‹ Lettres de Jules de GoncourtChapitre 64 sur 67 · Crème de Sotteville · texte numérisé non relu

Crème de Sotteville

xV ZOLA

Dimanche, iO janvier (1869).

Cher monsieur,

Merci et grand merci de votre très aimable demande. Nous y répondons immédiatement par ce morceau de trois chapitres à la suite, dont nous vous laissons absolument libre de donner et de faire ce que vous voudrez. Maintenant pour les indiscrétions, nous vous permettons très volontiers de vous servir des souvenirs qui peuvent vous rester de notre lecture, et des petites notes que je vais vous jeter ici, à bâtons rompus !

Deux ans de travail; — études à Rome; — histoire d'une âme, d'une intelligence et d'un cœur de femme dans ce décor; — l'intérêt d'une étude psychologique relevé par le pittoresque et la grandeur des milieux;

— la Rome antique et la Rome moderne; — la Via Appia à côté de la villa Borghèse; — silhouettes et tj'pes romains, les deux confesseurs : l'un une figure nouvelle de jésuite, l'autre une figure de Trinitaire;

— les grands spectacles de la Semaine Sainte traversant les pages; — l'anah'se et l'étude détaillée d'une conversion de femme philosophe, arrivée au dernier degré

tout l'intérêt sur une mère et un enfant infirme ; — un livre où les auteurs de Genninie. Lacerteux ont essayé de donner une note nouvelle et inattendue ; un livre qui, sous la forme émouvante du

1. Je donne ici un bout de lettre de mon frère, intercalée au milieu de quatre pages de ma mère, adressées à une iDelle-sœur, mourante de la poitrine à Rome, — un bout de lettre écrit, quinze jours après ses douze ans accomplis.

Ma chère tante,

J'ai été bien content d'apprendre que votre santé s'améliorait. J'espère bien qu'avec le temps elle deviendra tout à fait bonne. C'est ce que je désire ardemment et ce que je vous souhaite en commençant la nouvelle année. Je vois avec plaisir que le signor Alphonse se porte à merveille et qu'il profite de ses leçons d'italien. Il paraît qu'à Rome comme à Paris, il fait toujours des conquêtes. Je lui souhaite bien du plaisir, en attendant son retour qui me causera beaucoup de joie, car je n'ai pas oublié les bonnes parties de jeu que nous faisions ensemble.

Quant à moi, ma chère tante, je me dispose à faire ma première communion, que j'offrirai à Dieu pour le rétablissement de votre santé ! L'abbé qui nous fait le catéchisme, est un homme instruit, sévère, mais très bon. J'ai bien moins de temps à moi, cette année que l'année dernière, attendu que la sixième est une classe importante. Le latin va assez bien; cependant je n'ai pas eu de très bonnes places. Je suis très bien avec mon professeur d'histoire, qui m'a fait espérer quelque chose au concours. Je me suis acheté pour mon jour de l'an, un superbe livre de messe, que je me réjouis de vous montrer à votre retour.

Adieu, ma chère tante, recevez ainsi qu'Alphonse, avec mes tendres embrassements, mes vœux de bonheur et de santé, et crovez au sincère attachement de votre respectueux neveu et mieul.

J. DE GOCOURT.

Cette lettre est curieuse par sa destination. Elle est adressée à M"" de G..., à la tante lettrée et artiste qui nous a donné le goût intelligent du bibelot (voir la Maison d'un artiste), à la femme philosophe, dont la conversion au catholicisme, dans le

roman, va entrer dans la bataille religieuse du présent. Encore une fois pour cela, comme pour les extraits, prenez toutes vos libertés.

Nous sommes d'avance vos très reconnaissants,

E. ET J. DE GONCOURT

milieu de la capitale de la chrétienté, dont l'incomplet développement intellectuel de son sensuel et tendre enfant, et dont enfin, la mort, au moment de l'audience accordée par le souverain pontife, nous ont donné les éléments de notre roman de ^Iadàme Gervaisais.

A FLAUBERT

Samedi (janvier 1869).

