LETTRES
DE
A LOUIS PASSY '
Mardi o septembre (i848) 2, château de Magny.
Mon cher Louis,
Ma pauvre mère est mourante. Elle allait mieux, comme je te l'écrivais, lorsqu'il y a quinze jours, elle fut obligée de se mettre au lit avec la fièvre. Depuis ce jour, mon bien cher ami, son état n'a fait qu'empirer, et elle est maintenant dans un état désespéré. Edmond est heureusement ici depuis quelques jours. Nous serons plus forts à deux pour supporter Thorrible coup, qui menace de nous frapper. Hélas! mon bien cher Louis, puisses-tu ne jamais être accablé d'un
1. M. Louis Passy, député de l'Eure, qui a été l'ami intime de l'enfance et de la jeunesse de mon frère.
2. Quand la lettre n'est pas datée, je rétablis la date; seulement, comme il se trouve quelques dates, dont je ne suis pas parfaitement sûr, je donne la date entre parenthèses.
malheur pareil au iKjtre ! Je n'ai pas la force de t'en écrire plus long. Adieu. Pense à moi et plains-moi * !
Ton ami de cœur,
Jules.
i. Mon frère étant né le 16 décembre 1830, ces premières lettres de 1848, sont des lettres d'un jeune homme de 17 ans, d'un jeune homme qui n'a pas encore 18 ans. A ces premières lettres, comme curiosité, je joins une lettre, écrite vers l'âge de 13 ans et demi.
Ce 23 août 1844.
Cher Louis,
Je devais t'écrire hier, mais cela m'a été impossible. Tu me pardonneras, je l'espère. Je suis depuis deux jours à >'ancy, ville charmante, embellie de places magnifiques et de promenades, dont l'une, où nous allons nous promener tous les soirs, me rappelle les Tuileries. Bien que je sois en vacance, je ne m'amuse pas cette année comme les autres; peut-être est-ce que c'est parce que j'ai été gâté par ton agréable société et par toutes les bontés de ton excellente mère. Et toi, t'amuses-tu bien à Étuf? Prends-tu beaucoup de papillons et de poissons avec Blanche? Fais-tu de belles promenades et de belles chaises avec ton père ? Donne-moi des détails sur tout cela, car ils m'intéressent beaucoup. Ma lettre t'arrivera le jour de ta fête, et je saisis cette occasion pour te renouveler l'expression de mon attachement bien sincère. J'ai rencontré, le jour de mon départ, M. Pourrat (le précepteur de Louis Passy) avec ses deux enfants. Antonin a l'air d'être bien bon garçon. Répondsmoi le plus tôt possible. Ta lettre me fera le plus grand plaisir. Je pars demain pour Xeufchàteau Adieu, mon cher Louis. !Ma mère se joint à moi pour t'embrassertendrement ainsi que Blanche et se rappeler au bon souvenir da ta mère et de toute ta famille. Mon frère réclame aussi une part de ce souvenir.
Ton ami de cœur,
JrLES.
P. S. J'ai été le jour de mon départ à l'Ambigu voir le Miracle des roses, drame magnifique mais un peu long. Le lendemain j'ai été voir les Sept châteaux du diable. C'est amusant, c'est charmant, c'est délicieux. Regaillette ! ! ! Canuche ! ! !
A LOUIS PASSY
Pari?, dimanche 24 septembre (1848).
Mon bien cher ami,
De retour de Magny depuis hier seulement, j'ai trouvé tes deux bonnes lettres à mon arrivée. Je comprends ton inquiétude de ne point encore avoir reçu de mes nouvelles. Rassure-toi, j'ai encore la force et l'énergie morale d'écrire quelques mots à un ami.
Mon bien cher Louis, merci de ton souvenir! merci de ta vieille amitié ! J'en avais besoin dans mon malheur. S'il n'est point de consolation pour la perte que je viens de faire, c'est du moins un adoucissement pour moi que de trouver du cœur et des larmes chez tous ceux qui ont connu ma mère. Mes amis (toi, le premier, bien entendu, mon cher Louis), je suis fier et heureux de te le dire, ont tous montré qu'ils méritaient ce nom, et qu'ils avaient pour moi, non point de ces sympathies banales qu'on ne trouve qu'aux jours de plaisirs, mais de ces affections solides qui ne font jamais défaut dans les moments de peine.
