‹ Lettres de Jules de GoncourtChapitre 8 sur 67 · A LOUIS LEROY · texte numérisé non relu

A LOUIS LEROY

Mardi, 30 août 1833.

De petits arrangements, mon cher monsieur Leroy, ne nous permettent de partir que samedi, 3 septembre.

Ainsi donc, à moins que nous soyons morts tous deux, d'ici là, ce qui n'a aucune chance de probabilité, à 4 heures du soir nous serons à Veules. Comme nous désirons garder l'incognito, prévenez la garde nationale du cru qu'elle ne se mette pas sens dessus dessous, et le maire — s'il y en a un — qu'il ne se dérange pas : nous n'emportons pas de discours avec nous.

Sur ce je prie Dieu qu'il ait les baigneurs de Veules en sa sainte et digne garde, et que la nourriture passe du variable au beau fi.re.

Rappelez-nous au bon souvenir de M"° Leroy et attendez-nous samedi.

Tout à vous.

J. DE GONCOURT

A GAYARM

Veules, 7 septembre I8o3.

Je viens vous rappeler votre promesse, mon cher Gavarni. Venez-vous passer une huitaine de jours ici avec votre petit bonhomme ? Nous sommes une colonie de quatre : M. et M"'^ Leroy et nous, tout prêts à vous recevoir, et se réjouissant d'avance de votre compagnie. Au reste j'ai confiance en vous, et je sais que, si vous pouviez venir, vous viendriez. Je ne souhaite donc qu'une chose, c'est que vous le puissiez.

La vie ici est très simple et très douce. La société de ce joU ménage que vous connaissez, est une ressource de toutes les heures et un charme de toutes les journées. Nous nous levons pour déjeuner. M. Leroy s'en va croquer des motifs. Nous nous attelons à la plume. M™e Leroy fait des travaux de Pénélope, pendant que son mari peint dans le cortège et ladmiration de tous les gamins du lieu. Chacun apporte franchement à dîner tout ce qu'il a d"appétit. Une Anglaise qui parle comme un casse-noisette de >'uremberg, s'il venait à parler, fait l'intermède de nos repas. Le soir nous nous faisons éventer au vent vif de la mer. Lardez le tout de quelques bains, quand le soleil se met de la partie, et vous aurez, mon cher ami, notre existence en tous ses détails.

Et vous, que devenez- vous? Que faites-vous? Où êtes- vous? Dans votre chambre ou dans votre atelier. J'espère bien que c'est dans votre atelier et devant la pierre de Decamps'. Je ne vous demande pas si vous avez quitté ces coquines de mathématiques, mais bien si ces coquines de mathématiques ont bien voulu vous quitter. Je compte sur les pierres du Paris, afin de vous remettre un peu à cette lithographie qui devrait vous traiter plus mal, pour la tant mépriser, vilain que vous êtes! D'abord, si votre première livraison n'est pas faite quand nous reviendrons, je ne sais pas comment il faudra vous gronder. Et puis tenez, pendant que nous sommes en train de vous reprocher — comme les choux de Monnier — il y a plus de deux mois que vous nous promettez de la copie pour votre volume, et nous ne voyons rien venir. Vous seriez bien aimable et bien poli pour le public, monsieur et ami, si vous vouliez bien pourtant terminer ces Manières de voir et façons de penser. Là vraiment, blague dans le coin, leslittre-boit- seraient bien contents si vous finissiez bientôt ce volume, ou si du moins vous commenciez à le finir.

Sur ce, Edmond et moi nous vous serrons la main.

Le ménage Leroy vous attend. Nous faisons comme le ménage Leroy. Voici les moyens de transport. On prend sur le chemin de fer du Havre un billet pour la station de Motteville, départ de 9 heures du matin. A

d. La lithographie des Célébrités contemporaines représentant le peintre Decamps.

2. Le mot little-boy, une première fois écorché par mon frère, et qui était devenu un sujet de plaisanterie entre Gavarni et nous, est une de ces appellations bêtes et tendres, comme il s'en rencontre dans la parfaite intimité de toute société,

Motteville, à 1 heure, une diligence vous attend et amène à Yeules à 4 heures.

Voici notre adresse : M. de Goncourt à A'eules. par Saint-Valery-en-Caux. chez M. Glatigny.

