ANISÉE
J’avai» vu, aup^^s de vous, Jeanne d’Arc sous la figure d’une petite enfant ; vous m’aviez montré ses champs, sa pauvre maison, son petit jardin, les bois où elle allait conduire ses troupeaux. Je l’ai retrouvée à Orléans dans tout l’éclat de sa gloire et de ses triomphes. Il me semble que j’ai suivi ainsi, dans ses phases principales, la vie de la sainte enfant et que je suis entré moi-mème dans le développement de cette héroïque destinée.
Ces fêtes d’Orléans sont admirables, elles sont plus belles que je ne le croyais. Sous ce rapport, permettezmoi de vous dire qu’Orléans fait honte à votre département; Jeanne d’Arc y est vivante, honorée, glorifiée comme elle le mérite, tandis qu’il y a trop peu de choses en son honneur autour de Domrémy. Si vous n’étiez pas là, Monsieur le Curé, vous et les bonnes sœurs qui ont le culte de cette sainte mémoire, je ne sais ce que cela deviendrait. J’ai fait une scène en partant, à Vaucouleurs, où j’ai retrouvé, après une demiheure de recherche, l’ancienne chapelle du château du sire de Baudricourt. Cette chapelle est admirablement conservée, les voûtes sont intactes et d’un beau gothique, et elle sert aujourd’hui d’écurie ! Et Jeanne d’Arc y a prié pendant plusieurs mois avant de partir pour délivrer la France I Je ne comprends rien à l’ignorance et à l’indifiérence d’un conseil municipal qui laisse, dans l’oubli et dans la ruine, de tels souvenirs et de tels monuments. J’écrirai à ce sujet au maire de Vaucouleurs.
J’ai commencé à recueillir un peu d’argent pour le c<alice que je veux offrir à la paroisse de Jeanne d’Arc. J’espère y arriver pour la fin du mois.
Veuillez renouveler mes sentiments de profonde gratitude aux bonnes sœurs, à la révérende mère Gertrude en particulier. Dès mon retour à Paris, je ferai monter la croix qu’elle m’a donnée. Je bénis de tout cœur les chères enfants qui ont le bonheur de grandir et de se développer de cœur et de corps à l’ombre de ce sanctuaire où est née la plus pure et la plus généreuse fille de France.
A M. le curé de Domrémy,
Paris, mai 1862.
Monsieur le Curé,
Je reçois à l’instant d’Orléans une lettre qui me remplit de joie, puisqu’elle m’annonce que ma demande a été enfin couronnée de succès, et que l’étendard de Jeanne d’Arc, exécuté fidèlement sur l’original conservé à Orléans, vient d’être envoyé à Domrémy. Je suis bien heureux d’avoir pu ainsi procurer à votre commune et à votre chère église ce bel étendard qui sera, je l’espère, celui de la foi, de l’honneur, de la piété, du patriotisme, comme il l’était dans les mains de Jeanne d’Arc.
Le souvenir de la sainte héroïne retrouvera par là plus de vie et plus d’éclat parmi les populations de votre contrée ; et, en voyant le culte pieux dont on entoure la mémoire de l’admirable enfant dans une grande ville comme Orléans, les habitants de Domrémy se sentiront plus excités encore à honorer son souvenir et surtout à imiter ses vertus.
Je bénis la Providence qui a daigné me conduire parmi vous, puisqu’elle a bien voulu se servir de moi pour vous rendre quelques bons offices, et je vous prie de croire que je n’oublie pas, Monsieur le Curé, le bon accueil que j’ai reçu de vous.
Paris, 4 juin 1862.
Mon cher ami et cher frère en Notre-Seigneur,
Je prie Dieu du fond de mon cœur de vous bénir, de vous sanctifier, de vous attacher à son amour par des liens totalement indissolubles.