J'ai reconnu ta bonne mère dans cette circonstance, mais c'était une épreuve inutile; je la connaissais, je
4 LETTRES DE JULES DE G0:NC0URT
connaissais toute son affection pour nous deux, avant ce terrible malheur. Ta mère est du nombre des amies de ma mère dont le souvenir nous sera toujours cher; ces amitiés sont une partie de notre héritage; nous ne le répudierons jamais.
Ma pauvre mère est morte, comme je te l'ai écrit, le 5 septembre. Nous avons espéré jusqu'au dernier moment. Ma mère était malade, bien malade, je le savais, lorsque nousTavons menée à Magny; mais sa maladie, par la nature des crises et des mieux successifs, nous faisait sans cesse passer aux deux extrêmes de l'espérance ou de l'inquiétude. Pendant cette rechute qui devait la tuer, le médecin nous donna chaque jour, pour nous déguiser le péril qu'il savait imminent, des espérances qui devaient être cruellement déçues. Mais, le mardi, on la trouva si mal, qu'on l'administra à deux heures. Quand cette navrante cérémonie fut terminée, ma mère nous dit : Tout est donc terminé? Elle ne voyait pas les approches de la mort, elle ne savait pas qu'elle allait mourir ! Une mère tient tant à la vie.
Alors elle fit part à Edmond de ses dernières volontés et joignit nos deux mains. Le râle la prit à quatre heures un quart. Une heure après nous étions orphelins.
Pour elle, je le sais, mon cher Louis, c'est un bonheur. Elle souffrait tant que la mort lui fut une délivrance. Mais pour nous, mon cher Louis, mais pour moi surtout, n'est-ce pas perdre le centre de tout''S mes affections, l'objet de tout mon amour? Ma pauvre mère^ !
i. Mon frère était adoré de ma mère. C'était le dernier né, et par là-dessus le plus joli enfant du monde avec une santé d'une
De mes projets d'avenir que te dire? Quelle carrière entreprendre? A quel état se destiner en ce moment de chaos social, où l'humanité semble avoir le vertige et vaciller comme un homme ivre, dit Bossuet? Notre seul projet, c'est d'aller passer un an ou deux ans en ItaUe, si on ne s'y bat pas d'ici à six semaines.
Pour mon baccalauréat, mon cher Louis, je suis très content que tu aies lïntention de le passer au mois de janvier. C'est aussi la mienne
J'espère que dans huit jours ma tête sera un peu remise, et que je pourrai prendre toutes ces mesures avec toi, avec plus de liberté d'esprit.
Adieu, mon cher Louis, remercie bien de ma part ton père et ta sœur Blanche, et toutes les personnes qui pensent à notre malheur. Quant à toi, merci, mille fois merci. Nous causerons souvent de ma pauvre mère, et j'ai eu toi un ami de cœur: je ne l'oublierai pas.
Je t'embrasse bien tendrement, mon bien bon Louis.
•Ules.
extrême délicatesse. Quand il eut àcommencer ses études, pour ne pas le condamner aux duretés du collège, ma mère abandonna absolument le monde, et se cloîtrant chez elle, se fit son tendre maître d'étude. Et il faut le dire, les succès de l'externe au collège et au grand concours, où, une année, il remporta le second prix de version grecque, de version latine, et le premier accessit d'histoire, en même temps que les triomphes, dans les sociétés d'enfants, du charmant et du spirituel petit diable, avaient fait de l'amour maternel de cette veuve à la triste et solitaire vie, une sorte d'amour passionné et exclusif.
Lundi, M novembre 1848 (Bar-sur-Seine).
D'abord je te prie de me répondre bien exactement aux questions baccalauréatiques que je vais te poser :
1° Comment passes-tu? Avec un certificat d'études paternelles, n'est-ce pas? Sais-tu et peux-tu me donner la liste complète des pièces exigées dans ce cas?...
2° Comment fait-on viser et légaliser le tout?
3° Attendras-tu jusqu'au 10 décembre pour faire ces démarches? En ce cas nous les ferons ensemble.
Tu m'apprends que les examens sont très faciles pro momento. Tant mieux! Mais est-on aussi facile pour les questions de discipline? J'entends par là : si on vous laisse facilement passer sans avoir fait de philosophie au collège, et moyennant certificat d'études domestiques.
