AN^'ÉE
parce que Je serais tenté de me fâcher contre l’accablement parfois excessif des fatigues et des occupations. Je préfère mieux employer le peu de temps que je trouve, et vous souhaiter du moins tranquillement la bonne année.
Je vous envoie aussi un cadeau : Les Lettres du P, Lacordaire. Vous exhorterez quelque libraire de B... à faire venir ce beau livre et à le vendre dans la ville.
Il n’y a rien dans ce livre qui puisse offenser personne, rien... si ce n’est une demi-page sur le sentiment profond qu’inspiraient au saint et illustre Père les calomnies répandues contre la mémoire d’Ozanam.
Pendant que je vous écris, notre pauvre archevêque se meurt (1). C’est une grande et douloureuse perte. On commence à dire de toutes parts qu’il a été mal jugé, et que son action a été sage et conforme aux vrais intérêts de l’Église. Il y a, même dans l’Église de Dieu, les vrais serviteurs modestes et ceux qui font grand bruit...
C’est la mort qui les juge avant même le jugement de Dieu! L’Empereur a été voir l’archevêque hier et s’est montré, dit-on, fort ému. Il a dit en approchant le i malade : « Monseigneur, j’ai voulu avoir votre bénédic- ; « tion, elle me portera bonheur, (rnoi qu’il arrive. » Il faut demander à Dieu qu’il en soL ainsi, et que la j sagesse et l’honneur reviennent dans ies conseils de notre politique. On dit qu’en secret l’Empereur favorise les États du Sud dans la guerre d’Amérique. Favoriser ! le maintien de l’esclavage aux États-Unis, et demander
(1) Le cardinal Morlot, archevêque de Paris. ]
au Pape des réformes civiles, voilà de ces tours de force auxquels les innocents comme vous et moi ont peine à croire; ils sont, hélas! trop habituels dans la confu* sion d’idées où nous sommes depuis longtemps.
J’espère que votre santé est meilleure et que vous supportez bien les travaux de l’année. Les eaux ne m’ont rien fait cette fois, je n’en ai ressenti aucun elfet salutaire. Cependant j’ai repris mon cours de Sorbonne et quelques prédications. J’ai retrouvé, au retour, encore augmenté, un grand mouvement de jeunes hommes autour de moi. Je suis confus de leur confiance et je voudrais que tout cela fût pour la gloire de Dieu (1). Je l’espère aussi en voyant leurs bonnes dispositions. Ma salle à la Sorbonne est entièrement pleine et l’auditoire absolument sympathique.
Adieu, cher bon ami, veuillez me recommander aux prières de vos saintes religieuses et me permettre de vous embrasser tendrement.
* Paris, décembre 1862.
Mademoiselle et chère sœur en Notre-Seigneur,
Jp. suis accablé de travail. Je vous savais bien portante et en paix, c’est pourquoi je ne suis point allé vous voir. Vous savez que le jour où vous êtes dans
(1) L’abbé Perreyve inspirait, on le sait, aux jeunes gens une très vive sympathie. Il recevait chez lui, tous les quinze jours, les plus distingués de ceux qui s’étaient groupés autour de lui. Dans ces réunions, on étudiait quelque question philosophique ou religieuse, qu'il avait iui-mème indiquée
l’épreuve, malade et souffrante, je vais chez vous. C’est là la destinée du prêtre : il doit prendre sa part des chagrins des âmes et ne garder les siens que pour luimême.
Je vous remercie de ce que vous faites en ce moment pour ma famille et pour moi. Vous comprenez tout ce qui s’attachera de bons et chers souvenirs à ce portrait de mon père. Vous travaillez pour l’avenir et ce que vous faites aujourd’hui consolera peut-être les heures solitaires et délaissées qu’un vieux prêtre doit traverser avant d’arriver au lieu de sa récompense. Merci d’avance pour ce temps-là, s’il doit venir^ et merci déjà pour maintenant, à cause du plaisir et de la joie que j’aurai à posséder chez moi cette chère image, belle aussi, grâce à vous.
Au comte de MontaCembert
Paris, 31 décembre 1862.
Monsieur le comte,
Je ne puis répondre comme je le voudrais à la belle lettre que je viens de lire de vous, au milieu de l’agitation de ces deux derniers jours, et cependant je puis moins encore ne rien vous dire après l’émotion profonde que cette lettre m’a causée. Ce que vous me dites sur le Père ne m’étonne point. Vingt fois en corrigeant les épreuves de ce livre, j’ai eu les yeux pleins de larmes, et j’avoue que ma seule angoisse était de savoir si le public, auquel j’allais livrer ce trésor, le public auquel on donne
ANNEE isn?
en même temps les ignobles turpitudes littéraires de ces derniers jours, était digne de le recevoir. Vous, Mon sieur, et les âmes qui vous entourent, possédiez ce livre presqu’autant que moi, et je ne pouvais douter de votre bonheur à retrouver vivante la grande âme qui vous a aimé. Mais c’est ce que vous me dites sur moi-même qui me trouble. Hélas 1 Monsieur, si je me sentais tenté de répondre à vos ardentes paroles par les vulgaires excuses d’une petite modestie, je me tairais, je vous le jure. Mais non, le trouble est plus profond et très sérieux. Non, j’en tremble, je ne suis pas l’homme que vous croyez. Quand je regarde d’une part l’héritage que Dieu m’a imposé, et, d’autre part ce que je suis sous le rapport de l’intelligence, de la portée dCesprity de la volonté, je me sens pris de tristesse, et je me demande pourquoi Dieu n’a pas choisi son homme parmi les forts? Il y a certainement de ma faute dans l’insuffisance où je suis ; car le péché est à la racine de toute faiblesse, même physique, mais il y a aussi du malheur. De longues maladies, des exils prolongés, ont rendu irrégulières mes premières études ecclésiastiques, et mon enfance même, presque toujours maladive, n’a pas subi le frein d’une forte discipline. Je me sens de mon temps, c’est-à-dire hâtif, insuffisant, et plus capable de promettre que de donner grand’chose. C’est une peine immense pour moi, car Dieu sait si je comprends de quels hommes le monde aurait besoin à cette heure I Pardonnez-moi de n’avoir pu contenir cette plainte sur moimême après la lecture de vos magnifiques paroles. Vous êtes, Monsieur, d’une génération que nous ne valons pas. Je le sens profondément, et c’est ce qui me rassure
un peu sur ma petitesse, car le regret de la grandeur et de la force peut sauver du moins de certaines défaites. Tant que je le puis, je me rapproche des hommes antérieurs à notre stérilité actuelle, leur compagnie pourrait nous relever, si nous étions relevables. Bien souvent, j’ai été tenté de vous parler de tout ceci à cœur ouvert, et de vous faire mes confessions de petitesse, d’exiguïté et d’impuissance; mais toute heure n’est pas bonne pour cette douloureuse chute de l’âme sur elle-môme. Votre bonne et tendre lettre m’a donné la parole; j’attends un jour où je pourrai la reprendre et vous dire à quel point je ne suis psLS heureux quand je m’entends répéter qu’on attend beaucoup de moi, et quels flots de regrets, d’amertume et de confusion une telle parole soulève dans mon cœur.
Encore et encore je vous demande pardon de cet épanchement. Je vous promets aussi d’espérer, de prier et de tout sacrifier du moins à ce que Dieu aurait voulu trouver en moi.
Laissez-moi terminer en bénissant du fond de mon cœur de prêtre et d’ami, vous-même, votre maison, tous ceux qui l’habitent avec vous, jusque et y compris vos serviteurs. Tout cela a été bon pour moi \ des degrés divers, et je voudrais être écouté de Dieu pour attirer de ce côté-là du monde la surabondance ue sa grâce et de sa lumière éternelle»
Paris, !«'■ janvier 1863.
