‹ Lettres de L. Euler à une princesse d'Allemagne sur divers sujets de physique et de philosophieChapitre 159 sur 253 · LETTRE LXI · texte numérisé non relu

LETTRE LXI

(28 décembre I7GI:)

Sur les verres ardents.

Le premier usage des verres convexes est celui des verres ardents, dont l'effet doit paraître tout à fait surprenant à ceux mêmes qui ont déjà quelque teinture de la physique. En effet, qui croirait qu'une simple image du soleil ^oit capable d'exciter un si prodigieux degré de chaleur ? Mais V. A. n'en sera

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plus surprise, quand elle voudra bien daigner faire quelque attention aux réflexions suivantes.

I. Soit MN (y^. 65 ) un verre ardent qui reçoit sur sa surface les rayons du soleil R, R, R, lesquels sont rompus de façon qu'ils présentent en F un petit cercle lumineux qui est Fimage du soleil , et qui est d'autant plus petit qu'il est proche du verre.

a. Tous les rayons du soleil qui tombent sur la surface du verre sont réunis dans le petit espace du foyer F, et ainsi leur effet y doit être autant de fois plus grand que la surface du verre surpasse la grandeur du foyer ou l'image du soleil. On dit que les rayons qui étaient dispersés par toute la surface du verre sont concentrés dans le petit espace F.

3. Or, les rayons du soleil ont un certain degré de chaleur; il faut donc qu'ils exercent ce pouvoir dans le foyer à un degré fort sensible : on peut même estimer combien de fois ce degré doit surpasser la chaleur naturelle des ravons du soleil : on n'a qu'à voir combien de fois la surface du verre est plus grande que le foyer.

4. Si le verre n'était pas plus grand que le foyer, la chaleur ne surpasserait point la naturelle; d'où il faut conclure que , pour qu'un verre ardent produise un grand effet , il ne suffit pas qu'il soit convexe ou qu'il représente une image du soleil, il faut, en outre, qu'il ait une grande surface qui surpasse plusieurs fois la grandeur du foyer, qui est d'autant plus petit qu'il est proche du verre.

5. Le plus excellent verre ardent se trouve en France; sa largeur esl de 3 pieds, et on estime que

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sa surface est presque a ooo fois plus grande que le foyer ou Fimage du soleil qu'il représente. 11 faut donc qu'il produise dans le foyer une chaleur a ooo fois plus grande que celle que nous éprouvons étant exposés au soleil. Aussi les effets de ce verre sont prodigieux : au premier instant tout bois est enflammé, les métaux sont fondus en peu de minutes; et, en général , le feu le plus ardent qu'on puisse produire n'est pas à comparer avec la véhémence du foyer de ce verre.

6. On estime que la chaleur (i) de l'eau bouillante est environ trois fois plus grande que celle que nous éprouvons des rayons du soleil pendant l'été , ou 9 ce qui revient au même , la chaleur de l'eau bouillante est trois fois plus grande que la chaleur naturelle du sang dans le corps humain. Mais pour fondre du plomb il faut une chaleur trois fois plus grande que celle qu'il faut pour faire bouillir de l'eau; et pour fondre du cuivre, il faut une chaleur encore trois fois plus grande. L'or exige encore un plus haut degré de chaleur; il s'ensuit delà qu'une chaleur cent fois plus grande que celle de notre sang est déjà capable de fondre l'or : combieD de fois donc une chaleur deux mille fois plus grande ne doit-elle pas surpasser la force de nos feux o^ dinaires ?

7. Mais comment arrive -t- il que les rayons du soleil, réunis dans le foyer d'un verre ardent, y pro-

(1} Pour plus de propriété dans l'expression, il faut àïrt température.

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sent ces effets prodigieux? C'est une question n diflficiley sur laquelle les philosophes sont fort tagës. Ceux qui soutiennent que les rayons sont i émanation actuelle du soleil, lancée avec cette nde vitesse dont j*ai l'honneur de parler à V. A., sont pas en peine là-dessus : ils n'ont qu'à dire ? la matière des rayons, frappant les corps avec lence , en doit briser et déti*uire tout à fait les îndres particules des corps. Mais ce sentiment doit plus avoir lieu dans la saine physique, t. L'autre sentiment^ qui met la nature de la luxe dans un ébranlement de l'éther, semble peu •pre à expliquer ces effets surprenants des verres ents. Cependant, si on pèse bien toutes les ciristances, on sera bientôt convaincu de la possibi- . Quand les rayons naturels du soleil tombent un corps, ils y excitent les moindres particules sa surface à un ébranlement, ou mouvement de ration , qui est à son tour capable d'exciter de iveaux rayons qui nous rendent visible ce même ps. Et un corps n'est illuminé et éclairé qu'autant i ses propres particules sont mises dans un mouûient de vibration si rapide, qu'il est capable de duire dans l'éther de nouveaux rayons.

). Maintenant, il est clair que si les rayons natui du soleil ont assez de force pour ébranler les indres particules des corps, les rayons rassemblés is le foyer doivent mettre les particules des corps ils V rencontrent dans une si violente agitation, î leur liaison mutuelle est tout à fait rompue, et îorps même entièrement détruit; ce qui est l'effet

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du feu. Car, si le corps est combustible comme le bois, la dissolution de ses moindres particules, jointe à la plus rapide agitation, en chasse une bonne partie dans Fair en forme de fumëe, et les parties plus grossières resten t sous la forme de cendres. Les corps fusibles, comme sont les métaux, deviennent liquides par la dissolution de leurs particules, et c'est de là qu'on peut comprendre comment le feu agit sur les corps : ce n'est que la liaison entre leurs plus petites particules qui en est attaquée, et les particules mêmes ensmte y sont mises dans la plus grande agitation. Voilà donc un effet bien plus frappant que celui des verres ardents, qui tire son origine de la nature des verres convexes : j'aurai l'honneur d'en rapporter encore d'autres merveilles àV. A.(i).

(i) Les connexions entre les phénomènes de chaleur et de lumière sont telles, que l'abandon du système de rémission poor la lumière doit philosophiquement entraîner celui du système de rémission pour la chaleur. Mais comme , jusqu'à présent, les phénomènes de chaleur se laissent plus facilement concevoir et expliquer dans le système de rémission , c*est celui que les physiciens continuent d'employer pour l'exposition didactique de la théorie de la chaleur, sans s'arrêter à l'espèce d'iocooséquence que l'on vient de sigualer.

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