. Permets-moi de te remercier de n'avoir pas voulu passer avant ton ami, c'est bien, c'est très bien et j'en suis très heureux. Car tu conçois combien il m'aurait coûté de passer sans toi cet examen, que je croyais passer tecum. A deux on se partage l'ennui et on se prête du courage. Peste! comme tu es avancé! Tu m'effrayes presque. Pour moi, mon cher Louis, je vais
toujours mon petit bonhomme de chemin. Dans ce momentje viens de finir d'apprendre l'histoire romaine. Voici donc le bilan de mon savoir. Je sais la philosophie, l'histoire ancienne, Thistoire romaine. Avant de partir j'apprendrai l'histoire du moyen âge et l'histoire moderne; je réapprendrai la géographie et la littérature et je n'aurai plus du 10 au 30 décembre que les mathématiques, la physique, la chimie et l'histoire naturelle. Voici l'ordre et la marche.
La campagne est encore plus triste que ne doit l'être Paris. La neige tombe sans décesser depuis deux jours, et champs, arbres, jardins, toits, tout est poudré à blanc. C'est du Louis XV, mais bien froid. La Champagne passe à l'état de succursale de la Sibérie, et je pourrais être comparé à un de ces malheureux que le czar transporte dans les mines de cette contrée anticalorifique, si je ne me rôtissais le jour à un feu flambant, et si la nuit la tiède moiteur d'un édredoD ne fermait rudement la porte au froid...
Quant à la politique, mon cher Louis, puisqu'il faut toujours que cette diable de question nous prenne à la gorge ', je t'en dirai deux mots : je vois plus en noir que jamais
Écris-moi les nouvelles, les cancans de Paris. Si on pouvait se battre pendant notre examen, nous serions
1. En ces graves années, jeunes ou vieux sont pris par la politique; et dans une lettre précédente, écrite à Lo#s Passy en juillet, il écrit à ce propos: « Tu es bien bon de me 4»^ander pardon, parce que tu parles politique, mais moi au4^i|fe vais te demander pardon, et alors de pardons en pardons, où irons-nous, bon Dieu! Il vaut mieux une bonne fois pour toutes, mon ami, nous engager, sur n'importe quoi, à nous écrire mutuellement tout ce qui nous passera par la tète. Que nos lettres, amies du
reçus d'emblée. Si tu as quelque influence dans les clubs, tâche de faire fixer la bagarre pour ce jour-là. ce serait bien aimable de leur part K
Ton ami de cœur.
Jules.
déshabillé, ennemies de la cravate blanche et de l'habit noir, soient de vraies causeries intimes, bien décousues avec toutes leurs irrégularités, leurs négligences, mais aussi leurs franchises. Tu m'appelles '< joyeux Jules » : je proteste. Hélas 1 mon ami, il faut dire un De profundis sur ce joyeux-là. Je réfléchis beaucoup à la politique et j'en parle assez : deux défauts bien molestants pour les amis auxquels on écrit. Mais la révolution de Février, c'est là un de mes plus grands griefs contre elle, nous a tellement pris aux entrailles, que le besoin de politiquer se fait aussi généralement sentir que le besoin de prendre du café. C'est une épidémie dont je suis atteint aussi bien que toi; tu vas voir, je vais être aussi nébuleux que M. Leroux, aussi effrayant que l'avenir et aussi ennuyeux que tout le monde ». i. bans une autre lettre de Bar-sur-Seine, datée du 6 décembre, il confirme son arrivée à Paris le 9, et il ajoute à propos de la permission ministérielle : « Je pense que même sous la République les apostilles ne nuisent pas. En fait de recommandations, nous nous les repasserons, j'espère bien, l'un à l'autre. Je ferai donc chaudement appuyer ma pétition par mon oncle, et la tienne si tu n'as pas de meilleures protections, ce dont je doute : voilà pour la permission. J'irai reprendre mon certificat chez Legay. Rien de plus simple : voilà pour le certificat de rhétorique. Pour celui de philosophie, mon frère me le fera. Et de trois. » — Enfin dans une lettre qui n'a d'autre en-tète que « mercredi soir » il écrit encore à son jeune ami : « J'ai la permission de passer. Beugnot m'a dit aujourd'hui qu'il y aurait des examens dans les premiers jours de la semaine prochaine. Ainsi arrive dimanche matin, ce ne sera pas trop tôt. J'ai été hier et aujourd'hui à la Sorbonne, J'ai vu passer hier de Roissy Il est reçu. Blanchet aussi, je crois, car tous ceux qui ont passé hier ont été reçus. Tu vois que c'est assez rassurant. Aujourd'hui il y en a eu quatre de refusés pour la version, entre autres Delacharme. Ils étaient un peu plus chiena (MM. les examinateurs bien entendu) aujourd'hui qu'hier. Je crois que nous aurons une très bonne série. Guigniaut, Damiron, Patin, Leverrier, (qui est assommant) ont examiné. Donc nous ne les aurons pas selon toute probabilité. »
A LOUIS PASSY
Paris, ce 23 mai 1849.
