A LA PRINCESSE MATHILDE
Royat, dimanche 4 juillet '869.
Princesse,
Vous ne pouvez vous imaginer quel plaisir nous avons à vous écrire ces seuls mots : faites mettre nos deux couverts à la table de Saint-Gratien, mercredi.
Nous avons fait ici un séjour d'ennui mortel, et l'idée de vous revoir, princesse, et de passer quelques heures avec vous, est une des joies de notre retour.
Nous baisons, jusque-là, affectueusement les deux mains de Votre Altesse.
J. DE GONCOURT
A LA PRINCESSE MATllILDE
Trouville, 7 octobre (1869) i, rue de Ja Cavée, 51
Princesse,
Oublier Saint-Gratien ! Non. vous n? le croyez pas Nous voulions seulement vous annoncer que, grâce au traitement du docteur le Helloco, nous n'étions plus maussades, ni quinteux, ni chagrins, ni noirs, que nous étions redevenus d'aimables meubles de société et de salon. Gela, malheureusement, n'en est pas encore là. Le vieux prétend bien que je n'ai plus mal à l'estomac, que j'engraisse et que j'ai bonne mine; peut-être a-t-il raison, quoique je disputaille fraternellement avec lui Fà-dessus. Je dors, mais toujours ce diable de bruit ! Où donc est le silence sur la terre? Il faut vous dire, qu'ici grouille une marmaille, plus bruyante et plus criarde que n'importe où. Berthelot, surnommé par moi, le bon Dieu en chambre, prouverait que cela est produit par le phosphore, venant du poisson que mangent leurs papas et leurs mamans. Figurez-vous, par là-dessus, que Trouville est Vlsleson-
i. Mon frère mourait le 20 juin de l'année suivante, et c'est peut-être sa dernière lettre.
nante de Rabelais, que ses catholiques cloches y sonnent plus qu'à Rome, — et de gredines de petites cloches en bronze aigre, qui égratignent le tympan.
Du reste, nous ne sommes pas mal installés; nous avons une jolie maison, une batterie de cuisine à faire cuire tout le poisson de la mer (qui par parenthèse manque assez volontiers dans notre original port de mer). Enfin nous sommes maîtres d'un petit jardin, où nous avons récolté une poire, et où pendent aux treilles, des raisins couleur du teint de Coppée, avant, avant le traitement de Saint-Gratien.
Et vous, princesse, vous me semblez un peu tourner vers la mélancolie : « Vous qui avez un si bon estomac! » — vous dirait Dumas fils. Le ménage Benedetti est-il toujours sous l'heureuse influence des eaux de Wiesbaden? Flaubert paraît-il décidément, ce mois-ci? Et l'aquarelle, qu'en faites-vous'?
Enfin, que se dit-il, que se fait-il, que se projette-t-il autour de vous? Ayez pitié de deux exilés chez les Normands, qui ne peuvent avoir de nouvelles que par vous, de ce qu'ils aiment et de ce qui les intéresse. Et croyez, princesse, que nos pensées et nos souvenirs vont bien souvent d"ici chez vous.
Nous embrassons bien affectueusement vos deux mains.
Jules de Goncourt.