Beaucoup de ses lettres de ce temps à Louis Passy con
LETTRES DE JULES DE GONCOURT Va
tiennent des vers, quelquefois même des scènes entières de proverbes, et l'une de ces lettres de 1848 commence par cette invocation à la femme.
La femme, ah ! c'est le ciel I c'est l'Olympe ! La femme C'est la coupe du cœur, c'est la fête de l'àme.
La femme c'est l'amour, et l'amour c'est la vie !
Depuis des années, mon frère faisait des vers, et voici à ce ?ujet un fragment curieux d'une lettre, datée du 22 juin 1848 :
a Cependant, mon cher Louis, malgré mon horreur pour i'étouffement classique, et mon amour pour la fraîcheur des Tuileries ou le dolce farniente de mon lit, je travaille assez bien pour M. Nisard. Je lui fionne des discours français, et quant aux versions latines que tu me recommandes, en me menaçant de ta malédiction, sache que la dernière composition latine était du Lucrèce, que je l'ai traduite en prose et en vers français, et que je suis sorti à onze heures, et que toutes les versions latines qu'il donne, je les fais eu vers français. Le classique Nisard n'a pas trop reculé devant ce monslruni horrendum. »
Plus tard mon frère publiait quelques vers dans ÏÉclair, entre autres un fragment d'un drame sur Hégésippe Moreau, mais il se l'avouait, il n'avait fait que des vers médiocres et sans originalité, et il renonça bien vite à la poésie.
Bar-sur-Seine, 9 juillet 49.
Tu es à Vichy, mon cher ami... Tu habites, dis-tu, la maison de la passablement fameuse marquise de Sévigné. Je ten félicite. Les lieux peuplés de souvenirs sont agréables à habiter. Ils rappellent à la poésie notre siècle épicier et bourgeois. C'est du pittoresque rétrospectif, jeté au milieu de toutes les trivialités modernes. Comme tu dis, la société se matérialise, et j'ajouterai, se rétrécit. Plus la société marche, plus elle s'amoindrit dans son symbole, plus elle se rapetisse. Chez les anciens, comme tu le sais mieux que moi. la politique, les arts, toutes les pulsations de la vie d'un peuple étaient extérieures, et par cela même grandioses. Ainsi on délibérait au forum, les sculptures, les statues s'étalaient dans les places publiques : tout ce qui flatte l'œil ou séduit l'esprit, tout ce qui brille ou élève l'àme. était en dehors des maisons. Il y avait comme une communauté de luxe. Tous en profitaient. Aujourd'hui les affaires se traitent dans une boîte de carton, le confort individuel détrùne le luxe national, la façade des maisons est nue. Plus de palais, des appartements; plus de musées, des «cabinets. L'humanité s'abaisse, l'homme grandit, il
s'individualise, il se développe en dehors du mouvement général... Je te demande bien pardon de cette tartine; s'il était encore temps, je te dirais delapasser, mais il est trop tard.
Oui, mon cher, je dis comme toi : — Poésie des temps passés, quand reviendrez-vous ? Hier j'étais dans un château qui appartient à mon cousin : c'était le manoir des abbés de Molesmes. Cinq tourelles, des cheminées géantes, de charmants escaliers en escargot, des sculptures, des écussons armoriés, tout rappelait cette époque que 89 a guillotinée. Et j'évoquais les seigneurs, les dames, les pages, les varlets, tout ce monde magnifique de soie, de velours, d'or, superposé sur un monde de manants.
Comment! Périgot, Périgot que je croyais mon ami, mon co-hugomane, se conduit à mon égard d'une manière aussi polissonne! Il me soupçonne de vacqueriner, mais c'est la loi des suspects. Je m'insurge, je proteste, et je vais lui écrire une grande lettre, une lettre de six pages. Je lui ferai payer un port double. Il verra... Ah! Ah!
Pour moi je passe toutes mes journées sur l'eau ou dans l'eau, en bateau ou à nager. Je trouve qu'une rivière bien frangée d'arbres est le plus joli spectacle qu'on puisse voir, outre que c'est rafraîchissant. Je pioche aussi pas mal...
... Nous comptons partir d'ici dans trois ou quatre jours pour notre voyage pédestre. Écris-moi à Dijon, poste restante, nous comptons repartir de cette ville, le 26 à peu près. Ecris-moi donc de manière que ta lettre m'arrive avant ce jour.
Ton voyage à Vichy a sans doute été motivé par la santé de ta mère, je te prie <le m'en donner des nouvelles, et de me rappeler à son souvenir ainsi qu'à celui de ta sœur. Je te serre la main de tout cœur.
Ton ami,
Jules '.
1. Dans une autre lettre de la même année et du même mois, mais sans date, il écrit, toujours à Louis Passy... « C'est ici la vie animale dans son plein développement. On pourrait dire de pareilles soiu-préfectanches qu'il n'y fait pas d'idées, comme on dit de certains endroits, qu'il n'y fait pas d'air... C'est véritablement abominable. Je n'ai jamais vu une pareille continuité de chaleurs.
11 y a ici un Hercule Farnèse, — c'est mon cousin, — qui passe sa vie à peu près nu, et qui ressemble à un taureau de marbre blanc, sur lequel on aurait versé des seaux d'eau. Enfin le thermomètre est ivre, il monte comme du lait. Mais c'est vous à Paris qui devez cuire. Je parie qu'il n'y a que toi qui travaille sur ce volcan.
Voilà donc la paix signée. J'en suis bien content — comme homme, comme garde national récalcitrant, et comme homme de lettres. Si j'étais l'ombre de 3Ianin, peut-être en serais-je moins satisfait!... »
A LOUIS PASSY
Vienne *, ce 29 septembre 1859.