Cher frère et ami bien-aimé,
Je ne t’ai point quitté du souvenir depuis que tu n’es plus auprès de nous, et je n’ai cessé de le suivre par le cœur, par la sympathie des mêmes admirations, par la prière, dans les diverses stations de ce grand pèlerinage que tu as le bonheur d’accomplir en ce moment. J’ose espérer aussi que tu auras retrouvé à Rome quelques vestiges de mon âme, et que certains détours, certaines ruines, certains sanctuaires t’auront parlé de moi. Tu sais bien ceux que j’affectionnais le plus, car je t’en ai souvent parlé. Je ne crois pas que tu puisses entrer à la prison Mamertine, à la chapelle souterraine de Saint- Pierre, au chœur de Saint-Jean-de-Latran, sans que mon nom vienne se joindre h ta prière. Combien j’aurais été heureux de te montrer tout cela! Combien j’aurais aimé à recommencer avec toi cette histoire passée qui est pleine de la miséricorde de Dieu et de nos souvenirs mutuels 1 La Providence ne l’a pas voulu. Pendant que tu jouis là-bas de ces grandes choses, je suis engagé de plus en plus dans le feu de peloton, et je n’ai que tout juste le temps de recharger entre deux
coups de fusil. Je ne le regrette pas, car c’est pour nous rheure de se battre, et je sais que tu souffres d’être à l’ambulance pendant que nous sommes engagés. Et cependant, j’ai des souvenirs pleins de mélancolie et des regrets sans fond et sans terme quand je pense à ces belles années de Rome dont je ne retrouverai plus la sainte paix, où l’incertitude même de la vie et de la mort mêlait un charme austère à l’enivrement de tant de beautés et qui m’ont, en somme, formé l’âme plus que dix années d’études I Ah! cher ami, je t’en conjure, ne lis pas; regarde, écoute, écoute le silence de Rome, le long des ruines de la via Appia, à la villa Volkonski, le matin au Pincio, quand au loin le dôme de Saint- Pierre sort des brumes matinales et s’éclaire du premier rayon du soleil. Ceci informe l’âme pour tout le reste d’une vie, et elle en rapporte certains rayons d’un éclat inimitable que ni la science, ni le travail, ni le génie même ne sauraient remplacer. Flâne donc beaucoup, en laissant flotter ta pensée à travers les temps, ce qui est facile à Rome. A chaque pas, on rencontre une pierre qui supprime une vingtaine de siècles pour le passant qui la regarde. On touche donc là bien facilement les extrémités des choses. Quelles leçons! quelles vues d’une originalité et d’une profondeur éternelles! C’est tout le nœud de l’histoire.
Je t’envie donc, mais surtout je voudrais augmenter ton bonheur si je pouvais, ce qui est la bonne forme de l’envie. Comment te trouves-tu pour la santé? Ne reste pas trop au soleil, et ne te sépare pas plus de ton manteau chaud que de ton ombre. Tu dois voir, dans la campagne, les conducteurs de buffles presque nus, mais
avec un grand farraiolo sur le bras ou sur l’épaule. C’est la seule cuirasse contre la fièvre.
Adieu, petit Charles, je t’embrasse tendrement. Embrasse pour moi ton compagnon, et dis-lui que j’ai toutes les peines du monde à croire que ce soit lui et non pas moi qui demeure avec toi via délia Vite,
A M. Ampère,
Paris, 9 janvier 1863.
Combien je vous remercie, Monsieur et excellent ami, de la belle lettre, bonne et indulgente, que vous m’avez écrite à propos du livre du P. Lacordaire (1). Il faudrait que des livres comme ceux-là fussent toujours lus par des âmes comme la vôtre; alors il y a harmonie préétablie, et pendant que le lecteur aime le livre, on peut dire que le livre admire et aime le lecteur. Mais quand je pense que ce livre-là peut tomber entre les mains de quelque vilain monsieur, comme il y en a, même à PAcadémie, qui peut rire après lecture, j’éprouve une sorte de frisson désagréable qui me court dans le dos. J’ai donc besoin de me réchauffer au feu de votre bon cœur, et de me dire que j’ai bien fait de publier ces charmantes lettres, puisque des yeux comme les vôtres devaient les lire.
Au reste, je suis heureux des témoignages que je reçois de la très vive admiration pour ce côté inconnu
(1) L’abbé Perreyve venait de publier les Lettres à des jeunes gens, du P. Lacordaire.
âNxNEë 1863
de l’âme du P. Lacordaire. On m’a écrit de plusieurs évêchés des choses fort encourageantes pour les amis de cette grande mémoire, et dans peu de jours la première édition de deux mille exemplaires sera épuisée. Il n’y a pas que les muses d*Étsit qui se vendent, sans parler des différences de l’article, de la vente et des acheteurs.
Quand votre lettre m’est venue, j’allais vous écrire ; vous trouverez peut-être mon désir inopportun et précipité, mais n’importe, je vous le fais connaître. Ne croyez-vous pas, cher monsieur, qu’il soit bientôt temps de publier quelque chose des œuvres philosophiques de votre illustre père? Vous m’avez dit qu’un signe des temps opportuns serait la réapparition, dans la controverse, des doctrines matérialistes et sensualistes qui combattent les œuvres philosophiques. HélasI ce signe a paru, rien n’est plus déplorable à voir que les progrès de ces doctrines dans beaucoup d’esprits qui commencent par se troubler sur les évidences rationnelles, grâce au vertige panthéistique et aux rêveries de M. Renan, et qui se calment et se fixent dans le pur matérialisme. Ceci est vrai à certains égards pour l’École normale, plus vrai encore pour une partie de rÉcole de médecine à Paris, pour la littérature officielle et les dernières productions à éclat.
M. T, a failli remplacer M. de L. à l’École polytechnique ; enfin un grand nombre de traits épars concordent à établir ce fait, malheureusement trop incontestable, d’un retour du matérialisme.
Je vous renouvelle l’assurance, cher monsieur, de mes tendres et respectueux sentiments.
A un séminariste de Versailles,
Paris, 8 février 1863.
Mon bon et cher frère en Noire-Seigneur,
J’ai été bien ému en lisant votre lettre si pleine de cœur et de piété, et je ne veux pas larder à vous en remercier. Quand vous aurez l’honneur de porter la parole de Dieu, vous saurez qu’après la joie d’avoir servi ce bon Maître selon ses forces, il n’en est pas de plus grande que celle de savoir qu’on a touché une seule âme de l’aiguillon sacré de la foi et de l’amour de Jésus-Christ.
Laissons pour ce qu’il valait mon pauvre discours, qui a dû être bien faible, car j’étais malade ce jour-là, et remercions Dieu qui a daigné se servir de cette faiblesse même pour vous fortifier et vous animer à ses saints combats. Il me semble que vous serez un prêtre selon son cœur, si vous avez une âme si sensible aux intérêts de sa gloire, si sensible aussi aux détresses des pauvres âmes. Ces deux amours font toute l’âme des vrais prêtres : l’amour de Jésus, vraie lumière et salut du monde, et l’amour des enfants de Dieu, surtout des pauvres, des malades du corps et de l’âme, des abandonnés, des pécheurs. Quand une âme est enflammée de ces deux passions, Jésus s’en sert volontiers pour l’accomplissement de son œuvre parmi les hommes, et il se plaît à en faire un grand cœur sacerdotal, humble, oublieux de soi et dévoué au salut du monde, usque ad mortem.
Je remarque dans votre lettre un accent qui trahit une disposition généreuse à se donner. C’est une grande force, qui, bien dirigée en Dieu, peut mener votre âme vite et loin du côté de la perfection sacerdotale. Que le Seigneur l’augmente en vous, et qu’il vous soutienne toujours dans l’ardeur et dans la générosité de votre sacrifice!
Oui, certainement, je prie pour vous. Moi aussi je me recommande vivement à vos prières, afin que nous méritions de notre bon Maître et Seigneur Jésus l’onction de force, de douceur, de pureté, de sainte humilité, qui seule fait les bons prêtres et seule aussi permet de traverser, sans s’y perdre, les périls de la jeunesse sacerdotale.
Au revoir et merci. Je suis à vous et avec vous toujours et de tout mon cœur.
A M. Casimir Wolowski.
Paris, 16 mars 1863.
Monsieur,
Je viens de recevoir vos Etudes sur la Pologne^ et je suis profondément touché de ce présent, en un moment où tout homme de cœur est Polonais et désirerait donner un peu de sa vie, ne pouvant faire plus, pour la résurrection de votre admirable nation. J’ose dire que vous ne vous êtes pas trompé. Monsieur, en comptant sur ma très ardente sympathie pour une cause
que je ne sépare jamais de celle même de Téteriielle justice. Je suis de ceux qui attendent son jour, et qui demandent souvent à Dieu, comme une des grâces les plus chères qu’ils puissent recevoir en ce monde, de ne pas mourir sans avoir vu le triomphe total et absolu du droit national polonais sur ce qu’on peut considérer comme l’uii des derniers vestiges du paganisme politique, je veux dire la conquête farouche, constamment réduite à la ruse et à l’elfusion du sang.
Que Dieu entende l’immense prière qui monte en ce moment vers lui pour cette sainte Pologne, et qu’il nous épargne la honte de survivre à une ruine plus affreuse que la première, et dont l’histoire ne nous pardonnerait pas d'avoir supporté la vuel
Paris, 7 avril 1863.
Madame et chère sœur en Notre-Seigneur,
Vous m'annoncez dans votre lettre votre présence à Paris vers le 20 avril et vous me témoignez le désir de me voir. Je vous assure que je le partage sincèrement, surtout si Dieu m’accorde la grâce de vous apporter un peu de soutien et de consolation dans des peines qui n’ont rien d’ordinaire. Comptez donc sur moi, autant du moins qu’on peut compter sur une pauvre créature imparfaite sous tous les rapports, et très indigente elle-même en force et en sainteté.
