A MADEMOISELLE JULIETTE MARCILLE
Paris, ce mercredi 27 janvier 1864.
Mademoiselle,, ou plutôt ma chère mademoiselle (car, après ce que vous avez fait pour moi, je ne puis plus vous appeler que ma chère mademoiselle', fîgurez-vous donc que je rentre un soir chez moi, et que je trouve un joli paquet, où il y avait deux bien jolis, mais bien jolis essuie-plumes. L'un était pour mon frère, l'autre était pour moi. Ah! mademoiselle, quelle joie, et que de reconnaissance! Je vais donc enfin pouvoir essuyer mes plumes, ce qui m'a toujours manqué ici, car je vous confierai, entre nous, et tout à fait confidentiellement, que j'avais l'habitude de les essuyer dans mon mouchoir.
J'en suis si content que je les montre à tous les amateurs d'objets d'art qui viennent me voir; mais je les trouve si beaux que je n'ai pas encore osé m'en servir.
Je vous prie, ma chère demoiselle, d'agréer mes bien sincères remerciements pour cette délicate attention, qui m'a touché le cœur et qui m'attache ÉTERNELLEMENT A VOUS ! Je VOUS prie en même temps, et par la même voiture, de vouloir bien me rappeler aux meilleurs souvenirs de M'^*^^ vos sœurs, de M. votre
papa et de M^^- votre maman, ainsi que de MM. vos cousins, dont j'ai eu des nouvelles, ces jours-ci, par un monsieur revenant de Chàtellerault, — lequel monsieur m"a dit, qu'ils lui avaient dit que vous étiez encore plus diable qu'eux; ce que ce monsieur, ne vous connaissant pas. avait peine à croire !
Je vous souhaite très respectueusement, mademoiselle, une bien bonne année, et je me souhaite, à moi. le plaisir de vous revoir.
Votre ami pour la vie,
Jules de Goncourt.
P.-S. Je vous confierai, mais pour ceci je compte sur votre entière discrétion, que je trouve mon essuieplumes bien plus beau que celui de mon frère, et je A'ous écris, en me cachant de lui, pour qu'il ne soit pas jaloux \
1. En ces années, où mon frère se trouvait encore bien portant, il était la gaieté en personne. J'ai cité dans la Maison d'un Artiste le mot des ^ieux domestiques de la famille, disant chez mes oncles et mes tantes « Ah ! on va rire aujourd'hui, M. Jules vient cljner! » Et rien n'était plus vrai. Dans les'maisons où il allait, il apportait vraiment le rire, une espèce d'endiabJement joyeux; et les enfants avec lesquels il jouait, comme s'il avait leur âge, l'adoraient, le regrettaient, et appelaient le retour des bienheureux jours, où ils devaient le revoir.
En voici une charmante preuve; c'est une lettre écrite en communauté par les quatre petites fdles de la maison Camille Marcille, de cette campagne des environs de Chartres, pleine de roses et de tableaux du dix-huitième siècle, de cet hospitalier Oisème, où nous avons passé de si douces, de si tendres, de si affectueuses heures.
« Ah ! monsieur Jules ! ah ! monsieur Jules ! Quelle tristesse 1 quelle tristesse ! Nous sommes tristes ! Juliette est triste! Marguerite est triste! -Yaco est triste! 3Ia tante
est triste ! Clémentine, Mirza, Nounou sont tristes. Enfin c'est une tristesse — des plus tristes.
Ah ! monsieur Jules ! ah ! monsieur Jules ! Plus de cache-cache, plus de colin-maillard, plus de promenades, plus de baptême, plus de bonbons, plus de trenteet-un, plus de tartes.
Ah ! monsieur Jules ! ah ! monsieur Jules 1 Un silence partout, silence au dedans, silence au dehors, silence dans la campagne, silence à l'atelier, silence à table, silence dans les corridors, silence sur toute la ligne. Ah ! monsieur Jules ! ah 1 monsieur Jules ! Mon oncle fait le portrait de mon père. On va voir les Grandet. On lit le voyage : Loin de Paris. On va dîner à Gourdez. On reçoit la visite d'un curé ! de deux curés ! de trois curés! Ah ! monsieur Jules ! ah ! monsieur Jules 1 Le matin on passe encore doucement devant votre porte, craignant que vous dormiez toujours ! Mais à dix heures vous dormez encore, et puis à midi encore! et puis le soir encore! et puis la nuit encore ! et puis toujours et puis toujours 1 Ah ! monsieur Jules 1 ah ! monsieur Jules ! Dans la journée on travaille — sans travailler. Car on croit toujours qu'on va vous entendre, vous écrier : « En classe, mesdemoiselles, en classe! » Mais hélas, vaine attente! et pendant qu'on prête une oreille, quatre oreilles, six oreilles, huit oreilles, la plume tombe des mains, l'encrier tombe par terre, le cahier tombe sur l'encrier — et les larmes nous tombent des yeux.
Ah ! monsieur Jules ! ah ! monsieur Jules ! Le soir Je fricandeau est sans charmes et sans champignons ! On se verse à boire soi-même; on ne mange plus de plumpudding, on ne s'assoit plus sous le feuillage, on fait une promenade le long des plans d'oignons et des bordures d'oseille, puis on prend, en rentrant une mortelle tapisserie — et on se couche à huit heures !
Ah ! monsieur Jules ! ah ! monsieur Jules ! La nuit est plus lugubre encore. Car il fait noir, car il fait noir... On est agité, on dégringole de son lit. On rêve dictée, analyse, catéchisme et chronologie; puis tout d'un coup on se réveille, ayant entendu M" Berthe appeler d'une voix terrible : « En classe, mesdemoisell£s, en classe ! » Ah ! monsieur Jules ! ah ! monsieur Jules ! Ecrivez-nous, monsieur Jules. Écrivez-nous à toutes ensemble. Ecrivez-nous à chacune en particulier. N'oubliez pas notre pantin (un pantin dessiné et gravé un jour de pluie et qui fit plus tard le frontispice des eaux-fortes de mon frère). N'oubliez
2Ii LETTRES DE JULES DE GONCOURT
pas le treute-et-un. ^"oubliez pas Oisème. N'oubliez rien, n'oubliez rien. Car tout pense à vous, tout parle de vous, tout vous aime, tout vous regrette, tout vous désire, tout vous embrasse Ah ! monsieur Jules ! ah ! monsieur Jules !
Vos amies, pour la vie,
]\Iarie Marcille, Juliette Marcille, 31argierite Marcille,
3Ion gros, je t'aime,
Nacotier.
Oisème, ce mercredi, juillet I860. »
A SALNTE-BEUYE
10 février 1864 Cher monsieur et ami,
Et d'abord, bravo pour votre < boutade » de mercredi. Cela part du cœur et monte de la conscience. Il y a là, une ferme modestie, une haute tristesse, une digne amertume, et par là dessus un coin d'humanité qui nous fait vous aimer. Encore bravo!
Vous seriez bien aimable de venir vous oublier, samedi en huit, 13 février, à dîner chez nous, avec M^^^ Rabelais ^ et quelques-uns de vos meilleurs amis.
Nous vous serrons jusque-là bien affectueusement la main ^.
J. DE Concourt.