A AURELIEN SCHOLL

Vendredi, 14 avril 18o4.

Ah çà! mon cher, mon bien cher Aurélien, pourquoi vous humiher ainsi devant notre amitié? Pourquoi ces étonnements trop modestes de nos franches et sincères sympathies à votre endroit ? Pourquoi vous peindre à nous comme un paria auquel nous avons daigné tendre, sur la route sèche et mauvaise, une main de Samaritain. Moi ignoré, dites-vous... et nous, sommesnous si fameux, dites-moi? Moi triste, rongé, maussade, ajoutez-vous encore... et sommes-nous si gais, si vaudeiilliers, si bouffis et confits de joies, de satisfactions, de plaisirs vifs et de bonheurs calmes et doux ? Le diable m'emporte, mon cher Aurélien, nous vous enverrons notre malédiction jumelle, si vous continuez à vous abaisser comme ça. Nous vous aimons comme vous nous aimez. Nous vous aimons parce que vous nous aimez. Nos tristesses se confessent Tune à l'autre; nos étoiles anonymes se sont prises dans la vie, bras dessus bras dessous, et ne se quitteront pas. Et maintenant, la main dans la main, tous trois égaux devant notre belle amitié, causons, ami.

Savez-vous qu'un peu plus j'aurais cru que ce n'était pas la Garonne qui passait à Bordeaux mais le

Léthé, fleuve aimé des ivrognes d'oubli! Près de douze jours sans nouvelles de vous! Je traversais lentement devant mon pipelet, espérant toujours une poignée de main par la poste... Rien. Nous passions tous les soirs sous votre fenêtre : c'était aussi triste que si nous passions,, dirait Chamfort. devant le tombeau d'un ami. Alors, mornes, nous vaguions et roulions par les boulevards, tâchant d'attraper une distraction qui ne venait pas. achetant machinalement la Presse, saluant encore plus machinalement des gens qui faisaient semblant de nous connaître par charité, tant nous avions l'air dépareillé et dépaysé. Nous remontions chez nous et. sur la tablette de bois du guéridon de bois de rose, votre pipe de bois, votre pipe accoutumée, pleurait, entendant nos deux pipes ronfler, pleurait, comme une déshéritée, le trio d'hier.

Merci de vos deux lettres. Ecrivez-nous, écriveznous encore, écrivez-nous toujours (imité du docteur Noir}. Écrivez-nous s'il fait soleil en vous, et s'il pleut dans votre gentil cœur! — Du Henri Heine, s'il vous plaît.

Nous roulons une existence de brutes, une vie désemparée comme des bêtes de somme au repos et tout étonnées de se reposer. Notre tête est une calebasse où on aurait donné un grand bal de coléoptères, et qui est tout étourdie des ressouvenirs et des tintements des danses passées. Quand je disque nous nous reposons, je ne parle que du côté de l'écriture: car pour les jambes, les démarches, les visites, les chaussements de gants blancs, les dépôts de cartes, de volumes, les ascensions d'escaliers, les prises d'assaut des critiques, nous sommes actifs comme deux Napoléon ou un Gaudissart.Un raétier de commission-

LKTIRES DZ JULES DZ GONCOURT G3

naire. mon ami. depuis que vous êtes parti; tous les jours nous gravissons le Golgotha de la réclame et le Chemin de la croix des grands articles.

.l'ouvre ici une parenthèse de l'égoïsme le plus radical. Je vais vous parler de notre livre*, sachant avec quelle complaisance vous nous permettez de vous entretenir de )iotre boutique. Eh bien là, ça va, ça bruit, ça tapage. Nous avons sur toute la ligne promesse d'articles. C'est pas mal pour un début dans les démarches. Lettre très aimable de Sainte-Beuve. Leître de quatre pages de M. de Rémusat. Promesse d'un grand article du Journal des Débats de M. Barrière (pas celui de la Vie en rose) qui nous a fait le compliment le plus flatteur. Il croyait avant de nous voir, nous ayant lus seulement, que nous étions des contemporains de la Révolution, et que nous ne pouvions écrire ainsi — comment dirai-je? — que de visu. Un délicieux article de Jules Lecomte paru dans ï Indépendance, où il recommande à tout le monde de nous acheter et ainsi terminé : « C'est une œuvre de bibliothèque ». Ah cristi! si ce livre nous fait jamais arriver, nous arriverons tous ensemble, fichtre!