Mon cher ami, les détails demandés :

Nous avions trouvé S.-B. (Sainte-Beuve) mardi, fatigué, préoccupé. La P. (princesse Mathilde), le mercredi, nous entraînant, après dîner, dans un salon, où nous n'étions que nous trois, s'est épanchée, a éclaté, — le cœur gros, des larmes dans la voix, une colère de cœur terrible, et palpitante et brisée, et l'éloquence indignée de la scène qu'elle avait eue avec lui, et revenant avec des : « Je ne le verrai plus, plus jamais ! » Elle nous secouait par nos boutons d'habit. Elle criait : « Moi qui me suis brouillée pour lui avec l'Impératrice... au Temps! nos ennemis personnels!... Et c'est lui qui a écrit à Neftzer, c'est lui!... Ah! je lui ai dit : Monsieur Sainte-Beuve... tenez, je suis fâchée que vous ne soyez pas mort l'an dernier... au moins j'aurais gardé la mémoire d'un ami ! » Elle étouffe , elle suffoque; elle bat sa gorge avec le haut de sa robe. « Oh! j'ai été dure! » ajoute -t-elle. Superbe, dramatique, moderne, ça été une scène admirable

que son récit de ce déchirement et de cette rupture*.

Voilà, mon vieux,

Bien à vous.

Jules de Goncourt.

1. Je dois déclarer, qu'en dépit de cette colère momentanée, la princesse Matbilde a gardé un souvenir très aimant de Sainte-Beuve.

A ZOLA

Dimanche, 17 janvier soir (1869).

Cher monsieur,

Je ne veux pas laisser passer la soirée, sans vous remercier, au nom de nous deux, de ce lancement si sj-mpathique, presque confusiounant de notre prochain volume. Si le succès lui arrive, je tiens à vous dire que vous y aurez été pour beaucoup, et que nous vous garderons toujours, pour ce service si bien rendu, une reconnaissance sincère et bien cordiale.

Nous sommes de cœur à vous.

J. DE Go.XCÛURT.

A FLAUBERT

Dimanche (10 février 1869).

Mon cher ami. vous avez dû recevoir notre bouquin provisoire.

Comme nouvelles de nos deux personnes, je vous apprendrai que nous avons failli être tués, tués tous les deux, dans un fiacre qui nous menait dîner chez la princesse, mercredi dernier, par un cocher ivre, lequel nous a lancés à toute bride contre un camion énorme à la hauteur du quai de Passy. Le choc fut terrible. Nous nous regardâmes, vous savez d'un regard, avec lequel Ton se tàte Fun l'autre. Mon frère aA^ait le visage plein de sang. En brisant, avec sa figure, la vitre du fiacre, il avait été blessé audessous de Tceil. Il ne savait pas s'il avait l'œil crevé. Un moment dur ! Nous avons remonté toute la montée de Passy. sacrée montée ! Le pharmacien, — une autre vilaine minute. — on fouillait l'œil. Rien ! pas de verre dedans, pas atteint ! Un vrai miracle ! Rien de coupé par le verre que la paupière supérieure et la paupière inférieure, comme par le plus habile opérateur. Et nous dînons ce soir chez la princesse. C'est vous dire combien la guérison a été rapide. Pour moi je n'ai

reçu que comme un immense coup de bâton sur le front, mais sans aucune suite, ni marque. Seulement mon pauvre diable de frère ressemble aujourd'hui à un dogue qui aurait reçu un horrible pochon sur l'œil. — Ne prenez jamais le fiacre 170.

Bien et bien à vous de cœur,

J. DE G

A FLAUBERT

2 mars (1869).

Mon cher ami.

Vous nous comblez. Merci du souvenir.

Vous êtes le seul homme dans le monde ! — dans le monde, vous savez, — qui nous aimiez et nous gâtiez.

La publication de J/°^^ Gervaisais a jeté autour de nous, et parmi toutes nos relations, un froid et un silence dont rien ne peut vous donner une idée

>'ous avons été tombés dans le Figaro par D qui

a déclaré que c'était le plus faible de nos bouquins.

A'oilà le commencement. Nous verrons la suite. 3[ais entre nous, nous nous en f

Xous sommes bien patraques, surtout moi, depuis tous ces temps-ci. Dépêchez-vous de nous revenir, car nous sommes diantrement isolés.

Avez-vous là, ces tempêtes que nous avons chez nous ? Le vent a manqué d'enlever notre maison, cette nuit.

A vous de tout notre cœur.

Jules de Concourt.

