Lettres de l'Ouvreuse; voyage autour de la musique
Trahie par un perfide, j'ai dû, jeune encore, dissimuler l'opulence de mes cheveux âuburn sous le bonnet rose de l'ouvreuse, coiffure plus difficile à porter qu'un vain peuple ne pense, et que ma distinction naturelle a peut-être su rendre seyante. Il est toujours dur, pour une personne bien née, qui, j'ose le dire, a reçu une éducation audessus de la moyenne, d'employer ses grâces
à la distribution des petits bancs. Aussi aurais-je difficilement supporté Tamertume de mojèsort, si Thumble profession que j'ai embrassée, ne pouvant plus embrasser que ça, ne me permettait d'entendre fréquemment de la grande musique, aux concerts de M. Lamoureux. J'adore la grande musique, Monsieur le Directeur; elle seule peut consoler de certains revers de fortune.
Le ciel me garde de médire des critiques musicaux, mais il me semble que ces messieurs — mes fonctions me laissent le loisir de les observer — écoutent souvent assez mal les morceaux dont ils doivent rendre compte. J'en ai vu plus d'un suivre le prélude de Tristan sur le programme que je lui avais remis (en échange d'une rétribution modeste, d'ailleurs facultative) quand l'orchestre jouait un allegretto de Mendelssohn.
Il n'en protestait pas moins avec énergie contre « le chromatisme exagéré du maître de Bayreuth. »
LETTRES DE l'oUVREUSE 'A
J'ajouterai que leur style vraiment bizarre m'a choquée maintes fois. Bref, leur exemple a dissipé toutes les hésitations, naturelles à mon sexe, dont j'avais été assaillie au moment de prendre la plume. L'avouerai-je? Élève de la puissante M^^ Massard, jai fait sou ventes fois gémir les pianos du Conservatoire... je me flatte de mettre l'orthographe mieux que le duc d'Audiffret- Pasquier, de l'Accadémie. . . Enfin, préposée au service du promenoir où se massent en rangs serrés les élèves de M. César- Auguste Franck, les wagnériens purs, je meuble ma mémoire des cris variés qu'ils profèrent, des subtiles remarques dont ils ponctuent l'exécution des morceaux.
Ma lettre est déjà trop longue pour que je vous puisse raconter le concert de dimanche, le premier de la saison. Je vous manderai seulement qu'après une délicieuse symphonie de Schumann (j'adore Schumann, Monsieur le Directeur ; on dit qu'il orchestre
gris, moi, il me parle à Tâme), dont le scherzo a toute la grâce des mélodies populaires allemandes, nous avons eu l'ouverture de Benvenuto Cellini, de Berlioz. Nos jeunes élèves de Franck n'ont pas paru en goûter beaucoup Vécriture, comme ils disent, mais ils ont bien été forcés de rendre justice à sa verve étincelante.
Baryton, mais chauve, M. Faure ne les a point enthousiasmés. Il est vrai qu'à force d'expression et de style il en arrive à ne plus même chanter en mesure — mais c'est un si bel homme I
Si je les en crois, M. Lamoureux fera bien de .varier ses programmes, de sacrifier un peu moins aux gens du monde, d'écarter la maigreur des concertos de Mozart {la majeur) et la ventripotence de Talazac, et de redonner quelques-unes de ces belles auditions qui furent la gloire de ses concerts, au Châteaud'Eau et à l'Éden. Quel dommage que les cuivres soient juchés tout en haut de Tes-
trade, le pavillon braqué vers les spectateurs ! Leur sonorité ^ue celle des cordes, et fait grand tort à ce fini d'exécution que M. Lamoureux réalise si admirablement.
Dans les orchestres d'Allemagne, la disposition des instruments est très différente, mieux pondérée en tout cas. Du reste, et malgré ce défaut, les exécutions de M. Colonne (j'ai essayé un mois chez lui, à la saison dernière) ne sont vraiment pas à comparer aux nôtres.