J’ai le plus grand souvenir de mon sous-diaconat. C’est le jour de la mort, mais d’une mort qui sera la vie, la force, la fécondité de l’esprit et du sacrifice. Je n’oublierai, certes, de ma vie, ma première prostration sur les dalles de Saint-Jean-de-Latran, sur le sein de lamère des Églises. Hélas! combien il faut prier et supplier Dieu de ne pas permettre que la nature mauvaise survive à ce coup de mort, se relève, se retrouve, se reprenne plus tard. Mortui estis, et vita vestra est abscondita cum Christo in Deo. En tout cas, cher ami, et contre les tristes et douloureux réveil de l’homme de péché, il n’y a pas de plus grande défense que le souvenir de la grâce de Dieu dans ces saints grands jours des ordinations. Ils restent comme les types inaltérables de ce qu’il faudrait être toujours, et si, par malheur on n’a plus la joie de se dire : « J’ai « tenu fidèlement toute la perfection de mes premières
« promesses, » on a du moins, dans la contemplation de ces grands modèles, d’immenses ressources de regrets, de désirs et d’efforts nouveaux. Écrivez beaucoup pendant ces jours où vous êtes, écrivez pour vous seul, bien entendu. Des pages écrites sincèrement, et qui renferment l’expression vraie, pure, naïve des sentiments qui occupent l’âme en ces grands jours, sont des armes excellentes pour plus tard.
Paris, 1802.
Je vous remercie de tout ce que vous avez dit de bon pour moi. J’y vois l’effet constant de votre indulgente amitié. Il y a quelque temps j’ai redouté, — oserai-je l’avouer? — que vous n’ayez découvert en moi une profonde faiblesse d’orgueil. Hélas 1... Mais je vous ai connu davantage, et je n’ai pu conserver cette crainte. Vous ôtes sincère, et vous méritez par conséquent que je le sois aussi.
Or, sachez que je me rends parfaitement compte de ma situation intellectuelle. Je me sens un talent médiocre, qui jette maintenant sa flamme la plus vive, mais qui s’épuisera bientôt. Je ne me sens rien de profond, de grandement original et de puissant. Quand on rapproche de ma chétive et frêle personne, — et je ne sais pourquoi on l’a fait plusieurs fois cette année même publiquement, — des noms comme ceux du P. Lacordaire ou d’Ozanam, j’en éprouve intérieurement une sensation si pénible, que je ne sais comment l’exprimer. Si je prétendais succéder à de tels hommes, je m’appt^-
terais pour les vingt années qui vont suivre, si Dieu me les donne, le plus amer des mécomptes ; car, après un temps de faveur, le publi( aura vu la corde et saura bien à quoi s’en tenir. Mais, Dieu merci I je n’ai rien de tel dans l’âme, et je ne demande que de faire un peu de bien, comme je le puis, c’est-à-dire à un rang nécessairement inférieur dans l’ordre scientifique et intellectuel, à quelques jeunes esprits qui passeront par moi et iront ensuite plus haut que moi.
Ce que je vous dis là, mon cher ami, est encore périlleux à dire, car il y a de fausses modesties, et si je ne connaissais pas votre cœur, j’en aurais pu craindre le soupçon. Mais encore une fois, j’ai confiance en vous maintenant. Ne me faites donc plus d’éloges et ne me trompez pas sur moi-même. Travaillons, travaillons, travaillons! Nous serons toujours assez ignorants, assez faibles, assez dominés par les préjugés courants, et par les petites craintes servîtes qui nous entourent. Que Dieu ait pitié de notre travail, et qu’il nous accorde, puisque c’est la vocation qu’il nous a donnée, la grâce de faire un peu de Dien pour sa gloire à cette chère jeunesse, qui est si avide de sa parole, et qui a si étrangement faim et soif de l’Evangile I
A Vahhê de la Boissière»
fipinay, juin 1862.
Je vous remercie de votre bonne lettre, cher abbé et ümer amv> 'fous m’amusez en me disant : « Réfléchissez,
f( méditez, craignez le tapage. » Eh î cher ami, j’ai horreur du tapage et de la phrase, j’en suis l’ennemi-né, car il y a longtemps que je le suis. Je fuis Paris tant que je puis, et je passe un temps très solitaire à la campagne à méditer longuement mes leçons. J’ai trouvé à la Sorbonne plus de succès que je n’aurais osé le désirer. La salle est pleine, et mon public me donne — et trop — cette récompense enivrante de VapplsLudissement. Au reste, elle est triste aussi. Combien de temps serai-je applaudi? Qui a-t-on applaudi avant moi dans cette chaire, et qui après?
