La représentation des Deux Soeurs
A FLAUBERT
29 septembre 1863.
Mon cher ami,
Si on savait ce que coûtent les bonheurs de la vie, personne ne voudrait les acheter.
Nous venons de passer deux mois d'émotions, de démarches, d'espérances accrochées et décrochées, deux mois tuants. Nous avions tout emporté : M"^" Arnould Plessy, M°^® La Fontaine, Bressant, Got. etc., la fleur de la troupe. Patapouf, au dernier moment Delaunay lâche tout, et tout casse. Je vous raconterai cela en grand détail à Paris, mais le fait est, qu'à l'heure qu'il est, le caprice d'un seul acteur prévaut au Théâtre-Français contre l'administration, le ministère, la direction... et notre carrière. Bref, depuis hier, notre pièce — les décors faits, les rôles distribués et sus. — est arrêtée. Nous avons seulement de la direction la parole qu'elle passera, de façon ou d'autre, avec je ne sais qui dans le rôle de Delaunay, après la pièce de Ponsard. Enfin, nous supportons cela assez bien. Les amertumes s'usent à la longue.... mais c'est vraiment pour de vrais hommes de lettres, une drôle de chose que le théâtre.
Le père Beuve est toujours le père Beuve, sénateur et heureux. Nous sommes toujours au grand froid avec Saint-Victor. Renan continue à hanter Magny — bien désert ces temps-ci : — nous y avons été trois fois.
Je savais que vous travailliez... bi?n! — et, tant mieux. Il n'y a que le travail pour guérir de vivre. Nous allons, nous aussi, nous y remettre; car tous ces temps-ci, le théâtre nous a volé notre temps et ne nous a laissé ni une heure, ni une idée.
Quand nous arriverez-vous'? Je le disais à Baudry il y a quelques jours : « Vous manquez ici; personne n'est plus là pour mettre le feu à la discussion et la passion aux mots. »
A vous, bien à vous de souvenir, d"idées et de cœur.
Jules de Goncourt.
A FLAUBERT
Bar-sur-Seine, 7 novembre 1865.
Mon cher ami,
Incroyable! Henriette q^A en répHition. Delaunay y joue, ~ et elle sera jouée le 1"" décembre exactement.
Je ne sais rien de plus. Nous partons pour Paris. De là, je vous écrirai les détails.
On vous embrasse bien,
Jl'les de g.
A FLAUBERT
(Novembre 1865; .
Aujourd'hui, j'ai vu affichée, au foyer du théâtre, hi première à.' Henriette \)0\it le 31 de ce mois (\q 31 n'existant pas, cela veut dire le 1" décembre). Mais il va falloir compter avec la censure très animée, dit-on, contre la pièce, et dont le rapport conclura peut-être à l'interdiction. Vous savez assez les lettres, mon cher ami, pour savoir qu'on n'arrive pas auxFrançais, sans révolter les colères des envieux et les haines des fruits secs. Aujourd'hui a paru un article anonyme àwlSord que j'ai tout lieu d'attribuer à X..., et qui dénonce au public et au Pouvoir la pièce ignoble des auteurs d'un livre « pire que Madame Bovary ». sic.
En attendant, j'ai refusé pour vous une place dans les loges de la princesse, vous réclamant pour l'orchestre comme le meilleur des amis et des claqueurs.
Les deux balcons pour votre nièce seront retenus. Ah ! arrivez, arrivez : nous avons bien besoin de bavarder et de nous réchauffer l'esprit avec vous.
Nous vous la serrons bien et bien jusque-là.
A vous,
J. DE GONCOURT
A FLAUBERT
(Jeudi, 21 décembre 1865).
Mon cher vieux.
C'est vrai — la pièce a été interdite après un véritable succès à la sixième. Vous verrez l'histoire de ça dans une lettre, que nous publions demain ou aprèsdemain dans les journaux. Vraiment, c'est trop bête. On dit que V Événement tirera à cent mille Henriette Maréchal avec les demandes de province. La Gazette de France a fait quatre articles, l'Avenir national cinq ou six articles et la France un premier-Paris de la Guéronnière i. Des choses monstrueuses! F... professeur de droit, faisant une leçon sur le droit de tester, a eu le rare courage de nous désigner aux colères des étudiants. Le Moniteur de V Armée et le Siècle, à propos de l'innocente plaisanterie de « pacificateur de la Vendée », appellent sur notre œuvre et nos personnes les ressentiments de l'armée et de la Vendée. La princesse a reçu des lettres anonymes, où on la menace de
1. Ce premier-Paris, excessivement curieux, est à la fois dirigé contre notre pièce et le libéralisme des gens fréquentant le salon de la princesse Mathilde.
mettre le feu à son hôtel et de pendre tous ses amis. Le vraiment vrai de tout cela, c'est que nous avons le cou cassé par une très grande dame de votre connaissance, qui . à ce que dit Paris dans ce moment-ci, est jalousedusalondela princesse. Abonné de la uRevue des Deux-Mondes », est devenu l'injure universelle du bal de l'Opéra. Et voilà les nouvelles! Pardonnez-nous de vous écrire si peu, mais vous ne vous doutez pas de ce qu'a été notre vie, tous ces temps-ci. Je vous enverrai, sous peu, quelques journaux. Nous allons être montés en province, à moins que l'interdiction ne s'étende jusque-là *.
A vous de cœur,
J. DE GoNCOURT.
1. J'étais en train de corriger les placards de ces lettres, racontant le four de notre Henriette Maréchal, quand a eu lieu, à rOdéon, la reprise avec le succès triomphant, dont peuvent témoigner tous ceux qui ont assisté à la première. Et je donne ici l'article paru dans le F<</aro du 16 mars 188o, article qui est un complément à la préface de notre pièce et de notre théâtre :