J’aurais voulu vous écrire longuement en réponse
à votre lettre si sérieuse et si humble, mais accablé d’occupations, je n’ai pu le faire. Pardonnez-moi ma brièveté, et veuillez surtout ne pas mesurer sur elle l’intérêt que je prends à l’état de votre âme et à vos chagrins. Cet état de votre âme me paraît bon, quoi que vous en disiez. Vous supportez sans révolte et sans scandale intérieur une de ces épreuves terribles qui pourraient ébranler dans une âme faible et peu chrétienne l’idée même de la Providence. Vous souffrez, vous languissez, vous voyez le temps s’enfuir dans une monotonie décolorée, tout cela sans chercher à remplacer, par des joies mauvaises, les joies pures que vous aviez le droit d’attendre et qui vous ont été ravies. Je trouve, quant à moi, que vous êtes fidèle à la part de la croix que Notre-Seigneur vous a imposée de sa main mystérieuse, mais paternelle et sage. Ne vous affligez pas de vos froideurs, tiédeurs, sécheresses, offrez-les à Dieu. Songez à la sécheresse de l’âme de Jésus sur la croix quand il cria : « Mon Dieu, « mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné? » Ne soyez pas trop sévère envers vous-même; tout entourée d’amertume comme vous l’êtes, vous avez besoin de douceur, même de la vôtre.
Ne cherchez pas non plus à éclaircir maintenant les ténèbres qui se sont faites sur votre destinée. Il y a le temps de la lumière, il y a le temps de l’obscurité pour les âmes. Il faut laisser à Dieu le soin de dissiper le nuage quand il le voudra; en attendant, marcher avec foi et avec courage, malgré les ténèbres, et se rappeler cette parole de Notre-Seigneur: « Celui qui marche « avec moi ne marche point dans les ténèbres éternelles,
« mais bientôt il aura la lumière de vie. » Celte lumière de vie revient un jour ou l’autre. Tout à coup, on ne sait comment, les situations les plus sombres, les plus désolées, trouvent une solution presque heureuse, et un rayon de soleil vient consoler ratterite de longues années de chagrin. Ce soleil de la consolation divine se lèvera, Je n’en doute pas, sur votre vie, sur votre âme, sur votre avenir. Dans quelle forme? je ne le sais, c’est le secret de Dieu; mais je suis sûr de sa venue, parce que «Dieu ne nous tente pas au-dessus de nos forces », dit la sainte Écriture.
Paris, 5 juin 1863.
Pourquoi donc prenez-vous tant de précautions. Madame, pour parler de votre âme et de vos peines à un prêtre qui est de plus pour vous un ami des anciens jours? Toute cette part de votre lettre m’a impatienté, et encore plus le reproche que vous me faites de vous avoir écrit sèchement la dernière fois. Hélas I serait- il vrai? J’en rougirais tristement, car les âmes sèches sont bien éloignées du cœur de Dieu qui est la bonté, la douceur, la charité, la compatissance et la tendresse éternelles! Pardonnez-moi donc ce reste d’infirmité, s’il était réellement sensible dans ma pauvre lettre, et croyez que l’expression m’aura trahi, car je vous assure que je ne sens en moi, à l’égard de votre destinée, rien qui ressemble à l’indifférence. Oui, je comprends bien vos : peines, et je sens tout ce qu’elles doivent avoir de pro- I fond et d’amer. C’est si peu ce que vous aviez le droit
de rêver, de vouloir et d’attendre! C’est un brisement si absolu de tout ce qu’il y a de plus tendre et de plus délicat dans le cœur! Oui, je comprends que la croix vous semble lourde à certains jours, et que des troubles s’élèvent dans une âme qui souffre au delà de ses forces. Il faut alors ne pas vouloir être trop au-dessus de sa faiblesse. Il faut s’abandonner un peu aux pieds de Dieu et se plaindre même ; car il le permet, lui qui s’est plaint en plusieurs endroits de la Passion. Il faut oser tout lui ' dire, même les amertumes les plus secrètes, et les douleurs qu’on n’oserait contier à l’oreille d’aucun homme, et lui, confident éternel des âmes souffrantes, comprend tout, pardonne tout, adoucit tout par les ineffables épanchements de cette grâce qui change les cœurs, d’un moment à l’autre, d’une manière si surprenante.
Ce secret de la confiance absolue envers le cœur de Dieu, je n’ai pas besoin de vous l’apprendre. Madame. Évidemment, vous le connaissez, puisque parmi de si grandes épreuves, vous êtes restée ce qu’il fallait être, une chrétienne pleine de foi et de courage. Mais soyez douce et patiente envers vous-même, ne vous condamnez pas trop quand la force vous abandonne, et surtout n’aggravez pas votre fardeau par des appréhensions vaines de l’avenir.
J’ai appris avec un vrai soulagement de cœur que votre frère tant aimé était mieux portant et que Dieu vous le ramènerait bientôt. C’est une grande force, dans votre abandon, que cette affection fraternelle dont je connais la sainte profondeur.
Adieu, dites-moi vos chagrins si vous y trouvez du soulagement. Je prierai pour vous. Il faut être bien peu
avancé dans la vie de ce naonde pour ne pas comprendre à quel point certaines douleurs sont dignes de respect, d’attention et de profonde sympathie.
Paris, 24 juillet 1863.
Je ne vous ai point encore embrassé, mon cher ami, depuis que vous avez reçu de Jésus-Christ la grâce de son sacerdoce. Si j’étais devant vous, je me mettrais à vos pieds, et je vous demanderais votre bénédiction. Bénissez-moi de loin, obtenez de Dieu pour moi la grâce de cette sainte mort sacerdotale qui sépare pour jamais un serviteur de Dieu de soi-même et du monde. Cher frère et ami, c’est à cette mort-là qu’il faut venir. Elle seule a le secret de la paix. Jusqu’à l’heure où on l’a sentie, connue, acceptée, on a l’âme dans l’agitation et le tourment. On n’est plus assez du monde pour se repaître de ses fantômes et s’enivrer de ses joies, et l’on n’est pas assez de Dieu pour vivre les yeux fermés à la terre et fixés seulement sur la volonté du divin Maître. On se débat dans cette région médiocre où les devoirs paraissent difficiles et lourds, au lieu de marcher légèrement et vite comme les bonnes troupes qui, pour aborder plus gaiement les redoutes ennemies, ont laissé là-bas tous leurs bagages. Laissons-les donc, nous aussi, mon cher frère, et marchons! Vous venez de faire à Jésus-Christ le sacrifice de votre vie, de votre jeunesse, de votre âge mûr, de vos cheveux blancs si Dieu vous les accorde; vous devez avoir l’âme tout
ailée^ comme parle Platon, et comme l’éprouvent les fils de Dieu, au lendemain des généreux sacrifices. Je vous envie les élans joyf^ux de ce vol divin!
Ensuite, il faut retomber un peu contre terre, et reprendre au jour le jour, dans la patience quelquefois amère et aride, le sacrifice qu’on croyait accompli à jamais. Mais, dans cette mort quotidienne, on trouve encore Jésus-Christ, et avec lui les joies inexplicables de la Croix. On sent qu’on avance, qu’on arrivera, et que le désert même a toutes les prophéties de la terre promise. Ayons donc courage, et demandons à Celui qui nous a choisis de nous faire des cœurs généreux.
Paris, 28 août 4863.
Madame^
Avec quel chagrin j’ai appris la mort prématurée de votre cher frère! Que vous dire sur un si triste sujet? Je ne sais que souffrir avec vous et comprendre l’immensité de votre douleur. Votre dernière lettre m’a édifié, je vous l’assure. Elle est d’une chrétienne, et ce que vous montriez de profond chagrin devant la perspective de cette perte pour vous irréparable, n’est pas, il s’en faut bien, condamné de Dieu! Tout ce que Dieu demande en de si douloureuses circonstances, est l’abandon à sa volonté, sans révolte, mais avec l’énergie de la foi. Il ne nous demande pas de trouver doux ce qui est amer, ni d’être indifférent à ce qui déchire le cœur ; tel il ne s’est pas montré lui-même au jardin des
Oliviers; mais il veut que nous sachions dire avec lui : Que votre volonté soit faite! et cela même est quelquefois héroïque.
Oui, je pense bien à votre abandon désolé, à cette solitude plus grande du cœur qui vient pour vous. Je voudrais pouvoir quelque chose pour les adoucir, mais hélas! les âmes peuvent bien peu les unes pour les autres. Je compte davantage sur Dieu, si vous savez vous faire avec lui une société vraiment intime, et lui parler de vos malheurs comme vous le feriez à un ami réel, tendre et présent.
Ayez courage et vivez beaucoup par avance dans un monde meilleur que celui-ci. Vous avez plus besoin que tout autre de cette sainte espérance.
A Vabhé de la Boissiere.