Si c’était là tout le but de la vie, hélas I qu’un frémissement de quelques secondes récompenserait mal les efforts, les veilles et les travaux de toute une année I Votre Stanislas est un charmant enfant, et un des bons du collège Saint-Louis; il y en a de tels, et qui sont admirables. Priez pour eux et pour moi qui les prêche et ne les vaux pas.
Je vous enverrai un discours prononcé à Orléans dans la dernière fête annuelle de Jeanne d'Arc. et dont les journaux ont fait beaucoup plus de bruit qu’il n’eût été convenable. J’ai fait ce discours à Domrémyla-Pucelle, dans les Vosges, où j’ai été habiter huit jours avant de monter dans la chaire de la cathédrale d’Orléans. J’étais arrivé à être passionné pour cette divine enfant qui est morte pour la France. C’est une de nos grandes saintes, et je vous recommande de la prier souvent pour notre chère patrie. Vous êtes bien Français, et je crois que vous sympathiserez avec les idées générales de ce discours.
Veuillez me recommander aux prières de vos saintes
péniténUj. J*espère qu’elles vous santifîent; moi, je ne suis qu’à moitié coupable d’être très médiocre, vivant avec les chenapans du collège; mais vous... enfin vous, c’est vous qui êtes tenu à une perfection ! Hélas ! soyons seulement des chrétiens selon l’Évangile. Quelle belle congrégation que celle-là! Je m’étonne qu’on en invente encore après elle! Irez- vous aux Eaux-Bonnes, irai-je moi-même? J’ignore l’un et l’autre, je ne suis certain que de vouloir aimer Dieu et de vous aimer.
A Augustin Cochin,
Montmorency, 5 octobre 1862.
Je vous écris ce mot, mon bien cher et excellent ami, au sujet de la candidature du P. Gratry à l’Académie française. Vous savez aussi bien que moi que le Père désire grandement remplacer M. Biot à l’Académie, et vous savez mieux que moi juger, comme il le faut, la légitimité de ce désir. Tout ce que je veux vous dire ici c’est combien j’ai été frappé, pendant le temps que j’ai passé avec lui à la campagne, de la grandeur et de la noblesse des raisons qu’il fait valoir pour défendre sa candidature. Il aimerait l’honneur de représenter à l’Académie l’alliance des sciences et de la foi, comme le P. Lacordaire avait aimé l’honneur d’y représenter l’alliance de la religion et de la liberté. A cet égard, la circonstance de l’éloge à faire de M. Biot le ravit. Il y voit l’occasion d’une œuvre importante, et d’un pro-
gramme tracé d’une manière solennelle pour le bien d’une foule d’esprits. Je partage, je l’avoue, tous ces désirs. Il me semble qu’après la confusion pleine de périls qui s’était faite entre l’Église et les institutions politiques et civiles de notre pays, rien n’est plus fatal au bien des âmes que la séparation absolue et excessive qui a suivi entre les hommes de l’Église et ceux de la nation, et que toutes les occasions importantes d’opérer un rapprochement raisonnable et honorable entre ces hommes, si nécessaire à leur mutuelle grandeur, doivent être sérieusement recherchées. Ne pensez-vous pas que le P. Gratry soit un des prêtres de notre temps les plus capables de servir de trait d’union entre les deux mondes, par l’élévation de ses désirs et la générosité de ses élans? Je ne suis nullement en état d’apprécier sa valeur scientifique, mais je puis admirer, sans crainte, l’accueil confiant et enthousiaste que rencontre toujours dans son esprit l’idée d’une découverte, d’un progrès, d’un avancement de la science. Ceci est déjà beaucoup pour satisfaire les esprits des hommes de notre temps, habitués à voir toute idée de progrès regardée de travers et traitée en suspecte au nom de la foi calholigue. Vous me demanderez, sans doute, où j’en veux venir, et si vous le faites, cher bon ami, vous m’embarrassez subitement. Mais si vous avez l’imprudence de me demander en riant si je réclame votre t '^ix à l’Académie, je réponds avec confiance et à bon escient : « Oui, « votre voix à V Académie française pour le « P. Gratry. »
Mais peut-être mes observations sont-‘»iîpjî tràj, inutiles, si vous ôtes plus convaincu que moi-mème ûe lout
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ce que je viens de dire en faveur de notre bon Père et ami. J*en doutais, et c*est ce doute, finalement, qui peut seul expliquer et excuser cette sotte lettre qui n’a ni tête ni corps, et qui aura du moins une queue, car je la finis en vous répétant que je vous aime, vous, les vôtres, vos idées, vos livres, vos actions, vos projets, et que je demande à Dieu l’occasion de vous le témoigner davantage.