Décidément, mon ami, je persiste dans mon opinion sur mon époque, à savoir qu'elle est terriblement désagréable à bien des gens, et particulièrement à cette classe respectable, qu'on appelle des touristes. Toute l'Europe est émaillée de troubles, d'insurrections, de coups de fusil. La question italienne se brouille diablement. En somme, comme dirait le Constitutionnel, l'horizon politique se couvre de nuages.
En sorte que, nous deux Edmond, nous sommes furieux, nous ne décolérons pas de nous voir, par raison de prudence, obligés de renoncer à notre voyage d'Italie, après avoir pris toutes nos mesures, après avoir fait tous les préparatifs, après avoir presque confectionné nos malles pour rendre visite à cette terre classique des artistes et du macaroni.
En revanche, nous sommes décidés à faire un assez long voyage dans le midi de la France, puisque le pays natal du voyou et des émeutes, le pays des
révolutions impromptues, est encore celui où il y aie plus de tranquillité et d'ordre.
Tu vois donc, mon cher ami, et c'est un adoucissement à mes regretS; que notre séparation ne sera pas si longue que je le présumais, car notre voyage ne se prolongera pas, selon toute probabilité, au delà du mois de novembre. Nous hivernerons donc à Paris et nous aurons tout le loisir de nous y voir.
Cette bonne littérature. T'es-tu livré au drame dont tu avais jeté les premières assises avant mon départ? La comédie l'a-t-elle emporté sur le genre triste et Momus sur les larmes ? Ou bien as-tu délaissé les bluettes du chemin, pour te plonger, pour t'enfouir, comme un bénédictin, dans des recherches graves, poudreuses et historiques?
Pour moi j'ai assez travaillé à Orléans, j'ai fait quelque deux cents vers...
Je suis arrivé hier d'Orléans, je compte repartir pour Bar-sur-Seine, le 29 ou 30 de ce mois, et, de là, faire ma tournée dans le Midi...
Ton ami.
A LOUIS PASSY
Paris, 30 mai 1849.
Paris me semble tranquille, mais aussi fort ennuyeux. L'ouverture de la Législative a eu un peu d'aspect. Les groupes étaient assez mouvementés, les acclamations assez animées et les engueulades fraternelles de .\ Vive ramnistie! assez passionnées.
A propos, j'ai assisté à une des séances d'agonie de la Constituante. C'était le jour du triomphe de Falloux. Tu as lu son discours, je t'en félicite : tu ne l'as pas entendu! C'était l'accent câlinard, patelin, harmonieusement traînard et faux de la sacristie.
Tu crois que nous sommes fichus ! Avoue qu'il y a longtemps que je te le dis; avoue qu'il y a longtemps que je te parle des progrès immenses des démolisseurs de la bourgeoisie! Ledru-Rollin nommé cinq fois, 220 socialistes à l'Assemblée, 12 millions de citoyens atteints de ce choléra social, que les médecins de la rue de Poitiers n'ont fait que propager; la lutte carrément posée entre les blancs et les ronges audedans, entre la République et les Cosaques au dehors :
voilà la situation. Évidemment nous sommes fichus. La France sera socialiste et l'Europe républicaine. C'est vexant, mais j'ai la conviction de voir juste.
AdieU; mon cher Louis; rappelle-moi au souvenir de ta mère et de ta sœur, et crois-moi
Ton ami.
Jules.
Bar-sur-Seine, ce 11 juin (1849).
Tu dois être rassuré sur mon compte, rien qu'en lisant ces trois mots : Bar-sur-Seine, c'est-à-dire éloignement de Paris. Comme tu vois, j'ai suivi ton conseil, et me voilà à pas mal de kilomètres du domicile de la peste, qui décidément a pris, ces jours derniers, un format peu rassurant, et s'est fait tirer à un nombre d'exemplaires vraiment effrayant. Les quatre ou cinq jours qui ont précédé mon départ (je suis parti le 9), Paris avait la colique, Paris mourait, Paris avait peur. La panique remplissait l'ordre du jour; toute autre idée, toute autre causerie était mise au panier. Le croque-mort s'épanouissait, le corbillard trônait dans les quartiers riches, on portait à bras dans les quartiers pauvres. La capitale ne riait plus que du bout des lèvres. Elle avait l'âme tendue de noiretlescatafalquesétaient sa distraction. En résumé le choléra, mon cher Louis, nous a mis à peu près une carte de visite aussi grande qu'en 1832.