Épiûay, 28 août 1863.
J’ai tardé à vous écrire, cner et excellent ami, pardonnez ce retard à l’accablement que m’ont causé les dernières fatigues de la Sorbonne et des prédications, joint à la préoccupation d’un ouvrage sur VÉglise que je vais vous envoyer vers novembre ou décembre. Je tremble que ces deux volumes ne soient pas dignes de la sainte cause qu’ils voudraient défendre. Cependant je les ai bien travaillés et je n’aurai pas l’excuse d’une chose improvisée. Un théologien de Saint-Sulpice a tout revu. Accordez-moi une petite prière à rintention de cet ouvrage.
INNEE 1863
Saint-Ilan, par Saint-Brieuc, 1®»* octobre 1863,
Mademoiselle et chère sœur en Notre-Seigneur,
Je réponds trop tard à la bonne lettre que vous m’avez fait l’amitié de m’écrire. J’y réponds du fond de la Bretagne, où je suis depuis un mois et à la veille de revenir à Paris. Je ne connaissais nullement cette partie de notre chère France, et je la trouve extrêmement intéressante. Bien que les communications, de plus en plus faciles et fréquentes, ôtent chaque jour au pays ses allures originales, ce qui reste des vieilles mœurs mérite encore d’être étudié. On apprend là tout ce que notre vieille France avait de noble et de digne, et si l’on ne perd pas le goût de l’avenir et du progrès, on ne garde plus rien du moins de ce frivole dédain pour le passé dont tant de prétendus libéraux font un sot étalage. Votre pinceau aurait bien à faire ici. Je voudrais vous montrer une fête bretonne sur le bord de la mer, et vous faire admirer le mélange de joie et d’austérité qui se voit sur toutes choses. Qu’il y a loin de ces populations encore chrétiennes aux foules banales et abaissées des environs de Paris I Ici Dieu est de toutes les fêtes; je ne veux pas dire qu’il n’y ait rien à reprendre, mais un caractère élevé, grave et comme sacré domine tout.
Priez toujours Dieu de me donner des forces à dépenser pour son service. Je vous bénis de tout mon cœur.
Paris, novembre 1863.
Madame,
J’ai lu votre lettre avec une réelle émotion. Je ne suis plus étranger à vos peines, et rien ne m’y est indifférent. Or ce sont toujours des peines que vous me dites, et je comprends tout ce que la dernière a de cruel pour vous. Je ne vois pas encore bien le dessein de Dieu sur votre vie, mais je sais quels sont les devoirs des âmes chrétiennes dans les temps incertains et obscurs. 11 faut alors que la foi et l’amour soient leur flambeau, et qu’elles marchent sans lâcheté du côté que Dieu veut. C’est une grande épreuve d’obéissance. Combien Dieu vous récompensera de votre fidélité I Songez que toute la vie n’est pas une crise continuelle : il y a les temps calmes, fixés, décidés. Le tout est de gagner la bataille dans les heures décisives, celles où lu, destinée semble en suspens, et attend, de notre vertu comme de la grâce divine, sa vraie forme pour l’avenir.
Oui, tout consiste alors à tenir ferme, à ne pas se laisser tomber dans le doute, l’abattement, le désespoir. Ayez foi en Dieu; dites-lui souvent : « O Sauveur, « ô Maître, ô ami! je ne vous vois point, mais je sens « votre présence, et ce divin voisinage, tout en me « laissant quelque tristesse parce que vous êtes caché, « me relève cependant, me fortifie et me fait bien com- « prendre qu’il n’y a de défaite et de désespoir que là « où vous n’êtes plus. »
... Qu’on soit aimé autour de vous, non de cet amour de passion qui est égoïste, qui a des caprices, des
alternatives d’ardeur et de lassitude, des mélancolies injustes après des exigences excessives, mais de celte affection chrétienne qui a prévu l’insuffisance des choses mortelles les plus grandes, et qui ne dit qu’à Jésus-Christ ses douleurs secrètes, pourj donner au dehors la paix, la douceur et la sérénité.
... Souvent le calme extérieur fatigue l’âme plus que toutes les agitations. On a des faims et des soifs intérieures infinies... AhI c’est toujours Dieu que trouvent les Saints, dont ils se repaissent et se désaltèrent. Combien je conjure ce grand Dieu Sauveur de se donner à vous dans l’épanchement de sa force et de sa paixî
Prier Dieu d’accroître mon courage et de me laisse? mes souffrances.
Au comte de Monlalernhert.
Paris, 11 janvier 1864
Monsieur le comte et excellent ami,
Pourquoi ai-je eu la malheureuse inspiration de m’ obstiner à ne pas vouloir vous écrire, à moins d’avoir tout le temps de le faire longuement, et de la façon qui conviendrait à tout ce que je voudrais vous dire? Je suis si accablé en ce moment par l’achèvement de mon livre, par mon cours de Sorbonne et mes autres devoirs, que je n’ai pu trouver ce bon espace de temps si attendu, et que j’en suis réduit à saisir le premier moment. Laissez-moi du moins en profiter bien vite pour vous offrir mes vœux de nouvel an. Hélas I il est inévitable que cette seule parole vous ramène à Tannée qui vient de finir, et dans laquelle Dieu vous a demandé ce grand et continuel sacrifice I Combien je supplie ce Maître adoré, obéi, aimé jusque dans ses rigueurs, de mettre
sa main puissante sur la blessure de votre âme, et d’y loucher en Sauveur, ce que ne peuvent faire les pauvres hommes, ceux-là mêmes qui vous aiment le plusl
Comment à ce propos, Monsieur, pouvez-vous dire que je suis lent et tiède à vous aimer? Que cela est grandement faux, et tout à fait capable de me faire perdre mon sang-froid! Mais par bonheur, vous savez, et j’y compte, que c’est le contraire qui est le vrai. Il y a longlemps que j’ai pour vous celte admiration tendre qui fait qu’on n’est plus étranger à rien de ce que ressent une âme, et je l’ai singulièrement éprouvé dans vos dernières souffrances.
Je me suis permis, Monsieur, d’aller voir une fois votre sainte enfant au couvent du Sacré-Cœur. Je l’ai trouvée calme, heureuse, forte du côté de Dieu, mais faible à votre nom et à voire souvenir, et une phrase de votre dernière lettre que je lui ai citée l’a fait fondre en larmes. Elle m’a dit d’admirables choses, entre autres celle-ci : « Qu’elle espérait bien sentir toujours « son sacrifice et souffrir toujours, et ne point se con- « soler ni s’habituer humainement, afin d’avoir dans « le cœur une offrande à faire à Jésus-Christ. » J’en ûi conservé une grande et durable édification.
Vous connaissez mes profonds, respectueux et tendres sentiments pour vous.
Augustin Cochin,
Paris, 2 février 1864.
Combien vous êtes bon, cher ami î Je le sais, je le savais, et je puis dire que je l’admire encore. Merci de ce grand service d’ami, si grave et si dévoué, que vous m’avez rendu. Je suis absolument calme et résigné au sujet de mon livre. Je sens même, avec une certaine joie, que l’ayant écrit pour la gloire de Dieu et le bien des âmes, si mes Pères dans la foi m’en demandent le sacrifice, je le ferai volontiers, c’est-à-dire sans révolte ni amertume. Soyez donc tranquille, l’avis de l’évêque d’Orléans sera écouté avec un cœur de fils, da flglio. Vous m’avez donné naguère, cher ami, l’exemple de la paix et de l’acceptation de la volonté divine dans un grand sacrifice. Le mien serait moins méritoire, et j’es- ^vère que je saurais l’accomplir avec foi et simplicité.
S’il n’y avait qu’un retard à subir, je n’y vois aucun malheur. En tout, je m’en rapporte à ce que vous ferez et à la bonne Providence. Respectueuse et fraternelle tendresse.
Paris, mai 1864.
Ce n*est pas mon discours qui est un chef-d’œuvre (l)^ ma bonne demoiselle, c’est votre petite lettre que je
(1) Le discours sur la Vie future, l’un de ses derniers sermons, prononcé dans la chapelle de la Sorbonne. Voir au volume des Sermons, p. 325.
trouve en rentrant chez moi. J’aime bien cette joie généreuse que vous a fait éprouver ce bon monsieur qui, en louant mon pauvre discours, était Vécho de tout ce que vous ne disiez pas. \oilà ce qu’un homme ne trouvera jamais I Si cette petite phrase était dans mes œuvres, comme vous saurez l’admirer I Le malheur est qu’elle est de vous.
