‹ Lettres de Jules de GoncourtChapitre 66 sur 67 · Lamennais · texte numérisé non relu

Lamennais

LETTRES DE JULES DE GONCOURT 317 dévoul.'°"""''' ^"''^"'""' "'' '''^^ parfaitement

J. DE Go.\COURT.

A PHILIPPE BURTY

9 juin 1869.

Mon cherBurt}',

Mille pardons, mille excuses, mille regrets, mais j'ai été si patraque, si patraque, dans ces temps-ci, qu'il ne faut pas m'en vouloir, rsous partons tous deux, avec Edmond, qui n"est pas très valide non plus, dès demain, pour Royat. J"ai mis de côté vos papiers, vos journaux sur Gavarni. et vous les rendrai à mon retour.

Et vous — comment va la guenille? — Allez-vou&à A'ichy? Y étes-vous?

On vous serre cordialement les deux mains et de cœur.

J. DE Goxoui.T,

A LA PRINCESSE MAÏIIILDE

Juin -1869.

Royat, par Clermont, Grand-Hôlel.

Princesse,

Nous avons l)ien souvent pensé à vous, depuis que nous sommes ici, dans la patrie des Allobroges et de M. Rouher. Le jeune de nous, arrivé assez souffrant, a été obligé de s'arrêter à Clermont et d'y passer une mauvaise nuit, en un de ces hôtels sales et sauvages, dont l'Auvergne a le privilège. De là, nous sommes venus nous installer à Royat, dans un hôtel presque confortable, à peu près tranquille, et d'où nous avonsla vue et la respiration d"un des plus beaux sites du pays. Nous avons eu la chance d'y rencontrer un médecin des eaux, nous connaissant de nom, et on ne peut plus attentionné pour son malade, un de ces médecins, revivifiant et remontant le moral des gens avec de bonnes paroles et l'espérance de cette gueuse de santé.

Du reste, aucune distraction. Des bancs en pierre avec des chaînes de fer et une chaise en paille; il me semble que je me baigne à Mazas. Pas de casino, pas-

de musique, enfin rien : le traitement dans la rigueur de sa sévérité. Des verres d"eau et des verres d'eau, puis des promenades par des chemins de chèvres, sous des châtaigniers où vous accompagnent des eaux chantantes et courantes dans de petits canaux, et des moulins et de petites cataractes aux écumes argentines, et des gorges étranglées par des rocs humides et moussus, tapissés de toiles d'araignées oii le soleil s'accroche et hrille en gouttes, — et des cavernes, des lavoirs à escaliers enfoncés, d'où l'on croirait voir descendre une Cer vérole d'Héhert, et d'où ne descend qu'une Auvergnate.

Quelquefois, assis dans du hlé, à l'omhre d'un grand noyer, nous voyons passer les lents indigènes descendant de la montagne, ou nous écoutons la douce et triste cantilène mélancolique d'un paysan, qui va sous le soleil et la poussière de la route, herçant à cette musique, une petite fille jaune et malade, qu'il porte assise sur son bras.

Le monde de notre hôtel est un monde de tous les pays. Il vient de Paris, de Lyon, d'Odessa, de Gonstantinuple. Il y a de jeunes Grecs anémiques, de vieilles filles anglaises ridicules, persécutant mon médecin — homme marié — pour les ausculter à fond; une femme d'Odessa, qui a des yeux comme des yatagans et le teint de la couleur d'un cigare. Au milieu de ces excentriques et de ces exotiques, un général commandant à Lyon, et qui, s'appelant Bataille, la demande dans ce moment-ci, très aimable général du reste; enfin un vieux débris du Jockey-Glub, un baron de Fitz-James, un charmant grognard de la caserne et de l'amour...