Et cette littérature, comment la traites-tu ? Tu me montreras ton Éloge d'Amyot, cet hiver. Que vas-tu
i4 LETTRES DE JULES DE GONCOURT
faire maintenant? Tu vas sans doute continuer à cultiver la comédie. Essaye donc un proverbe. Vois si cela te réussira. Une intrigue, menue comme un fil; des scènes délicates brodées ingénieusement; sur cette trame aérienne des mots pailletés, des mouches au style, des manchettes à la plume, et servez chaud. Voilà la recette,, mais c'est encore plus difficile qu'un civet — même de chat.
Quoi qu'il en soit, j'emporte dans mon voyage pédestre en France, le sac au dos et le bâton à la main, j'emporte, dis-je, un seul livre : A'ictor Hugo. C'est un des plus grands hommages qu'on ait rendus au grand homme. Il en serait bien flatté, mais malheureusement les plus grands dévouements sont récompensés par l'anonj-me ^.
Yale, n'aie point la colique et crois-moi
Ton ami, Jules.
1. En ces années, l'admiration littéraire de mon frère était tout entière à Hugo ; plus tard une partie de cette admiration déserta du côté de Balzac.
A LOUIS PASSY
Bar-sur-Seine, ce 26 juin (1849).
Mon cher ami, je crois que le choléra nous aura sauvés d'une insurrection au 13 juin. Les esprits étaient, tournés vers ce grand tueiu^ et on n"a pas eu cet autre fléau qu'on appelle la guerre civile.
Au reste cette victoire sans larmes du parti del'ordre me semblerait inexplicable, si nous n'avionspas eu sous les yeux l'exemple du 15 Mai, où l'on n'a. pas tiré un coup de fusil, quand un mois après, on brûlait je ne sais combien de millions de cartouches ^
1. Voici une lettre du 3 juillet 1S4S, adressée à Louis Passy^ OA il parle de ces journées de Juin :
« Nous avons couru un grand danger, mon cher Louis; quel- (|ues journaux voudraient travestir en émeute le terrible mouvement qui a failli triompher, c'est de la mauvaise foi. C'était, une insurrection, une insurrection qui a été bien près d'être une révolution. Paris mis en état de siège deux heures plus, tnrd, l'Hôtel de Ville pris, Cavaignac tué, nous étions perdus, l.e samedi soir, les généraux réunis en conseil au ministère des finances ne répondaient plus de la situation. Ils disaient (|a'ils pouvaient l'emporter, mais aussi succomber
« Il ne faut pas s'y tromper, mon cher Louis : c'est le premier engagement de la guerre sociale, de la guerre du pauvre contre le riche, de celui qui ne possède pas contre celui qui possède,, la première page du socialisme et du communisme. . . .
J"ai lu Byron, et toi '? C'est un poète mais un poète entièrement français. Son poème de Don Juan paraît écrit par Musset, mais Musset buvant du gin. C'est une œuvre incomplète, pleine de traits d'esprit qui semblent plutôt du répertoire du vaudeville que de la
« Edmond n'a été dans la bagarre que lundi soir. Il n'a pas eu la gloire de brûler une seule cartouche. Vendredi, sa compagnie avait donné, mais il était à son bienheureux bureau.. Nous n'avons de notre connaissance de blessé que M. Michel, lieutenant-colonel d'artillerie de la garde nationale, qui a eu le bras cassé au pont des Tournelles... J'ai vu hier mon vieil oncle, le représentant. En voilà un héros ! Vendredi et samedi, il a pointé des pièces d'artillerie dans la fusillade. Il a causé, faubourg Saint-Antoine, avec Laraoricière qui lui a dit qu'ils étaient des cornichoris, qu'ils étaient trompés et trahis de tous côtés, et que X... payait les insurgés.