Il faut véritablement, mon cher ami, que mes convictions littéraires soient solidement assises, pour que tu ne m'aies pas converti à Boileau. Mais que veux-tu ? Après avoir lu ton prêche, j'ai lu quelques vers de Hugo... La poésie consiste pour toi dans une continuelle périphrase de mots; c'est cette harmonieuse mélopée uniquement consacrée à la tragédie. De l'harmonie, pas de trivialités, et vous êtes poète. Et les idées? Tu réduis le poète essentiellement créateur et penseur, à n'être plus qu'un ouvrier en mosaïque, ou bien encore un compositeur de vers. C'est un travail de patience ou un orgue-melodium... Oui, j'aime Victor Hugo! Je l'aime parce qu'il a fait Notre-Dame
1. Nous étions partis en blouse blanche, le sac sur le dos, dans la première quinzaine de juillet, de Bar-sur-Seine, pour un voyage qui devait durer la moitié d'une année, et nous faire parcourir à pied la Bourgogne, le Lyonnais, le Dauphiné, la Provence, et se terminer enfin par un séjour d'un mois à Alger, Mon frère encore sans moustaches, et qui, jeunet et mignon et tout rose, avait un vrai visage de femme, était pris par les paysans, sur notre passage, pour une fillette que j'avais enlevée, et que je promenais ainsi à travers la France — et nos parents de Bar-sur-Seine riaient beaucoup, lorsque l'un de leurs fermiers des environs venait leur raconter cette histoire.
de Paris; ie Taime parce qu'il a fait Marion Delorme, les Bur graves, le Roi s amuse : parce que ses pièces, quoi que tu en dises, ne sont pas seulement originales par des traits jetés au hasard, mais par des traits de caractère, des traits de sensibilité magnifiquement rendus, enfin parce que cet homme de génie interprète ce que je sens, et que ses œuvres me sont les plus sympathiques de toutes celles que j'ai lues. . . .
Deux grandes pages bien pédantes et passablement filandreuses, des rabâchages que je t'ai déj à rabâchés. . . il est temps de m'arrêter et de changer brusquement le terrain de notre conversation. Car sans cela notre correspondance tournerait à un mémoire de l'Académie, sortes d'ouvrages qui ne sont plus de saison ni de l'époque.
Je te remercie sincèrement sur les conseils que tu me donnes sur la nécessité de prendre une carrière. Je te dirai seulement que tes exhortations unies à celles de mon oncle Jules (de Courmont) arrivent malheureusement un peu tard. Ma résolution est bien ferme, et rien ne m"en fera changer, ni sermons ni conseils, même de toi, dont j'ai éprouvé toute l'amitié. Je ne ferai rien, pour me servir d'une expression fausse, mais usitée. Je sais que je m'expose ainsi aux morales continues d'une partie de ma famille, qui voudrait prendre la responsabilité de mon bonheur, en me casant dans un de ces parcs à additions ou à copies de lettres, qui sont le débouché reçu de presque tous les jeunes gens dans ma position ! Mais que veux-tu ? Je n'ai nulle ambition. C'est une monstruosité, mais c'est comme cela. La plus belle place du monde, la mieux appointée, on me la donnerait que je n"en voudrais pas. Pour
moi, je trouve que les fonctions publiques si recherchées, si encombrées aujourd'hui, ne valent pas une seule des courbettes qu'on fait pour les obtenir. C'est mon opinion et comme la chose me regarde, j"ai le droit de m'y tenir.
Oh ! je le sais bien, tu vas me répondre : « Mais tout le monde fait quelque chose. » C'est aussi ce que me dira ma famille : « Regarde les autres, donc... » Ceci, est-ce un argument sérieux, très sérieux? C'est absolument comme si on voulait habiller tout le monde, petit ou grand, bossu ou bien fait, avec un habillement coupé de même. Un tel adore l'addition, il se pâme devant des colonnes de chiffres, son bonheur est de se chauffer au poêle, il ne lit que des journaux, tous les tableaux lui semblent des enseignes. Sa famille lui dit : « Fais-toi surnuméraire. » Un autre a des goûts de littérature, de peinture, d'art en un mot; les additions lui donnent des crampes d'estomac, il n'a jamais pu composer au collège en arithmétique. N'importe, sa famille lui dit : « Tu seras surnuméraire. » On oublie quelquefois même de le consulter.
Tu me répondras encore : « Il n'y a pas que le ministère de Barème, entre aux affaires étrangères I » Fort bien ! Et d'abord des protections, S. V. P. î Je n'ai qu'un oncle représentant, trop honnête homme pour jamais rien obtenir pour sa famille. Admettons un miracle! Je suis nommé attaché d'ambassade. Mais, mon cher, j'aime autant être transporté tout de suite. Je te ferai lire les lettres d'Edouard Lefebvre. Il est ravi de sa carrière, tu verras !
Alors me crieras-tu, en forme d'anathème antique : « Lazzarone. feignant, vie de farniente, existence de
mollesse, la triste vie que tu te prépares, etc., etc. » Lazzarone !
Une journée entre beaucoup d"autres.
Vendredi 21 septembre
So ixante-neuvième journJe.
De Bourg à Màcon.
(3i kilomètres.)
« Dessin à la paroisse, de huit heures à midi. — Café chez le cafetier voisin. — Dessin à l'église de Brou, de une heure et demie à cinq heures et demie K — Départ à six heures pour Màcon. Au pas de course. Dîner en route avec deux brioches — huit lieues et demie (34 kilomètres) en cinq heures cinq minutes. Les voitures font le trajet en quatre heures et demie. — Souper avec une truite et un perdreau rouge.