Il ne me reste plus. Monsieur le Directeur, qu'à exprimer mon espérance de vous voir accueillir, dans votre estimable Revue, les lignes que je me propose de vous adresser, chaque dimanche soir, sur le concert de la journée. Excusez-moi si je garde l'anonyme :
ma position vis-à-vis de M. Lamoureux deviendrait trop délicate.
Une ouvreuse du Cirque-d'Eté.
20 octobre 1889.
Le programme de notre dernier concert a été, à peu de chose près, celui du précédent^ c'est-à-dire d'un intérêt très inférieur à ceux qu'a dû payer Georges Hugo à ses prêteurs sémites. La symphonie en mi bémol de Schumann était remplacée — ô douleur ! — par îa Reformation 'Symphony de ce Pressenssé de Mendelssohn. C*est vous dire que nous avons avalé jusqu'à la garde le Chloral de Luther, opération extrêmement désagréable, vu sa trop fréquente répétition. Sans doute, j*aime mieux me le savoir administré par
Mendelssoha que par Meyerbeer, mais ça devient embêtant à la fin! D'ailleurs, les symphonies de Mendelssohn, malgré la perfection de leur forme, demeurent toujours longues et froides. Wagner a très bien jugé ce piontifiant normalien de la musique en disant qu'il n'avait excellé que dans une chose, le paysage. Mendelssohn restera Fauteur du Songe d\me nuit d'élé et de la Grotte de Fingal.
Puisque nous parlons de la Reformations Symphony, je rappellerai que le motif du Gral se trouve textuellement dans llntroduction de cette symphonie. Le chantre de Parsifal aurait-il plagié Mendelssohn? Il est certain que plusieurs des réminiscences wagnériennes (et il y en a beaucoup, Wagner ayant fait la synthèse de la musique moderne), dérivent de motifs dus au correct ;raseur que vous savez. Mais ici, il est plus que probable que les deux auteurs se sont seulement rencontrés. Leur motif paraît pro-
venir de VAmen que Ton chante dans les églises catholiques de Bavière et de Saxe.
Plusieuips de ces messieurs du promenoir Taffirmaient.
Insisteraî-je sur la petite Marche militaire française, extraite de la Suite algérienne de M. Camille Saint- Saëns? Non; c'est l'innocente distraction d'un homme d'esprit : l'instrumentation en est brillante et le motif en est plat. Quand à M. Faure, toujours émouvant et funèbre, il a chanté Plaisir d'amour comme il eût dit : « Messieurs, la famille ! » Puis il a laissé tomber, avec une cruelle lenteur, comme au compte-gouttes, les notes de cette pauvre romance de TÉtoile, — celle-là qui rappelle à Henry Fouquier un air de la Favorite! bon Wolfram d'Eschenbach, avais-tu prévu tous ces points d'orgue?
L'exécution orchestrale a été parfaite. On nous annonce M"^« Caron pour dimanche prochain; sans doute elle nous chantera un peu
de Reyer... Quoi qu'elle nous dise, cela nous
10 LETTRES X)E L'oUVREUSE
sera sûrement plus agréable que d'écouter je ne sais quelle danse du Tasse, triste produit des gestations musicales de Benjamin Godard, — celui qui déclara le Chant de la Cloche et Rûbezahl aussi dénués d'idées l'un que l'autre ; il juryfiait alors.
27 octobre 1889.
Ce n'est pas du Reyer que M"' Caron nous a chanté, mais du Wagner, ce qui est meilleur (souvent), et du Godard, ce qui est pire (toujours). Quel éclectisme, Messeigneurs !
dlndy, d'Indy, revenez vite de TArdèche où vous écoutez la lointaine mélodie des pâtres, dans le murmure des pins déjà secoués par la brise. Revenez vite : Benjamin vous supplante dans la faveur du maître!