A FLAUBERT

Mardi 9 mars (1869) Mon bon vieux,

Vous me demandez pourquoi que nous n'avons pas l'air rigolo dans nos lettres ? La réponse est bien simple : c'est que nous ne le sommes pas — rigolo, pour un sou. Edmond est presque toujours souffrant, et moi, je suis très littéralement malade d'une gastralgie qui me fait un supplice de mes digestions et à peu près une insomnie de mes nuits. C'est à ce point que dans ce moment nous sommes incapables de travail. Vous comprenez tout à présent.

Puisque vous vous intéressez au bouquin. — il n'y a eu, à peu près, que des attaques bêtes et vraiment trop inférieures, une grande tartine à peu près folle dans le Constitutionnel, un flamboyant X... dans V Indépendance, un éreintement de Y... Je vous envoie de Zola un article qui, en dehors de la sympathie, expose au public d'une manière vive, nette, nerveuse, ce que nous avons essayé de faire. Sainte- Beuve, vous savez ses colères contre tout ce qui tente d'être haut. Le Uvre l'inquiète énormément

pour Tavenir de la littérature, — avenir auquel il nous a dit ne pas croire plus qu'à la postérité, — mais pour un certain statu qiio classique, qu'ont déjà démoli, nous a-t-il affirmé, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, enfin Gautier et Saint-Victor. Mais vous, vous n'êtes ni Gautier ni Saint-Victor,... vous êtes au delà... vous cherchez le mouvement dans la couleur... C'est encore autre chose... Vous cherchez Vâme des paysages... C'est trop, c'est trop... la littérature n'est pas faite pour cela... Il faut plaire au public... il faut réussir !

Puis il a terminé par nous reprocher, comme un crime, avec une de ces colères dindonnes que vous lui savez, d'avoir faire lire, à M"^« Gervaisais, Kant qui n'était pas.de son temps, traduit en français. Ceci nous a semblé venir d'une visite du bon ami Y... Le lendemain nous allions envoyer à Beuve la liste d'une dizaine d'ouvrages de Kant, traduits en français, de 1796 à 1830, avec toutes les herbes de la bibliographie, quand, la lettre écrite, nous avons eu pitié de sa vessie, et avons déchiré la lettre.

Dernières nouvelles. Beau trait littéraire. Au der nier thé de la cour, S. M. de toutes les Prusses demandant à l'ambassadeur de France ce qu'il lisait en ce moment, bravement l'ambassadeur répond qu'il lit : « il/""' Gervaisais. Ça a jeté un froid ! M"^« de Valençay, duchesse de Sagan, s'est écriée : « On m'a écrit de Paris que c'était un livre dangereux, immoral et antireligieux. » Le plus héroïque de l'ambassadeur c'est d'avoir laissé échapper le lendemain à déjeuner : « Ah ! on entend vraiment trop d'absurdités dans les augustes assemblées ! »

Pardonnez l'horrible égoïsme de cette lettre, mais c'est une preuve même de notre confiance dans votre

bonne amitié.

A vous, toujours.

J. DE GONCOURT

Mardi, 16 mars (4869).

Mon cher vieux ^

1° Nous ne connaissons nulle théorie spéciale sur les portraits d'enfants, et ne croyons pas quïl en existe ;

2° Les plus vivants portraits d'enfants sont les portraits d'enfants de Reynolds, desquels on peut dire qu'il a su rendre la chair lactée : il y a encore les portraits de Greuze où il y a l'humidité du regard enfantin. Puis il y a les infantes et les infanles de Yélasquez, les bambin i de Raphaël, les petits Saint- Jean du Gorrège, les enfants ensoleillés de Rubens... Du reste votre question est d'une complexité terrible. Il en

1. Réponse à une lettre de Flaubert au sujet de VÉducation sentimentale, commençant ainsi :

1° Connaissez-vous quelque part une théorie quelconque sur les portraits d'enfants?

2° Quels sont les beaux portraits d'enfants?

Ma situation est celle-ci : un estiiétiqueur qui fait le portrait d'un enfant mort, se livre, devant la mère, à un débagoulage artistique indélicat, le tout pour briller.

faudrait causer. La petite tartine de votre débagouleur peut se faire, mais il serait nécessaire que vous nous donniez un la plus détaillé. Je crois que pour cela il vaut mieux Vinter pocula ou la fumée de nos trois cigares, — à la fin du mois.

Santé un peu meilleure. On retravaille à des choses douces.

Bien à vous cordialement,

J. DE GONCOURT

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