Je vous dirai cependant, avec la simplicité dont nous sommes convenus, que je suis littéralement accablé de félicitations pour ce discours ; mais tout ceci me fan trembler. Il faudrait être un saint pour supporter le succès dans les choses de Dieu. Autrement, si on les prend du point de vue de l’homme, quelle ruine! quelle honte! quelle abjection! Le pauvre prêtre qui, en descendant de chaire, se repaîtrait de cette horrible pâture d’orgueil, serait le plus malheureux des monstres. Je vous avoue sincèrement et devant Dieu que j’ai horreur, jusqu’à ce jour, des moindres approches de ce sentiment-là; mais je sais, par ailleurs, qu’il est à craindre, et je vous prie d’aider fraternellement ma faiblesse en priant Dieu de faire de moi un prêtre 1“ humble, 2® humble, 3® humble. Ce sont les trois vertus que je demande le plus au bon Dieu.
Mille respects, respectueux et dévoués pour Madame votre mère; respectueux et fraternels pour vous. Le mot respect n’a pas de synonyme et il est si beau que j’aime mieux le répéter que le remplacer.
Paris, mai 1864.
Votre excellente lettre m’a touché par les petits commencements de critique que vous vous êtes permis à l’endroit de mon pauvre discours. C’est une marque bien vraie d’intérêt sincère ; mais de quels éloges et de quelles précautions vous avez cru devoir envelopper tout cela, et faut-il que vous me croyiez si perdu d’orgueil que de ne pouvoir supporter une observation absolument sévère, sans être malheureux ou découragé? La charge de paraître en public, même pour le compte de Dieu et de sa gloire, expose déjà à d’assez cruelles méprises sur soi-même, pour que les amis vrais doivent traiter sévèrement le pauvre malheureux qui n’est que trop disposé à se considérer avec complaisance. Je vous en prie, prenez la chose chrétic-meraent, c’est-à-dire en ce point sévèrement, et osez me dire des vérités dont j’ai besoin pour le bien de mon âme et même pour le développement de ce que Dieu peut avoir mis en moi.
Je vous remercie toutefois de votre effort ; je vous en sais gré, et il me donne l’espérance de vous voir arriver un jour à cette sincérité grave et ferme qui est plus rare dans le monde que la perle et le diamant.
Je prierai pour votre âme qui est pure et en bonne voie, simple et droite. Ne m’oubliez pas non plus devant Dieu. Il est effrayant de donner beaucoup en parole sacrée quand on a peu de chose dans le trésor intérieur de l’âme; c’est une véritable dilapidation. Hélas I hélas I il ne faudrait parler que comme le vase qui déborde.
Je vous bénis en Dieu.
AlIxNÉE 1864
Au comte de MontalemberU
Les Eaux-Bonnes, 21 juillet 1864.
Monsieur le comte et excellent ami,
J’ai été très fatigué depuis que je n*ai eu le bonheur de vous voir, et il m’a fallu quitter Paris, faire ce grand voyage des Pyrénées, et venir chercher ici dans ces Eaux un peu de sanlé et de force. Je vais mieux déjà, et mon médecin me laisse l’espérance de reprendre mes occupations à Paris.
J’ai reçu de vous avant de partir, cher Monsieur, une lettre éloquente et tendre que j’ai relue vingt fois et qui m’a apporté de la consolation. Votre péroraison m’a paru si belle que je la sais par cœur, je vous avoue même que je l’ai récitée à plusieurs de mes amis. Oui, et vous avez raison, je suis fier d’être déjà traité comme tant d’autres,... et quand je repasse ma pauvre vie dans mes souvenirs, assurément je n’y vois rien qui semblât me promettre, ni surtout me mériter cet excès d’honneur. Dieu est bon, et il se plaît à récompenser les plus faibles efforts. Si j’avais la moindre ambition, j’entends celle des charges et des dignités, je pourrais craindre que la calomnie ne finît à la longue par me créer des obstacles insurmontables ; mais Dieu m’a fait encore cette grâce qu’à aucun moment de ma vie, je ne me suis senti plus complètement et radicalement dépouillé de toute espèce de désirs à cet égard. Je me sens l’ambition de servir Dieu, de calmer les esprits ombrageux des hommes de notre temps et de les ramener à Jésus-Christ qu’on leur
a df^fîguré; d’avoir même du talent et de l’infînence par l’esprit sur l’opinion, et de m’en servir pour la sainte cause à laquelle j’ai donné ma vie. Cette ambition-là, j’espère bien la conserver toujours, et nul, que je sache, ne peut l’entraver ; mais c’est la seule qui soit dans mon cœur. Je sens quelle force donne ce profond sentiment. On ne craint rien quand on ne désire rien, et les rapports même intérieurs de l’âme avec Dieu deviennent plus purs, plus confiants, plus doux parce qu’ils sont plus désintéressés du côté de la terre, plus affranchis de ce qui trouble tant les cœurs des hommes...
Permettez-moi, Monsieur et tendre ami, de vous embrasser avec ce filial respect que j’avais tant de bonheur à me sentir dans les bras du P. Lacordaire.
Paris, juillet 1864.
Ma chère enfant (1),
Je suis tout à fait souffrant ces jours-ci, et je n’ai pas la force de vous écrire comme je l’aurais voulu.
Demeurez en paix aux pieds de Dieu, ferme et douce. Ce sont deux grandes vertus qui s’allient parfaitement dans les belles âmes, et qui servent les desseins de Dieu plus quela force, l’impétuosité, la violence. Acceptez l’épreuve de l’attente. Elle est bonne de toutes manières, surtout si le dessein de Dieu demeure le même en votre âme, comme je le crois. Vous serez alors beaucoup plus forte et vous aurez la joie de sentir que le combat a été bon.
(1) Cette lettre et celle d’octobre 1864 sont adressées à une jeune fille qui, peu de temps après, entrait chez les sœurs de Saint-Vincent de Paul.
Aimez de plus en plus Jésus-Christ. C’est le tout du christianisme. Aimez son Évangile, son esprit, ses exemples, sa charité, l’élévation de sa doctrine, sa vie, ses larmes, ses promesses, sa croix! Vivez en ces grandes choses. Mettez toutes vos angoisses, vos impatiences, vos peines aux pieds de Jésus crucifié. Si vous pleurez, que ce soit sur ses pieds divins; là, les larmes se changent en trésors sacrés pour la vie éternelle.
Communiez souvent et librement. Vous avez avec Jésus-Christ des droits d’épouse, usez-en dans une sainte liberté. Je vous le permets de tout mon cœur.
Enfin, ma chère enfant, priez et attendez en aimant, je ne sais vous dire mieux. Je vous bénis et me recommande moi-môme à vos prières.
A Auguste Cochin,
Orléans, 26 septembre 1864.
... Mon but a été de faire connaître, comprendre et aimer l’Église aux jeunes gens du monde, et de montrer toutes les harmonies profondes qu’il y a entre l’œuvre divine et les grands et généreux désirs de l’âme humaine (1). J’ai, dans ce dessein, rapproché constamment la constitution de l’Église des besoins profonds et essentiels de l’homme, considéré surtout comme être social. J’ai montré que les plus grands instincts sociaux de l’humanité sont satisfaits dans l’Église et par l’Église, et qu’elle a le secret des vertus, par
(i) Dans son ouvrage sur r Église (alholique.
ANîTffE 1864
conséquent du progrès et du bonheur des hommes. En un mol, j’ai tâché de faire admirer et aimer l’Église catholique, et de la montrer comme tout ce qu’il y a de plus vivant, de plus actuel, de plus nécessaire et de plus persistant dans le monde.
Les esprits auxquels je m’adresse avaient besoin de ce langage. Voilà le gros du travail. Soyez mille fois remercié pour tout ce que vous ferez.
Paris, octobre 1864.
Ma très chère fille en Notre-Seigneur,
Ayez toujours courage et patience. La lumière se fait dans la douceur, et les sacrifices mêmes que Dieu vous impose serviront à vous fortifier dans ce que Dieu veut de vous. Combien je suis heureux d’apprendre votre conduite à la maison et à l’égard de vos parents I Soyez héroïque dans la douceur et la fermeté patiente. Il faut qu’on admire en vous quelque chose d’évidemment plus grand que vous-même et qu’on y sente la présence de Dieu. Je vous parle peu des lèvres, mais je pense à vous et je prie pour vous.
Demandez à Dieu de me rendre la vie et les forces si je dois faire du bien aux âmes et servir à sa gloire; autrement laissez faire les choses. La vie est assez pleine de périlsq)our qu’on la quitte, si Dieu l’ordonne, avec une joyeuse et prompte obéissance.
Je vous bénis du plus profond de mon cœur.
àlS^NÈE 1864
Paris, 2 octobre 1864.
Taî bien souvent pensé à vous, Madame, et j*ai vécu, je vous l’assure, avec vos afflictions. Je n’ai pas l’âme forte contre les douleurs intimes, et cette disposition à souifrir beaucoup et longtemps de certaines blessures, peu apparentes aux regards les plus voisins, me rend très compatissant aux souffrances analogues des âmes ; je l’ai ressenti pour vous. J’avais d’abord confiance en la main de Dieu qui, après aes temps de grandes épreuves, envoie souvent des consolations inattendues. J’avais aussi quelque espoir bien banal dans l’action du temps. Malheureusement je sais qu’il y a des plaies profondes que le temps ne fait qu’envenimer. Enfin je reçois votre lettre et elle me dit que vous souffrez toujours.