Amiens PlatOy sed magis amicus le Tasse... gémissait un de nos jeunes wagnériens d'extrême gauche, Pierre de Bréville. Sérieuse-
ment, Vincent, revenez, il n'est que temps.
Je ne veux médire ici de mon nouveau patron, non plus que du précédent, mais il me semble que M. Lumoureux inaugure une politique Colonniale (avec deux n, si vous le permettez, Monsieur le Directeur), que les âmes vouées au seul culte de TArt — j'ose me compter parmi celles-là — souhaiteraient lui voir abandonner. Majoration formidable du prix des places, exhibitions de M. Faure et autres curiosités, voilà qui nous change des anciennes habitudes, les bonnes.
Mais enfin, il ne faut pas désespérer :
M. Lamoureux a encore plus de vingt con • certs devant lui.
Un mot pourtant sur la scène de Lohengriu^ la seconde du deux, celle où Eisa dit son bonheur aux étoiles, et où la fourbe Ortrude, par ses hypocrites gémissements, capte la confiance de Tinnocente princesse. Inutile de vous dire que tout cela est superbe, d'une mélodicité luxuriante, avec un farouche éclat
de vengeance dans le rôle d'Ortrude, Le public a (( rendu ». Et les critiques, donc ! M. Baiier, enthousiasmé, m'a donné un louis pour payer son petit banc. Un peu plus, j'ai cru qu'il allait m'embrasser. Ce sera pour une. autre fois; je l'attends au prochain Tristan.
Tout le monde, à l'exception de Ritégail* hard, s'accorde à trouver que M"* Caron est une tragédienne lyrique éminente, la seule peut-être, depuis la retraite de la Krauss, que Ton puisse citer (modestement, d'ailleurs) après la Materna, la Vogl, la Maiten.
Elle a bien chanté la partie d'Eisa, mais non cependant avec l'absolue compréhension du rôle. M"*« Fursch-Madi, une Ortrude capitonnée, n'a été que bonne.
Une première audition, la Marche tzigane de Reyer. Elle est gentillette, peu capiteuse, et aurait pu être remplacée, avec avantage, par d'autres morceaux du même maître. Fi* nissons en compliments : M. Lamoureux a
bien fait de nous rendre la belle symphonie en mi bémol de Mozart. D'aucuns la trouvent longue ; ils ont tort. Le début en est plein de noblesse et Tandante a beaucoup de sentiment. N'est-ce pas ?
3 novembre 1889.
Ne me dénoncez pas à mon patron, je vous en prie, Monsieur le Directeur! Je suis une vraie petite folle ! On me disait tant de bien de M"" Augusta Holmes, M. Saint-Saëns l'enguirlandait en plein Rappel de louanges si parfumées, le Chamillac de la Revue illustrée — c'jBst, m'assure-t-oUj le pseudonyme de M. René de Récy — la plaçait si résolument au premier rang des « aëdes sachant <( mêler, sans danger d* y perdre la tête, l'Or- <c phée du Verbe à ces Bacchantes de Thrace, « souvent échevelées, qu'on appelle les Sono-
« rites de Torchestre » (je n'ai pas compris la phrase, mais elle m'a ravie), que je n'ai pu me tenir de courir entendre VOde triomphale. J ai permuté avec une de mes camarades du Châtelet, et, de mon pied léger, j'ai trottiné jusqu'au temple où le flave Edouard officie. Funeste erreur, funeste erreur, fatal déli-i-i-ire ! J'en suis encore sourde, mais là, sourde comme M. Madier de Monpot.
Quand je pense que le poussif de VÉoénement traite M^^c Holmes de « bas bleu prétentieux ». Des bas, elle? Des bottes! Des bottes éperounées !
