations modernes. Après ce labeur, je me le rappelle maintenant, il restait de longs moments brisé sur un divan, silencieux et fumant.

« Ajoutez à cela que, quand nous composions, nous nous enfermions des trois ou quatre jours, sans sortir, sans voir un vivant. C'était pour moi la seule manière de faire quelque chose qui vaille; car nous pensions que ce n'est pas tant

l'écriture mise sur du papier qui fait un bon roman, que l'incubation, la formation silencieuse en TOUS des personnages, la réalité apportée à la fiction, et que vous n'obtenez que par les accès d'une forte fièvre hallucinatoire, qui ne s'attrape que dans une claustration absolue. Je crois encore ce procédé de composition le seul bon pour le roman, mais je crains bien qu'il ne soit pas hygiénique.

« Songez enfin que toute notre œuvre, et c'est peut-être son originalité, originalité durement pavée, repose sur la maladie nerveuse, que ces peintures de la maladie nous les avons tirées de nous-mêmes, et qu'à force de nous détailler, de nous étudier, de nous disséquer, nous sommes arrivés à une sensitivité supra-aiguë, que blessaient les infiniment petits de la vie. Je dis « nous », car quand nous avons fait Charles De?nai/ii/, yéXRis plus malade que lui. Hélas! il a pris la corde depuis. Charles Dernailly ! c'est bien singtilier, écrire son histoire quinze ansd'avance! Cette histoire, cependant, n'a pas été. Dieu merci, tout à fait aussi horrible.

< Il n'y a eu jamais chez lui, de conception déraisonnable: il y avait surtout la perte de l'attention et comme un enfoncement de sa personne encore vivante dans un lointain mystérieux. Il était avec moi et je ne le sentais pas avec moi. Il n'y

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a pas longtemps que je lui disais : « Jules, où es-tu, mon ami? » Il me répondait, après quelques ins^ tants de silence : « Dans les espaces... vides. » Et, pourtant, dans nos promenades, le matin même de la crise qui l'a tué, il trouvait une expression pittoresque pour caractériser un passant, une expression peinte pour noter un effet du ciel.

« Cela me soulage et semble adoucir mon chagrin de vous parler de lui, et je continue.

« Je cherche encore et je trouve une autre cause. Moi, j'étais collectionneur, j'étais souvent distrait de mon métier par une babiole, par une bêtise; lui, beaucoup moins passionné pour la possession des choses d'art, était surtout collectionneur par déférence pour ce que j'aimais, par une touchante immolation à mes goûts. Il n'aimait ni la campagne, ni le monde; il avait une certaine paresse de corps pour les exercices violents, les armes, la chasse, le mouvement physique. Sa pensée donc n'était pas un seul moment enlevée à la littérature par un plaisir, une occupation, une passion, que sais-je? — l'amour pour une femme ou pour des enfants; et quand la littérature devient ainsi la maîtresse exclusive d'un cerveau, c'est triste à dire, la médecine voit, dans cette préoccupation unique et fixe, un commencement de monomanie.

« Il est évident que, pour un être ainsi consti-

tué, ainsi fait, ainsi amoureux des lettres, vivant uniquement sur et pour le livre qui allait paraître, un échec, une déception apportaient une blessure qu'il mettait un certain orgueil à dissimuler aux autres comme à moi-même, et il n'est pas douteux que les fortunes malheureuses à' Henriette Maréchal et de Madame Gervaisais, n'aggravèrent un état déjà maladif.

« Ce fut surtout la chute à' Henriette Maréchal qui lui fut sensible, au moment où. plein de courage et d'énergie, il présenta une nouvelle pièce écrite au milieu de crises de foie intolérables, et qu'il se sentit le théâtre 'fermé. En effet, il croyait avoir une vocation pour le théâtre, il croyait posséder des qualités de dialogue que que j'avoue ne point avoir, et que je trouve franchement chez lui supérieures à celles de ses contemporains ; et ce refus venait au moment où il comptait prendre une revanche avec Blanche de la Rochedragon la Patrie en danger), où il rêvait de faire de grandes comédies satiriques modernes. Je me rappelle que c'était un de ses plus doux rêves, de se mettre aussitôt son rétablissement à une grande satire théâtrale de ce temps, sous le titre : la Blague, en même temps que nous travaillerions à un roman qui devait être le complément de Germinie Lacerteux.

