A LA PRINCESSE MATHILDE
4 avril (1869). Dimanche matin.
Princesse,
Votre plafond ^ est admirable et nous voulons, dès ce matin même, vous en dire notre éblouissement et notre reconnaissance. Ce sera la merveille de la petite maison, déjà toute meublée de vos souvenirs.
Giraud vous aura dit ses et nos émotions tragiques d'hier. Ah ! cette cour d'assises qui vous tient cloué à un banc, de onze heures du matin à huit heures du soir^; cela enfonce décidément Sardou : la nature est plus forte que lui l
Nous vous embrassons tendrement les deux mains, une chacun, et nous sommes chaque jour, vos plus attachés et vos plus reconnaissants,
Edmond et Jules de Gongourt.
1. Plafond d'un petit boudoir de notre maison d'Auteuil, un plafond peint sur soie jaune, et représentant, en une imitation japonaise, des fleurs et des oiseaux.
2. Affaire Firon, assassinat de la rue Monthabor, où Giraud se trouvait être le président du jury.
A ZOLA
iO avril (1869). Samedi raidi.
Cher confrère et ami,
La nouvelle des deux articles de Sainte-Beuve sur jl/me Gervaisais, lorsque nous vous la donnions, l'autre matin, est maintenant absolument fausse. Un tiers nous a prévenus de la chose, deux heures après notre sortie de chez vous. Nous avons immédiatement écrit, rue du Mont-Parnasse, pour demander une explication nette. Nous recevons, à Tinstant, la lettre de Sainte- Beuve, qui nous dit qu'effectivement il est résolu à ne pas faire les articles * .
1. Incontestablement Madame Gervaisais ne plaisait pas à Sainte-Beuve. Toutefois le critique trouvait que le livre méritait d'être discuté, et dans un rendez-vous qu'il nous faisait donner chez lui, le 22 mars, il était convenu qu'il rendrait compte du livre, nous demandant loyalement de répondre à sa critique, avec la faculté bien entendu de riposter à notre réplique.
C'était convenu. A quelques jours de là, la princesse nous félicitant d'avoir un article de Sainte-Beuve, l'un de nous lui répondit : « Princesse, il n'y a pas tant à nous complimenter, M. Sainte-Beuve ne nous a pas laissé ignorer que ce serait un éreintement ! »
Un étranger qui se trouvait là, allait aussitôt rapporter notre réponse à Sainte-Beuve. Le mot éreintement, dans la
Ainsi plus un mot là-dessus, et si par hasard votre entrefilet était composé, nous vous serions très obligés de le faire immédiatement décomposer.
Bien et Ijien à vous toujours.
J. DE GONCOURT
langue familière du journalisme, est synonyme de critique et ne veut rien dire de plus. Mais Sainte-Beuve, je Lai toujours vu, avoir peur du mot, — du mot qui n'était pas un mot pondéré. « Éreinteraent, répéta-t-il tout à fait blessé, je fais de la critique, je ne fais pas d'éreintement. » Et abandonnant son article, qui, je crois, était commencé, il nous écrivait une lettre assez alambiquée :
Mais donnons d'abord la lettre de mon frère :
9 avril 1869 Cher maître et ami,
Il nous a été dit hier que vous aviez renoncé à faire dans le Temps sur notre roman, les articles que vous nous aviez courtoisement offert?, et dont la sévérité, avec l'invitation de votre part à une réponse, eût été pour nous une marque d'estime. On a ajouté que vous auriez dit à ce propos, que c'était par notre faute, que ces articles ne paraîtraient pas.
Par notre faute! Nous n'y comprenons rien. C'est sur cela, cher maître et ami, que nous venons vous demander une réponse qui nous importe, une explication qui ne nous laisse pas plus longtemps dans une fausse position vis-à-vis de vous et du public.
Nous sommes, dans l'attente d'un petit mot, toujours vos bien dévoués.
Edmond et Jules de Goncourt.
.Maintenant voici la lettre de Sainte-Beuve.
Chers messieurs,
Il m'a semblé en effet, après toute réflexion, que je m'embarquerais dans une opération difficile et presque impossible. Développer au milieu de beaucoup d'éloges de détail, des objections sur le procédé et l'ensemble et le faire, non seule-
ment sans blesser les auteurs, mais encore en échappant aux commentaires plus ou moins bienveillants et certainement trèi éveillés de leurs entours.
J'ai été amené à cette réflexion et de moi-même, et aussi, je vous l'avouerai, par un de ces échos qui n'ont rien du tout de grave en soi, mais qui avertissent du péril.
Comme mon intention et l'esprit dans lequel je comptais faire ces articles étaient très nets, et qu'il eussent été les mêmes, il y a six mois qu'aujourd'hui, je supporterais mal qu'il en pût rien être attribué à la variation de température des milieux, comme dit notre ami Taine.
Il n'y a sans doute de la faute de personne en tout ceci, mais le doute une fois éveillé, le plus sûr, pour moi, est de m'abstenir. D'ailleurs, la très incertaine et très faible utilité dont auraient pu être ces articles, est produite déjà, en ce sens que vous les ayant esquissés à l'avance, vous pouvez parfaitement juger, si quelque chose vous en semble juste ou si tout en est vain. Le reste avec les ornements ne serait que pour la galerie.
Sainte-Beuve.
A EMILE FORGUES
10 avril 1863.
Cher monsieur et confrère.
De vieilles — bien vieilles — relations amicales nous encouragent à venir vous demander un petit service, dont nous vous avons déjà parlé, il y a un an. Enfoncés en ce moment dans une étude sur notre ami commun Gavarni, et ayant par son fils, tous les documents, papiers, journaux intimes, correspondances, etc., nous voudrions être aussi complets que possible. Comme vous avez été, vous aussi, cher monsieur, l'exécuteur testamentaire d'une grande mémoire S vous comprendrez combien nous serions désireux de renseignements, que vous pourriez nous communiquer sur ces années, où nous retrouvons petit petit, à chaque page de ses mémoires secrets, et particulièrement des nombreuses lettres que vous avez dû recevoir, et dont nous ne donnerons du reste absolument que ce que vous voudrez.
Voulez-vous nous permettre de vous demander un