Tendres et fraternels respects.
Au comte de Montalembert.
Paris, 18 octobre 1862.
Monsieur le comte,
I Je suis profondément touché de l’honneur que vous I me faites en m’invitant de nouveau à aller passer i quelques jours au château de La Roche-en-Brény. Mais je suis retenu à Paris par la publication très pressante des lettres du P. Lacordaire, et par les confessions I de la Toussaint qui vont venir. Combien je serais 1 heureux de vous porter ce livre des Lettres du Père, comme j’eus l’honneur. Tan passé, de vous porter ses I Mémoires! Ayez donc la bonté de me dire, si vous j pourrez, sans dérangement, m’accueillir après la Tous- I saint.
I Vous me parlez encore de votre aimable et admirable enfant, et vous me transcrivez les choses affectueuses ; qu’elle veut bien penser dans sa bonne âme et dire à
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mon sujet. Je crois devoir vous prévenir, en honnête homme que je pense souvent à cette chère enfan , que son amitié me touche très sensiblement, que je sais par cœur tout ce qu elle a dit de bon sur moi (et que je tiens par vous), et qu’il m’arrive de le raconter deux fois de
suite aux mêmes personnes... D’après cela, même, Monsieur, ce que vous avez à faire, et s il convient de me pousser ou de m’arrêter sur la voie où vous m’avez mis. Quoi de plus beau et de plus pur que 1 am tié d’une enfant? Mais il y a là un piège et une trahison. Le P. Lacordaire dit qu’elles ont un serpent autour du coût A vrai dire, je n’en ai jamais vu 1 même d’un très petit, nu cou de votre bonne petite flUe Tt cependant il y est, et la preuve est qu’ 1 ja t deviendra très visible en moins de dix ans. G est rible et horrible à penser! Aussi je me hâte de remercier maintenant le petit ange et de le bénir, pour le temps où je ne devrai plus oser le faire.
Au comte de Montalembevt,
Paris, 21 novembre 1862.
Monsieur le cornte,
Voici un jour qui me ramènera toujours vers vous, i Quel iourl Dieu seul sait comment il entre dans les
ï..» a.pd. a. a. i.
de voiiSj et j’avais souvent accepté avec mo
de dire la sainte messe dans la chapelle de La Rocheen-Brény, le 21 novembre, pour le P. Lacordaire.
Cette grande consolation ne m’a pas été donnée, Monsieur, et j’y supplée le moins mal que je puis en vous priant d’accepter mes regrets et l’expression renouvelée de l’attachement qui m’unit à vous dans le culte de cette grande et sainte mémoire.
Jamais en aucun temps je n’ai vécu aussi constamment avec ce Père bien-aimé. La douce occupation de réunir ses lettres, de les mettre en ordre, de les publier, m’a mis dans une communication continuelle avec- son âme, et je puis dire en vérité que depuis longtemps je ne le quitte pas. Je pense au grand travail que je devrai entreprendre un jour pour répondre à la confiance dont il m’a honoré, et quand je relis votre admirable écrit sur cette grande vie, je me sens découragé. On pourra dire plus, mais nul ne dira mieux! Cet écrit est certainement pour vous une grande consolation, car il doit être bien doux au cœur d’avoir pu rendre, à un ami tendrement aimé, un si pur hommage.
Veuillez agréer. Monsieur, l’expression de mes sentiments de profond respect.
A Vahhé de la, Boîssière,
Paris, 28 décembre 1862.
J’espère que vous n’aurez pas accusé mon silence, cher monsieur l’abbé, mais que vous connaissez la vie que Dieu m’a faite désormais. Je ne vous en parle plus,