« Hein ! que de généraux tués ou blessés ! C'est effrayant. Paris est bien morne !... »
Et l'écolier de rhétorique termine par cette phrase :
<( M. Nisard, comme tu le penses bien, est presque fou de terreur. 11 pousse des soupirs à fendre des montagnes, ce pauvre classique Jérémie ! Durand est plus ennuyeux que jamais. Voilà pour l'histoire scolastique. On lit beaucoup de journaux et on ne fait pas de devoirs. »
Il y revient dans une autre lettre du 18 juillet 1848, également adressée à Louis Passy :
« Je te dis que l'insurrection de Juin est la préface des guerres sociales. Tu me réponds à cela que cette lutte dure depuis que le monde est monde. J'en conviens ; mais cette haine pour le riche, le noble, le supérieur s'est jusqu'à présent déguisée sous des prétextes plus ou moins spécieux, la défense d'un principe, d'un roi, d'un prétendant ; maintenant elle se montre dans sa monstrueuse nudité. Jusqu'à présent le peuple disait : « Ce prince ne nous fait pas assez de bien, mettons celui-là, il nous en fera plus. >> Et il faisait une révolution. Maintenant il se dit : « Plus de dispensateurs, faisons notre part nous-mêmes, faisons les lois nous-mêmes. Gouvernons nous-mêmes, pour nous-mêmes. C'est plus logique. »
comédie *; c'est moins fin, beaucoup moins fm que Candide que tu n'as pas lu, j'espère ? Mais ce poème du désillusionnement, tiré du scepticisme parfois profond de l'auteur de Lara, a une couleur exceptionnelle qui rend bien l'esprit de notre siècle, assis sur les ruines du passé, et jusqu'à présent impuissant à se créer un avenir. Les deux premiers chants sont le chef-d'œuvre du genre. Un poème comme celui-là doit être fort agréable à faire; il comporte, ou pour mieux dire, il commande toutes les digressions, tous les écarts; il n'y a qu'à habiller de rimes et d'esprit toutes les idées qui viennent à la tète, et pour les amateurs de la fantaisie ailée et vagabonde, c'est une permission inappréciable. Je ne te dirai pas qu'il se pourrait bien que je tentasse de donjuaner : tu me gronderais, monsieur le classique I
Le drame dont tu me parles, est sans doute le drame X..., le drame intime, comme dirait Balzac. J'aime à croire qu'il sera terminé, quand tu recevras ma lettre. C'est charmant de finir n'importe quoi. Ce moment où l'on va apposer sa signature au bas de son œuvre terminée, est plein de satisfactions.
Je suis furieux. La Seine est gelée ici, gelée, c'est le
« Toutes ces rêveries palingénésiques sont entre toi et moi, mon cher Louis. Je ne voudrais pas, tu comprends, qu'on connût mes extravagances. Du reste, maintenant que je me suis débarrassé de toute cette politique, je ne veux plus en parler, Dieu merci. Sans cela, notre correspondance ne serait plus que le cliquetis de deux journaux ferrailleurs, au lieu d'être l'écho de la causerie intime de deux amis blaguant.
« A bas la politique! Vive la littérature! »
\. Je n'ai pas besoin de dire, qu'à quelques années de là, mon frère pensait tout différemment.
18 li:ttres de .iules de concourt
mot. Je n'ai pu me baigner qu'une fois. En revanche je me promène en bateau. Les bords du fleuve sont charmants. Mon cousin a un jardin sur l'eau bien ombreux et bien baigné. C'est un endroit précieux pour écrire *. J"y passe une grande partie de la journée pour composer une espèce de petit roman, dont voici quelques vers :
L'eau coule doucement; des saules Ciceri Entourent leurs vieux troncs d'un feuillage pâli. Un fouillis à la Fiers de plantes amphibies, Di nénuphars montés sur leurs feuilles vernies, Dd fleurs peintes d'azur ou bien d'étoiles d'or, Et de ni^ntlie et surtout de joncs tambour-major. Frange chacun des bords et fait un vert mirage. Un pont miniature, un pont-neuf de village, Trait d'union en boi^, dont le rustique aspect, Et le profil normand est du dernier coquet. S'enlève vivemant, en touches vigoureuses. D'un fond de peupliers aux ombres vaporeuses. Un bonhomme, aux: bras nus, pèche sur un bateau, Et l'écho babillard des battoirs rit sur l'eau. Mille pardons, lecteur, ce n'est pas par disette, Que ma muse impolie ainsi bronche et s'arrête. J'aurais pu vous rimer, typographe entêté, Un plan hydrographique encore plus détaillé. Mais vous ne savez pas, je serais plagiaire, Et je trouve vilain d'être un gueux littéraire. Un poète a déjà fait ce petit tableau, Un poète qui chante à l'aide du pinceau. Un poète qu'on lit au Salon chaque année, Et dont on applaudit chaque idylle encadrée. Il dépeint bien des fois cet Éden esquissé. Et je vous y renvoie : il se nomme Dupré 2.
Adieu, Jules.
1. C'est dans ce jardin, à quelques années de là, que nous écrivions les pages descriptives de la Seine, du roman de Charles Demailly.