Ah 1 oui, elle est virile, M"^ Holmes! Vrai, pour l'honneur de mon sexe, il n*y en a pas beaucoup de cette force. Déjà Irlande était solide, très solide, mais ne passait pas la mesure. Quant aux cuivres de VOde triomphale.,, enfin, le Tharsis remonte, le Rio^ Tinto exulte, toute la Société des Métaux est en liesse. Taratata ! tata ! ratata ! Ce n*est pa
nffîirrîrrriii'ifiw
une femme, c'est un régiment; Holmes, ou la Fiancée dît Cymbalier.
De ci, de là, du Gounod, à l'entrée des « Arts » par exemple, et du Sellenick, hélas! et du Wettge, quoi encore? Mademoiselle, ce n'est pas bien. Si vous n'aviez pas le temps de bâcler tout, il fallait, comme le disait Ernst, passer la main au sympathique Laurent de Rillé, mais il n'y a pas de hâte qui puisse vous excuser de vous être trompée si fort.
Vous êtes punie, d'ailleurs, si vous avez vu les crapauds des fauteuils dodeliner de la hure (ce fracas m'a bousculé la cohésion de mes métaphores) à l'audition de vos chœurs orphéoniques, et Juda Colonne inspiré, tragique, épars, s'auréolant de mèches rebelles, nager éperdument vers les choristes de mon sexe, par le hurlement républicain de cet affolant tintamarre, emmi les gloussements admiratifs des trois premières loges de gauche bondées de parents extasiés- .
Mais je reviens au concert de mon patron.
Le croiriez- vous? ma bonne petite camarade prétend que les violons ont barboté dans le Ruisseau delà Pastorale! Heureusement elle ajoute que M"'® Caron a effacé cette mauvaise impression en chantant à ravir avec le mastodontesque Vergnet le grand duo de Lohengrin. Cette belle scène a obtenu un succès colossal; ça ne m'étonne pas. Le public y est habitué. Il y a dix ans, il aurait fait la grimace; il y a vingt ans, les clefs seraient sorties toutes seules des poches indignées. Cette chère Rose a aussi détaillé (comme par hasard) sa traditionnelle cantilène Des présents de Gunther de manière « à faire pâlir M""' Livitinof », assurait Jean Lorrmn, toujours très russe.
Je ne vous en dis pas plus; sachez seulement que Vincent dlndy va nous revenir, revigoré, trempé pour )a défense des bons principes, et prêt, je l'espère, à présenter à M. Lamoureux des observations respec-
tueuses mais fermes, comme seul il sait les faire.
Ohl c'Vincent! comro'il sait geDlicient tout dire..
10 novembre 1889.
Bien, rien, rien... moins que rien!... pas l'ombre d'une nouveauté, pas même un signe qui permette d'augurer un avenir meilleur.
D'un éclectisme de plus en plus furieux, M. Laraoureux associe le sublime duo de Lohengrin à cette immonde ouverture de Patrie, digne, hélas! oh! bien digne du « beau » drame emprunté par M. Sardou à certaine chronique flamande qu'il se fit traduire en belge par Wilder, sans même récompenser d'une loge pour la première ce travail ingrat, c'est le cas de le dire. Nourri
d'une telle moelle de canard, le public s'abêtit à vue d'œil : d'effroyable» dépressions gondolent les calvities des vieux habitués.
J'ai envie de rendre mon petit banc.
Où êtes -vous, vaillants hoplites, qui donniez si rudement aux grands jours de bataille? Élite du promenoir, beaux éphèbes aux candides bravoures, où êtes-vous? Le Cirque est veuf de vos phalanges. . . Dimanche dernier, deux seulement avaient survécu, les deux redoutés anabaptistes, Pierre de Bréville et Maurice Bagès (prière de ne pas composer Barrés). Je les vois encore, dominant de leur haute taille attristée le gâtisme environnant, tels les deux philosophes du déplorable Thomas Couture. De Bréville, l'auteur de Sainte Rose de Lima^ l'ennemi de feu Bizet, l'amer censeur de Berlioz, le gentleman accompli que la peur d'être vulgaire (en musique, s'entend) pousse parfois à étrangler les idées aussitôt qu'elles paraissent; d'ailleurs musicien raffiné, chercheur d'har-
monies rares et précieuses, élève de César Franck (naturellement), Bugès, amateur érudit et ténorisant, qui aurait pu Être, lui aussij élève de Franck! Quant aux autres élèves de Franck ou amis des élèveâ de Franck, disperses aux quatre coins du monde, à Colonne, peut-être!
