II* PARTIE. — LETTRE LXII
et il est démontré, par le principe de la raison suffisante, que les monades ne sauraient en aucune manière agir les unes sur les autres. Elles sont bien revêtues de forces, mais de forces qui ne se déplotent qu'en elles-mêmes, sans avoir la moindre influence sur les autres.
Ces forces, dont chaque monade est douée, ne tendent qu'à changer continuellement leur propre ^tat, et elles consistent dans la représentation de toutes les autres monades. Par exemple, mon âme est une monade, et elle renferme dans son fond les idées de l'état de toutes les autres monades. Ces idées sont pour la plupart très- obscures, mais les forces de mon àme sont continuellement .occupées h éclaircir mieux ces idées obscures, et à les porter à un plus haut degré de clarté. Les autres monades sont à cet égard assez semblables à mon âme; chacune est remplie d'une prodigieuse quantité d'idées obscures de toutes les autres monades et de leur état; et elles travaillent continuellement, avec plus ou moins de succès, à développer successivement ces idées, et à les porter à un plus haut degré de clarté.
Celles des monades qui ont mieux réussi que moi sont des esprits plus parfaits, mais la plupart croupissent encore dans la plus grande obscurité de leurs idées; et ce sont celles-ci, lorsqu'elles font l'objet des idées de mon âme, qui y occasionnent l'idée illusoire et chimérique de l'étendue et des corps. Toutes les fois que mon âme pense à des corps et au mouvement, c'est une marque qu'il y a une
grande quantité d'autres monades qui sont encore emevelies dans leur obscurité; c'est encore alors, quand je pense à ces pauvres monades, que mon âme se forme une idée de quelque étendue, qui n'est par conséquent qu'une pure illusion.
Vius il y a de ces monades malheureuses plongées dans Fablme de l'obscurité de leurs idées, flus mon ime est éblouie par l'idée de l'étendue ; mais quand ces mêmes monades parviennent successivement à édaircir leurs idées obscures, il me semble que l'étendue diminue; ce qui occasionne dans mon àme ridée illusoire du mouvement.
V. A. demandera sans doute comment mon àme s'aperçoit que les monades réussissent à développer leurs idées obscures, attendu qu'il n'y a aucune liaison entre moi et les autres monades? Là'dessus les monadistes sont prêts à répondre que cela arrive conformément à la plus parfaite harmonie que le Créateur (qui n'est lui-même qu'une monade : je rougis de le dire!) a établie parmi toutes les mo^ nades, par laquelle chacune s'aperçoit en soi-même, comme dans un miroir, de tous les développements qui se font dans les autres, sans qu'aucune liaison ait liea entre elles.
On potirrait donc espérer qu'enfin toutes les monades deviendraient assez heureuses pour éclaircir leurs idées obscures, et alors nous perdrions toutes les idées des corps et des mouvements; et toute illusion, qui tï'^. vient que de l'obscurité des idées, cesserait entièmnent.
Mais il y a peu d'apparence de parvenir à cet état