Souffrir! Singulière chose qu’il faille toujours en revenir là, tandis que toutes nos aspirations, tous nos instincts, tous les appels de notre nature vont si clairement vers un bonheur dont il ne semble pas que nous puissions être privés avec justice! Et puis quelle étrange contrai fiction à tant d’éléments et de commencements de félicité qui sont en nous ! Nous sentons si clairement, si profondément que le bonheur serait possible, facile, qu’il est voisin, qu’il est là tout proche, encore un peu et tout serait achevé ! Mais non, il y a ce grain de sable, il y a cette légère déviation, il y a cette pauvreté, il y a ce rien qui détruit le tout et nous replonge dans les détresses d’un cœur trompé. Quelle souffrance! Ah ! plaignons-nous, pourvu que ce soit de cette plainte respectueuse qui adore dans sa souffrance même le
secret de Dieu et ne désespère jamais de sa bonté. Tout serait irréparable si les espérances éternelles étaient vaines, et j'avoue bien alors qu’il n’y aurait de sensé que l’indignation et le désespoir; mais heureusement il n’en est rien, et nous sommes attendus, après ces temps de luttes et de contradictions, par une substantielle réalité bienheureuse qui sera la paix, l’intelligence, l’union parfaite et sans troubles, l’assurance d’une possession sans défaillance et sans déclin! Il faut savoir attendre, les yeux fixés sur ce sommet éternel, être courageux et mériter ce qu’on espère.
Oui, le seul remède à ce mal serait un amour si généreux pour Dieu que tout en nous lui fût vraiment donné. Je connais quelques âmes qu’une grâce admirable de Dieu, reçue très fidèlement, a élevées à cet état d’union intime avec Jésus-Christ : elles vivent avec lui, elles portent sa croix, elles reçoivent ses divines visites, elles l’attendent comme on attend celui qu’on aime, elles pleurent quand il tarde, elles sont dans une extase de bonheur quand il demeure, elles lui content leurs peines, elles entendent ses réponses, elles mouillent de larmes d’amour ses pieds et ses mains. Est-ce un rêve, est-ce une folie? Mais ces âmes sont fortes, chastes, humbles, courageuses, dévouées aux vertus pratiques. Voilà un rêve qui se traduit en vertus éveillées et en folie divine I
Je crois que certaines âmes ont besoin de cet amour de Dieu porté jusqu’à un certain excès, et je crois que la vôtre est de ce nombre. Je vous le dis parce que je le crois et que c’est de mon devoir de vous le dire. Oui, aimez Dieu, aimez Jésus-Christ, et encore plus, et plus encore I Après cela, lectures, méditations, offices, l’É-
glise, les sacrements, toutes ces choses sacrées se trouveront naturellement en votre vie pour la soutenir et roccuper. Les soins de votre vie selon le monde, vos devoirs de fille, de mère, d’épouse, d’amie, s’y trouveront aussi. Jésus-Christ sera au milieu de tout cela, il ne quittera pas votre cœur, il vous suivra partout, jusque dans les fêtes profanes, il vous suivrait jusque dans de plus grands périls. Tout sera en paix, en ordre et en force dans votre âme; et vous ne craindrez plus rien. Saint Augustin a écrit cette belle pensée : Fecisti nos ad te, DeiLS, et irrequietum est cor nostrum donec requiescat in te.
Pau, 23 décembre 1864.
Mon bon père (1),
Je veux te souhaiter les bonnes fêtes de Noël, le huone feste, et te donner pour cadeau l’assurance que je vais mieux déjà, dans un repos absolu et entouré de soins. Si ma santé ne recevait pas de ce régime un bienfait souverain, il faudrait en désespérer.
Je ne te dirai pas, mon bon père, que tout ceci se passe sans qu’on sente le sacrifice. Cet éloignement de tout ce que j’aime et de tout ce qui m’attire est très pénible. J’ai besoin de courage et j’en demande à Dieu. Je te remercie tendrement d’avoir entendu la messe plusieurs fois à mon intention. Je puis te dire en toute sincérité que tu t’acquittes ainsi d’une grosse dette, car
(1) L’abbë Perreyve, déjà très malade, était allé passer Phiver à Pau, où M. et Gheuvreux lui avaient offert une généreuse et tendre hospitalité.
il y a longtemps que j’ai l’habitude de dire fréquemment la messe pour toi. Autrefois, je la disais toujours en vue d’une espérance bien chère qui s’est réalisée. Depuis que, sur les choses de Dieu, nous avons le bonheur de n’avoir plus qu’un cœur et qu’une âme, je la dis souvent encore pour toi, en actions de grâces, et aussi pour demander à Dieu de te soutenir et de te sanctifier dans tes grandes et continuelles soulfrances (1). Maintenant que j’ai besoin d’un secours spécial, je te remercie de le demander à Dieu : il a entendu le fils pour le père, il entendra le père pour le fils.
Adieu et courage, je vous bénis tous trois pour la Noël.
A M. Egger.
Pau, 30 décembre 1864.
Monsieur et bon ami.
Je n’ai pas le courage d’avoir toutes les amertumes de l’absence, et je vous envoie mes respectueux et tendres souvenirs. Dieu sait quelle reconnaissance j’ai pour vous, quand je songe aux soins affectueux dont vous avez entouré mon bon père depuis si longtemps! Quand je veux me consoler de ne pouvoir plus apporter dans son salon, le soir, un peu de consolation et de
(1) M. Perreyve était atteint, depuis plusieurs années, d’une cruelle maladie, qui avait interrompu son enseignement à l’École de droit, et à laquelle il devait succomber, quatre ans après la mort de son bien-aimé fils.
gaieté, je pense à votre sollicitude d’amî, et je vous vois entrer par la petite porte qui met si près de nous votre aimable intimité. Laissez-moi donc vous bénir au passage et vous dire que je ne vous dis pas toute ma gratitude.
On dit que je vais assez bien. L’autre jour, après m’avoir examiné, mon médecin, un brave homme, se rasseoit et me dit : « Oh 1 depuis les Eaux-Bonnes, il y « a du progrès, sensiblement du progrès. » Moi, je comprends tout simplement qu’il trouve du progrès dans mon mal, et je lui réponds très cordialement : (( Eh bien, cher monsieur, je vous remercie de votre « franchise; j’aime beaucoup mieux savoir la vérité. » Le pauvre homme a bondi et protesté que son progrès était dans un tout autre sens, à quoi j’ai bien voulu croire. Ce pauvre médecin criait dans son accent du Béarn : « Pour qui me prenez- vous de vous avoir dit la (( vérité, si je l’avais trouvée mauvaise? » C’était la meilleure scène, où vous pouvez voir aussi, cher monsieur, qu’il y a deux sens différents du mot progrès, selon que l’on l’applique au bien ou au mal ; distinction lumineuse autant que simple et tout à fait nécessaire.
Adieu, Monsieur et cher ami, soyez bon pour ce premier jour, et permettez-moi de vous embrasser de tout mon cœur.
0 jour bienheureux de l’éternité qui remplira nos cœurs des vraies joies et rassasiera tous nos grands et purs désirs I Maintenant, toujours des inquiétudes, toujours des séparations, toujours la dispersion de ceux que vous avez faits, Seigneur, pour laréumon fraternelle. C’est elle que nous attendons, c’est elle que nous vous demandons! Soutenez nos âmes. Seigneur, durant le chemin; que le combat ne les épuise pas, que le découragement ne s’empare pas d’elles; que l’espérance de vous posséder un jour et de jouir alors en vous de cette fraternelle union, les relève à l’heure de la tristesse en leur montrant le fruit de leur sacrifice. Père plein de miséricorde et d’amour, bénissez la bonne volonté de vos enfants I
Vierge sainte, au milieu de vos jours glorieux, n’oubliez pas les tristesses de la terre. Jetez un regard de bonté sur ceux qui sont dans la souffrance, qui luttent contre les difficultés, et qui ne cessent de tremper leurs lèvres aux amertumes de la vie.
Ayez pitié de ceux qui s’aimaient et qui ont été séparés.
Ayez pitié de l’isolement du cœur.
Ayez pitié de la faiblesse de notre foi.
Ayez pitié des objets de notre tendresse.
Ayez pitié de ceux qui pleurent, de ceux qui prient, de ceux qui tremblent... donnez à tous l’espérance et la paix! Ainsi soit-il.
àNNÉË 1865
Pau, 17 janvier 1865.