Je reviens à un passage de votre seconde lettre. Vous tuer? Vous? Allons donc! Mais vous donneriez raison à tous les crétins ! Vous deviendriez un argument pour les pères bourgeois ! Et puis il y aurait un tas de chacals (dit-on chacals ?) littéraires, faisant œuvre de déterrer des méconnus pourris, qui iraient vous tirer par les pieds dans votre tombe, cracheraient des tirades sur votre suicide, battraient la caisse avec un Escousse déplus. Vivons, Aurélien, durons contre

1. Histoire de la Société française pendant la Bévôlution. Dentii, 18j4.

les découragements et les ennuis, n'enterrons pas notre plume, vivons pour célébrer les véritables grands hommes , renier les faux dieux , ôter les masques, siffler les tartufes, mépriser l'humanité, être joués comme Denner}', réussir et nous venger. — Et puis, outre votre père que vous tueriez, vous avez peut-être des amis?

A propos d'être joué, il l'a été. Un succès d'es timeî Vous appelez ça un succès d'estime? Cette représentation a été plus émouvante que celle d'Hernani. On a été obligé d'arc-bouter la salle, l'enthousiasme menaçant de la démolir. L'auteur a été rappelé vingt-cinq fois. Un léger incarnat colorait ses joues pendant qu'on le lapidait de bouquets. M. de Persigny lui a jeté de sa loge le grand cordon de la Légion d'honneur. L'Académie lui a donné en corps une sérénade. Au reste la pièce vaut ce succès inouï. C'est Beaumarchais, Musset, Hugo, Molière, Calderon, Aristophane. Térence, tout cela brouillé, battu, mêlé dans un tout saisissant, et de la plus shakespearienne originalité, sur Tair du ira la la!

G... est revenu. Il rapporte de Turin son amour accueilli, mais non assouvi, ses paradoxes, sa Bohème galante et un choix d'épithètes neuves. L'autre jour il nous a fait tordre de rire avec le récit de ses tendresses avec la R... Tout cela est si clair de lune et si grotesque que c'est pyramidal. Il y a surtout un récit des deux chandelles jaillissant du nez du petit R... et des larmes diamantées roulant dans les beaux yeux de la ballerine ! C'est un récit qui vaut vingt-cinq francs et qui ne nous a coûté que trois tasses de thé.

A propos de nos jeudis, ô Aurélien, vous étiez le genius loci. Je l'ai bien vu. Vous parti, notre salon a

été voué à un vide désespérant. Jeudi dernier une seule personne, ou pour être plus historique deux conviés. C'était d'un funèbre... funèbre! Ma foi, voyant cela, nous les enterrerons jeudi prochain.

Vous remercier de tout ce que nous savons que vous faites là-bas pour nous, serait vous désobliger; je m'abstiens.

Ma foi, mon cher Aurélien, vous nous manquez tant, que nous pourrions bien aller vous retrouver dans les tout commencements de mai.

Edmond et moi, mon cher Aurélien, songeons souvent en fumant notre pipe, et aussi en ne la fumant pas, au plaisir que nous aurons à vous sauter au cou dans le débarcadère de Bordeaux. Ah ! ma foi, nous vous embrassons, c'est résolu.

Jules de Goncourt ^

1. Ces lettres, adressées par mon frère à Scholl, ont été en partie publiées par Scholl dans VÉvénement et ÏÉcho de Paris.

A EMILE FORGUES

Mardi (avril 1854).

Cher monsieur.

Et d'abord, merci de votre grand article. Gela est d'une camaraderie loyale et d'une franchise amie, dont nous vous avons grande reconnaissance. Votre carte d'hier est presque une épigramme; c'était à nous de vous en mettre une. Nous vous rendrons cela demain, sans doute, et nous nous serions vengés aujourd'hui même, si Edmond n'avait été souffrant.

Vous seriez véritablement aimable de venir au dernier jeudi de notre saison — après-demain soir — si vous n'avez rien de mieux à faire. Je n'ai pas besoin de vous dire que je recommanderai à notre plumpudJing d'être digne d'Old-Nick.

Nous vous serrons la main en débiteurs de neuf colonnes K

J. DE GONCOURT

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