« Dans les causes meurtrières qui ne procè-

dent ni de l'intelligence ni du moral, je ne sais rien. Il n'a fait quelques excès de femme que tout jeune; il ne buvait jamais un verre de liqueur. Je ne trouve, dans sa vie, que des excès de tabac, il est vrai du plus violent et du plus fort, avec lequel nous nous stupéfions pendant les entr'actes du travail. Mais le tabac et les causes physiques ont-elles l'influence que leur prêtent certains médecins?

« J'ai toujours dans la mémoire cette terrible proposition formulée devant moi par Beni-Barde, le médecin qui l'a soigné et qui a étudié tant de maladies nerveuses : « Dix ans d'excès de femme, dix ans d'excès de boisson, dix ans d'excès de n'importe quoi, quelquefois démolissent moin? un homme qu'une heure, une seule heure d'émotion morale. »

« Une proposition à méditer pour nous tous gens de lettres, pour vous qui travaillez dans notre genre et qui êtes nerveux. Il faut vous distraire parfois de votre métier, combattre l'excès de la pensée par la fatigue physique, vous occuper de la bête qui est en vous et lui faire prendre de la vie matérielle tout ce que vous pouvez lui donner, travailler à vous faire un épiderme de bronze. Ce sont, dans notre dur métier, les conditions pour vivre, pour durer, pour réaliser tout ce que vous êtes en droit d'ob-

tenir de la nature de votre talent, bonheur et récompense refusés à mon frère. »

YI

Et maintenant les voici encore une fois l'un auprès de l'autre dans ce dernier volume, ces deux frères dont la mère, à son lit d'agonie, joignait prophétiquement les deux mains. Jules et Edmond de Concourt , les voici inséparables dans leurs lettres comme ils étaient déjà réunis dans leurs romans et leurs livres d'histoire, comme ils sont réunis dans les respects d'une jeunesse lectrice de leurs œuvres, admiratrice de leur caractère, appliquée à l'imitation de leur exemple. « J'ai vu hier la gloire, chez un brocanteur, disent avec résignation les Idées et Sensations, une tête de mort couronnée de lauriers. » Mais rien n'est absolu en ce monde, rien, pas même les paradoxes, et M. Edmond de Goncourt peut désormais juger de l'injustice de cet aphorisme, aujourd'hui qu'à la négation de ses débuts succède la retentissante notoriété de son nom, maintenant qu'à l'isolement des premières heures succède l'empressement de toute une lit-

térature qui, dans cette maison d'Aiiteuil, toute pleine du souvenir de son frère, tâche de lui rendre moins douloureuses la tristesse d'un suC' ces et l'amertume d'une maîtrise où l'indes tructible mort l'a fait entrer tout seul ^

Henry CÉARD.

4. Extrait du registre des actes de décès du seizième arrondissement. 1870. — L'an mil huit cent soixante-dix, le vingt juin, à quatre heures du soir, devant nous, Officier de l'état civil du seizième arrondissement de Paris, ont comparu : Eugène- Auguste Labille âgé de vingt-quatre ans, propriétaire à Barsur-Seine, et Edouard Lefebvre de Béhaine âgé de quarante et un ans, premier secrétaire de l'Ambassade de France à Rome, y demeurant, tous deux cousins du défunt, lesquels nous ont déclaré que ce matin à neuf heures est décédé en son domicile à Paris, Boulevard Montmorency, 53, Jule?-Alfred Huot de Goncourt, âgé de trente-neuf ans, homme de lettres, né à Paris, célibataire, fils de Charles-Antoine Huot de Goncourt, et de Annette-Cécile Guérin, son épouse, décédés. Après nous être assuré du décès, nous avons dressé le présent acte que les déclarants ont signé avec nous après lecture faite. Signé : Labille, de Béhaine, Baron de Bonnemains, maire.

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