Je vous bénis, madame, d’avoir pris si ardemment et si généreusement la direction de ces deux pauvres âmes qui n’avaient sans vous aucun soutien. N’abandonnez pas la pauvre B... Elle est bien en péril, étant seule au monde, avec son cœurl Ces bonnes œuvres occupent votre âme, et cependant lui laissent encore du temps pour la pensée, la réflexion, je n’ose dire, la rêverie. Vous avez le vrai remède aux maux vains et imaginaires de l’âme : c’est la charité, c’est le dévouement aux vraies misères. Les gens qui sont blessés de l’idéal et qui en souffrent devraient se loger près d’un hôpital, et quand le cœur est trop endolori et languissant, ils devraient traverser la rue, et entrer dans la salle des aigus, ou celle des chroniques, ou celle des amputés. J’ai fait quelquefois cette expérience, et je vous assure qu’elle est souveraine.
Cependant je ne suis pas de ceux qui traitent de chimère toute souffrance de l’âme. Hélas I elles sont souvent plus cruelles que celles du corps ; mais je crois qu’alors la souffrance d’autrui vous tire de l’égoïsme et de ce repliement découragé sur soi-môme qui augmente le mal.
Pardonnez-moi de vous répondre avec inexactitude; je n’ai pas beaucoup de forces, et ie les réserve tant que je puis pour un peu d’étude.
.4 M. Vaumônier de Sainte-Barbe.
Pau, 9 février 1865
Monsieur Tau mô nier,
Ce n’est pas sans tristesse que je vois approcher le premier dimanche de carême, et Je me mentirais à moimême si je voulais me dissimuler ce vrai chagrin. J’ai espéré longtemps que le retour plus rapide de mes forces me permettrait un coup de hardiesse, une de ces entreprises où le cœur se charge de tout ; mais bien que ma santé soit meilleure, elle ne supporterait évidemment pas en ce moment la secousse de la bataille, et c’est à l’ambulance, tristement, qu’il me faut rester.
Je voudrais. Monsieur l’aumônier, que vous Qssiez connaître mes regrets aux directeurs de Sainte-Barbe, auprès desquels j’ai trouvé un accueil que je n’oublie pas. Je ne vous charge de rien dire à votre chère jeunesse. Dieu me l’avait un instant confiée, et je sens trop maintenant ce que sont de tels liens; car je vous assure que j’éprouve à son égard une vraie douleur, comme je n’avais nulle part éprouvé une plus grande joie, qu’en parlant à ces jeunes gens. Je souhaite du fond de mon Âme que mon successeur hérite de la sympathie qu’ils me donnaient, et rien ne me serait plus pénible que de voir leur bienveillance pour moi devenir une petite difficulté à vaincre pour le prêtre qui parlera cette année. Ce n’est point ce genre de succès que j’ai cherché en leur parlant de Dieu, et j’espère qu’ils sauront, sans être infidèles à un souvenir qui m’est cher, accueillir celui qui vient comme ils m’ont accueilli.
Vous avez vu de près, cher monsieur, combien Taimable accueil de Sainte-Barbe relevait mon courage et me donnait des forces qui commençaient à me manquer; tout est là pour un pauvre homme qui parle, et c’est bien l’auditoire qui fait le discours.
Je regrette toutl Je regrette vos bonnes réceptionî du dimanche matin; je regrette une admirable tasse de café au lait que votre excellente domestique tenait prête à sept heures moins un quart; je regrette ses soins que ma distraction déplorable a paru oublier, tandis que j’en suis dévoré de remords. Je regrette cette demiheure, quelquefois bien allongée, passée à la barre de cette vive, étincelante et spirituelle assemblée; je regrette ma chère fatigue que j’aimais à offrir à Dieu en remontant vos escaliers. Tout cela est du passé, déjà loin I
Croyez, Monsieur l’aumônier, que je vous remercie de m’avoir donné ces souvenirs. Vous voyez qu’ils embellissent maintenant des jours un peu assombris. C’est ainsi la vie de ce monde, et encore faut-il bénir Dieu quand il a permis de connaître pendant quelques jours les joies très hautes et très pures que j’ai connues à son service.
Veuillez agréer. Monsieur, l’expression de mon très humble et affectueux respect.
A Augustin Cochin,
Cher bon amî,
Pau, mars i865.
Je reviens encore à votre palme académique, pardonnez-moi ; vous savez que les gens de province sont en retard et tombent de la lune en fait d’opportunité. Non, je ne vous ai pas assez dit combien j’ai été heureux de ce grand succès. Il est très important pour vous ; il me semble qu’il ajoute à votre influence extérieure et que l’autorité de vos doctrines sera plus incontestée dans un certain monde. Enfin on aime voir ses amis devenir immortels ^ vous surtout, cher ami, qui, j’en suis sûr, n’en perdrez pas l’habitude d’être bon, et me permettrez encore de causer avec vous si j’ai le bonheur d’aller cette année à Laroche.
Je vais mieux, j’ai l’espérance de reprendre mes travaux de la Sorbonne. En attendant, j’ai réuni dans un petit volume ce que j’ai fait sur la Pologne, — discours et articles. — Au moins je n’aurai pas été tout à fait inutile, cet hiver, à la vérité et à la justice. Laissez-moi vous dire que j’ai reçu un grand nombre d’adhésions à ce sujet. Gela m’a beaucoup touché; on est si heureux de servir, même petitement, une grande cause.
Figurez-vous qu’on ne vous connaît pas personnellement ici, mais qu’on vous admire, qu’on vous aime, qu’on vous lit, que vous y êtes un ami intellectuel dont le nom revient à chaque moment. Pour moi, j’y ajoute le cœur - les personnes chez lesquelles je suis sont, par
leur bonté, bien dignes de vous connaître en personne après qu’elles professent pour vous une si profonde estime. On parlait l’autre jour du bonheur et du bonheur mérité. Je me suis permis de ramener là votre nom ; vous êtes pour moi l’une des justifications sensibles de la Providence qui se cache si souvent en ce monde. Ah! très cher ami, que Dieu bénisse tout ce qui vous entoure! Je puis dire que je jouis de vos joies et qu’il m’arrive de me reposer dans leur souvenir. J’admire en vous surtout deux choses : que le bonheur vous ait laissé la flamme du travail; qu’il vous ait laissé le don de voir que d’autres sont moins heureux que vous. Vous êtes académicien, je suis depuis quatre ans professeur de Sorbonne; où est le temps de nos charades chez Adrien G...? Comme ce fleuve marche vite, tantôt baignant des rives heureuses, tantôt déchirant ses flots contre des rochers arides! Par bonheur, Dieu estl’Océan; quelle profonde et tranquille joie de le savoir I Adieu, je vous aime sur ce fleuve qui s’enfuit, et je vous aimerai encore quand sera venu le repos... Tout à vous.
Pau, mars 1865.
Je voudrais répondre à chaque ligne de votre aimable lettre. Je bénis Dieu de vous mettre au cœur cette généreuse charité. Vous faites un grand bien et vous en recevez autant. Demandez à Dieu que je retrouve assez de forces pour me donner à mon tour aux autres. Car un prêtre est un homme créé et mis en ce monde pour les
autres. Ramené à lui-même, il n’a plus de raisond'être. Quant à moi, je suis las de ma pauvre personne, et l’idée de mes chers Sainte-Barbe commence à ne me laisser aucun repos. C’est quelque chose qui va de la tête au cœur et du cœur à la tète. Mon médecin ne connaît pas cela, je lui pardonne; il n’est pas prêtre et n’a pas prêché trois carêmes à Sainte-Barbe, avec demande d’un quatrième. J’aurais plus de confiance en vous pour comprendre cette maladie-là.
Au comte de Montalembert
* Pau, 24 mars 1865.
Monsieur le comte et excellent ami.
Je ne puis vous dire à quel point votre lettre m a touché. Vos éloges sur mon livre me sont précieux. Vous êtes un admirable juge en pareille matière et je suis heureux d’avoir votre assentiment. Je profiterai de vos critiques qui sont d’ailleurs relatives à des points de détail, puisque, quant à l’ensemble, vous l’admettez et l’approuvez.
Ce que vous m’écrivez est beau, et je ressens en mon âme ce que vous ressentez dans la vôtre, — peutêtre avec plus d’espérance, — et il ne faut pas m’enlever ce fragment du trésor, car si Dieu me laisse vivre, j’ai besoin de croire que les gens de mon âge verront des jours meilleurs. En attendant, je vis très assidûment et presqu’exclusîvement avec les choses et les hommes
du passé. Par bonheur, j’ai eu le temps de connaître un autre âge qui finissait et de jouir de ses derniers éclats. Je passe des heures, le soir et bien avant dans la nuit, avec le P. Lacordaire. Nous conversons... Je vois cette belle tête, humble et libre. Je lui renouvelle la promesse de vivre et de mourir dans le culte de ce qu’il a aimél
Adieu, Monsieur et ami, je sens cha'que jour davantage combien mon âme est liée à la vôtre.