Voilà donc notre vie, notre monde, nos distractions

ici. Avez donc, i^rincesse. pitié de nous; mettez-vous à ce pupitre, d'où partent des lettres qui nous consolent de ne plus vous voir; rendez-nous, avec votre plume, un peu d'un de yos mercredis K Parlez-nous beaucoup de vous, de votre santé, de votre ferme de Saint-Gratien, des événements de la semaine dernière, et si c'est enfin fini?

Ah! c'est à Royat, princesse, qu'on regrette « l'amitié voluptueuse ^ ».

Nous embrassons respectueusement et affectueusement les deux mains de Votre Altesse.

Jules de Goncourt.

4. Ces dîners d'hommes de lettres, dont je suis à cette heure le dernier survivant.

2. C'est ainsi que Théophile Gautier avait si joliment baptisé l'amitié de la princesse pour ses amis, au nombre desquels je m'honore d'être. Le socialisme césarien de l'Kmpire, l'hostilité de son gouvernement contre nous, lors de notre poursuite en police correctionnelle, lors d'un procès au sujet de la revendication de notre nom, lors de la représentation d'HENRiEiTE Maréchal, nous ont toujours défendu, à mon frère et à moi, de devenir des impérialistes, mais la franche, et tendre, et délicate amitié de la femme, qui se trouvait par hasard être une princesse, a fait de nous des Mathildistes, des Mathildistes affectueux et déveués.

A PHILIPPE BURTY

Mercredi, 23 juin iS69, Royat, Grand-HôteJ. Mon cher ami.

Il est très vrai que nous sommes à Royat. Plût à Dieu que ce fût pour faire de l'eau-forte et admirer le pain de sucre du Puy-de-Dôme; mais nous étions tous les deux, ces temps-ci. au bout du rouleau de notre santé, moi surtout. Je suis arrivé ici très souffrant, je puis dire, très malade, car j'ai été pris en chemin de fer d"une crise de foie qui m'a arrêté à Clermont. Aussitôt que j'ai été un peu remis de cettecruelle secousse, dont j'avais perdu Thabitude depuis un an, je me suis mis au très vigoureux traitement d'ici : bains minéraux et ferrugineux, eau minérale en verres d'eau à une source et en bouteille à tabled'hôte, douches chaudes, et aujourd'hui je passe aux douches froides.

Un vrai trou que Royat, très pittoresque et sans la moindre distraction, sans chalet Callou, sans une heurequ'on puisse passer à autre chose, qu'à se promener dans des sentiers de chèvres et à travers la misère du village auvergnat. A notre hôtel, un monde compact

•et attristant de scrofuleux, de douloureux, de névrosifiés, et tout au bout de la salle, une mère qui vient de perdre son fils unique de seize ans, et qui est une tête d'expression de la douleur, une iSiobé moderne, — d'un style que jamais art n'a jamais exprimé. Nous nous sommes accrochés à un très aimable général qui raconte de la guerre vraie et vue ' . Mon Dieu ! que c'est donc beau et inédit! Quel champ pour un romancier, se donnant l'émotion du coup de fusil et prenant ses notes au feu. Ajoutez à cela un lot d'hystériques bourgeoises qui ont passé l'âge; un bourgeois aigri, un Prudhomme venimeux et vénéneux, un Grec anémique avec un nom en poulos, et qui semble un photographe venant du mont Athos, enfin deux Anglaises aux deux maris effarés, idiotisés par sept ans de voyage, et qui traînent à leur remorque un amiral anglais, invisible et frappé d'hémiplégie.

Voilà la carte de la table d'hôte.

Si vous aviez quelque pitié de deux pauvres exilés en plein pays de sauvages, vous viendriez passer une journée ici. Nous ferions une promenade avec déjeuner et dîner assez bons.

Je crois à ces eaux qui paraissent me faire du bien, et où j'ai rencontré un fort aimable médecin.

Cordialement à vous.

J. DE GONCOURT

l.Le général Bataille, déjà cité dans la lettre précédente, et qui nous avait promis de nous attacher à son état-major, en cas d'une guerre avec l'Allemagne, que nous sentions prochaine.

Page 1