SU en est qui ont eu cette idée — et ma petite camarade me dit avoir reçu le velu Tiersot aux fauteuils d'orchestre du Châtelet — ils doivent s'en féliciter médiocrementi Non seulement leurs oreilles ont saigné aux fracas de Y Ode triomphale...^ les malheureux! ad angiista per AuguAtu , s*écriait le docte Camille Benoît^ mais ils ont ouï la Marche funèbre du Crépuscule dt^s Dieux, traîtreusement intitulée Mort de Siegfried par Tastu* cieux Colonne, que Fon peut, décidément, regarder sans se sentir fier d'être Français. Cette exécution capitale a été souillée par des scènes de férocité regrettables, iStu" un signe du bourreau, les tubas ont odieusement bru-
mmmm
LETTRES DE L^OUVUEUSE 23
talisé le patient; celui-ci ayant voulu chanter quelques thèmes, il y a eu un instant de lutte cor à cor extrêmement confuse, de sorte qu'il n a pas été possible de saisir le moment où Ton a mis les trompettes au clair.
« Briinnhilde réveillée « n*a pu l'être que par le bruit; aussi son apparition dans l'orchestre a semblé, à la lettre, sans motif.
Les cuivres hésitent, vacillent; les sonorités sont mal équilibrées, les thèmes ne chantent pas. Allons, allons, Edoardo mio, un peu plus de répétitions, s. v. p.
17 novembre 1889.
Monsieur le Directeur,
Vous me voyez tout épanouie. M. Lamoureux vient d'opérer ce que mon cousin le pompier (celui de la caserne du boulevard Arago) appelle un changement de front.
Après des macédoines d'une fraîcheur douteuse et Duvalienne, il nous sert un véritable régal, fin et substantiel. Libre à vous de fredonner La donna e mo6t7^; j'avoue que mes rancunes féminines ne tiennent pas devant deux heures de bonne musique, et j'en veux à ces messieurs du promenoir d'avoir
boudé notre concert. En fait de têtes connue», celle d'un Boucher (d'Argis) glabre pondeur de romans sales, dit-on — vous pensez bien que je ne lis pas ces choses-là — mais point de jouvenceaux élèves de Franck.
Je le sais, quelques-uns s'étaient égarés au Châtelet, où M. Colonne recevait son public, la Krauss en Tair, tout en salant avec sollicitude le prix de ses fauteuils. Elle a bien chanté, la tragique bossue, Tair de la comtesse des Noces en italien, accompagnée à ritalienne, hélas ! Et comme elle a su interpréter Théroïque immolation d'Alceste : Nonf ce n est pas tin sacrifice I M. Henry Kunkelmann m'a fait observer, avec des yeux flambant de malice derrière son lorgnon, que le (et non la) Traiiermarsch n'était plus intitulé : La Mort de Siegfried, depuis ma dernière lettre. J'ai rougi modestement. Une autre remarque, toujours de lui, c'est qu'un hautbois s'est obstiné à miauler faux pendant la fin du concert, avec une cruauté dont
Juda s'est énervé jusqu'à arrêter net son orchestre au milieu du cortège de Bacchus d'Excelsior (non ! de Sylvia, je confonds toujours!), sous ce prétexte gai que des gens osaient s'en aller pendant que tonitruaient les cuivres. J'accorde que les profanes avaient tort : ils auraient dû partir avant.