Pau, 27 mars Î865.
Monsieur et excellent ami,
Je suis touché plus que je ne sais vous le dire de vos félicitations au sujet de mes articles polonais. Tout cela va être réuni dans un volume qui sera vendu au profit des pauvres de l’émigration (1). Ainsi Dieu a permis avec miséricorde que tout mon hiver ne fût pas perdu, et que je puisse faire quelque chose pour cette grande et sainte cause de la Pologne.
Mais l’important pour moi n’est point ce petit livre. Ce sont mes deux volumes à' Entretiens sur l'Église catholique (2), dont vous êtes le second père; car, en aucune circonstance, je ne pourrai oublier l’admirable et charitable patience avec laquelle vous avez bien voulu
(1) La Pologne, vendu au profit des pauvres Polonais.
(2) Ces deux volumes contiennent les leçons de son cours en 1862 et 1863.
AxNNEB 1865
lire le premier ces feuilles, plume en main, et les corriger. Je ne sais plus et ne puis plus vous remercier. Que Dieu vous récompense pour ce don de sages et sincères conseils, le plus grand qui puisse être fait en ce monde !
Vous me dites que « vous n'entendez parler de mon « ouvrage qu’avec éloge ». Voilà une parole qui m’a été fort douce à l’esprit, car le monde ecclésiastique où vous vivez est mon juge naturel, et je me déclare très sensible à ses jugements. Veuillez bien remercier d’avance le jeune prêtre qui a la bonté de s’occuper de ce livre et de lui consacrer un travail. Je ne doute pas que ce ne soit un des meilleurs de ceux qui paraîtront.
Soyez bon jusqu’au bout pour ce livre, cher Monsieur; j’insiste, parce que je sais que vous pouvez beaucoup.
Oui, vous avez bien raison d’appliquer à votre situation mes deux aphorismes : V âme est et V âme passe. A travers des difficultés vous avez fait un grand bien, donné une direction élevée, intelligente à un grand nombre de jeunes gens, et quels jeunes gensi Ceux qui dirigeront les consciences et seront les guides du monde I Votre poste est caché, mais admirablement puissant. Je le comprends, je vous l’assure, chaque jour davantage, en rencontrant cà et là des esprits en qui l’idée chrétienne a été semée par un homme qu’ils ont quelquefois à peine approché, mais dont le contact a été une révélation. Vous pouvez voir mieux que personne à quel point il devient nécessaire d’arracher les âmes, surtout celles des pasteurs, aux doctrines qui ne peuvent sauver le monde, et qui doivent disparaître pour laisser le champ libre à la pure vérité de la parole de Dieu, C’est ce but que nous voulons atteindre
chacun dans notre voie, comme tout vrai ministre de Jésus-Christ.
Je vous demande vos prières. Adieu. Je vous reverrai le saint jour de Pâques, dans notre chère église de Saint-Sulpice; c’est là que je vous donne rendez-vous. MiJle témoignages du plus respectueux attachement.
Paris, 14 avril 1865.
Ai-je besoin de vous dire, ma chère cousine, le chagrin profond que j’éprouve à être cloué sur mon lit pendant que vous auriez besoin de moi, et que je serais si heureux de vous être utile? Croyez bien que le premier jour où je pourrai mettre un pied devant l’autre, j’irai aussitôt vous voir.
Je vous supplie de ne pas vous croire aussi malade que vous le dites. J’ai la ferme espérance que cette attaque cédera, comme d’autres fois, aux soins qui vous entourent.
Oui, dans un mois, nous serons tous ensemble à Épinay. Vous rappelez- vous, l’an dernier, ce délicieux mois de mai, blanc comme neige, rose et vert tendre, avec un beau soleil chaud et toute la nature en fête? Huit jours plongés dans cette atmosphère remettent mieux la vie que tous les remèdes (1).
Adieu et bon courage! Après tout, quel est le pire
(1) Revenu de Pau encore plus malade, il fut, en effet, conduit à Ëpioay; mais il lallut bientôt le ramener à Paris, où il expira le 26 juin 1865.
qui puisse nous arriver, à nous chrétiens? C’est de passer de ce pauvre monde de soiiffiance, de péché, de séparation et d’expiation, au monae de nos désirs et de nos espérances. Il ne faut pas que, lorsque nous sommes malades et que l’approche de l’éternité se fait sentir à nous, nous ayons moins de confiance et d’espérance dans notre foi. Aimons la volonté de Dieu, dans toute son étendue, sans aucune exception. Acceptons tout ce qu’elle nous apporte avec la persuasion invincible que Dieu nous aime souverainement et qu’il veut tout pour notre plus grand bien.
Épluay, Î2 mai 1865.
Vous êtes bonne, Madame, de ne pas m’oublier à Laroche, au milieu de toutes les choses douces, heureuses, prospères que Dieu a mises près de vous, et dont vous avez le droit de jouir en paix, parce qu’il n’y a pas un atome de votre bonheur qui ne soit mérité. Ainsi donc vous me demandez de mes nouvelles : elles ne sont pas brillantes; je suis extrêmement faible. On me fait suivre un traitement énergique, mais surtout je me rappelle vos indications dont je reconnais tous les jours la justesse. Je prends exactement le bouillon dont vous avez donné la recette à ma mère; enfin. Madame,
I si je guéris, je devrai beaucoup à vos conseils.
J’ai vu dans les journaux que vous vous occupez d’une œuvre qui a toutes les sympathies de mon cœur, celle des pauvres esclaves du Sud dont il s’agit de vêtir i Vl misérable liberté. Je veux vous envoyer mon offrande
par la première occasion. Je pense que mon cher et bon ami M. Gochin est heureux de voir le triomphe d’une cause pour laquelle il a tant et si bien combattu. S’il avait un peu d’ambition de bruit et de gloire, il irait maintenant en Amérique. Quels accueils lui seraient faits, et quelle ovation! Moi, je veux comme vous qu’il reste en France, à Laroche, et qu’il continue à délivrer les esclaves, car il n’y en a pas, hélas 1 que dans la Caroline du sud.
Je bénis de cœur vos chers enfants et vous offre l’hommage de mon respect.
Au comte de Montalemhert,
Épinay, 14 mai 18G5.
Monsieur et excellent ami,
Je voudrais bien vous dire que tout va bien, et faire sur ma santé de la littérature officieuse; mais vous êtes un trop véritable ami pour n’avoir pas droit à ce qui est la vérité. Je suis toujours sous l’empire de ce mal qui résiste aux remèdes et m’ôte toute force.
Je n’écris pas, je lis à peine. J’ai voulu composer le premier chapitre du livre dont je vous ai parlé pour les jeunes gens. Je n’ai rien pu trouver dans ma pauvre tête. J’en ai été effrayé; évidemment, c’est le repos animal que je suis condamné à prendre. Plaignez-moi, cher Monsieur, car Dieu ne pouvait me flageller d’une manière qui me fût plus douloureuse»
Je suis d* ailleurs en grand calme dans les eaux profondes de l’âme : sive per vitarriy sive per mortem. J’accepte bien volontiers ce que Dieu voudra, et je dois dire que, depuis plusieurs années, plusieurs raisons, les unes générales, les autres particulières et personnelles, m’ont rendu plus facile le détachement et le non regret de ce monde.
Mes amis prêtres veulent faire une neuvaine pour mon rétablissement. Elle commence mardi prochain et finira le jour de l’Ascension. Vous avez l’âme très pieuse et j’ai confiance en vos prières, mais vous ne demanderez rien qu’à la condition que je demeure fidèle à tout ce que Dieu a voulu de moi, car à voir ce que deviennent certains hommes, pour l’amour de quelques honneurs, c’est à faire peur de la vie, et à dégoûter de demander de guérir.
Adieu, permettez-moi de bénir vos chers enfants.
Épinay, 44 mai 1865.
Laissez-moi seulement vous bénir. Je suis très fatigué, très accablé, et la plume ne me tient pas dans la main. Vous m’écrivez de pieuses lettres qui me font du bien, nous avons l’âme accordée en la. Pour moi, c’est le ton divin.
Je souffre d’être loin de tout ce que j’aimerais. Il faut être brisé et broyé, et adorer la main qui fait ce grand travail.
Mes amis commencent après-demain matin, pour ma guérison, une neuvaine qui finira le jour de l’Ascension.
Adieu. Des orages, du soleil, des nuages, des retours de bleu et des chants d’oiseaux... Pauvre petite terre de ce monde qui se débat pour protester qu’elle n’est pas le ciel, mais qu’elle attend l’éternel jour dont elle porte déjà çà et là quelque prophétique rayon î
Mai 1865.
Si je meurs, il faut encore bénir la main de Notre- Seigneur, qui a des droits souverains sur notre vie, nos actions, nos pensées, nos espérances, notre amour 0t notre mort...
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