Chez nous, on échappe aux Delibes. Et M. Lamoureux a d'abord conduit l'exquise symphonie en mi bémol de Schumann. Robert, Robert, toi que j'aime... Ah! trop heureuse Clara Wieck! Mais tais-toi, mon cœur, tais-toi donc! Apprenez seulement que notre orchestre s'est particulièrement distingué dans les périlleux contrepoints du maestoso, et que trombones et trompettes ont su mener à bien leur redoutable tâche.
Puis la Captive, jolie, encore que ce berliozophage de Maurice Bouchor la trouve « sujet de pendule » et qu'elle nous reporte aux plus mauvais jours du romantisme. Mais ça, c'est la faute au père Hugo. Le thème en
est expressif, la couleur instrumentale charmante... Il y a bien, sous la strophe ce J'aime en un lit de mousse «une petite esquisse de boléro d'un castillan un peu Jeune France, Mais quoi ! ils adoraient Lara^ Manfnd et le Corsaire y en ces temps héroïques, truculents et gobeurs !
Je voudrais, dans Touverture de Tannhàuser^ correctement exécutée d'ailleurs, le mouvement un peu plus large, surtout à la fin, et que le premier thème fût posé de façon plus pleine, plus expressive, plus scandée, avec des respirations plus nettes* Le patron, qui sait fort bien l'allemand, à ce qu'a raconté Bellaîgue- à- la- barbe-dorée, pourra s'assurer que Wagner a insisté sur ce point dans les Gesammelte Schriften [Ueber die Anffûhrung des T.). Quelle merveille que cette ouverture, et combien nos petits raffinés auraient à considérer, en la grandiose péroraison, ce que devient aux mains du génie une simple cadence parfaite !
Le Waldweben a charmé le public, jadis réfractaire à cette silvestre symphonie, dont le début pourrait bien dériver de Taccompagnement descriptif qui se développe sous les paroles d* Agathe : Ob mein Ohr aiich àngstlich lauscht. Mais je l'avoue, M. Lamoureux a peut-être tort de coudre ainsi Tune à l'autre des pages qui ne se suivent pas. Et rempla* cer, dans ce Waldweben^ une voix de femme par une flûte, diable!...
Tous mes compliments à l'excellent Chevillard, qui, dans la valse des Lehrbuben, remplit ses fonctions de Glockenspieler avec une gravité toute pontificale. Je persiste à croire que Touverture des Maîtres chanteurs est toujours dépêchée trop rapidement. Il faudrait une carrure plus ample, plus solennelle, plus ventripotente même au motif initial. Au contrepoint des trois motifs — motif de la bannière (ou de la marche), motif des maîtres, 2® motif d'amour de Walther — on a pataugé un tout petit peu. C'est que
les instrumentistes, inaccoutumés à une polyphonie aussi vivante, où les diverses mélodies doivent être mises en pleine lumière, manquent pour les deux derniers motifs, — par opposition au staccato du premier — d'Ausdruck et de Gehalten.
Ce sont les mots qu'employait, en cherchant deux sous pour me payer son petit banc, oui, deux sous ! un honnête Mecklem bourgeois, membre du Wagnerverein de Clichy, M. le D' Hosenscheisser.
24 noverabre 188iK
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Comme le sable du désert, tous, dispersés, tous, dispersés (ter). Oui, Monsieur le Directeur ! C'est de ces messieurs du promenoir que je parle, et pour que la douleur me fasse citer du Prophète^ vous pouvez croire qu'elle est « immense et sans limites » comme la mer de Sélika. Ne m'objectez pas que j'ai contemplé la famille du Président; non, c'est flatteur, c'est décoratif, mais ce n'est pas ça que mon cœur désire. Et je verse des larmes jalouses, en songeant que ma petite camarade du Châtelet — avec quel empressement
32 LETTRES DE l'oUVRBUSE
elle me Ta raconté ! — a veillé, toute rose d'un pudique émoi, sur les opulentes fourrures du grand Kœchlin, sur le pardessus élégamment cintré de Tultra-selected Pierre de Bréville, sur le manteau de Bagès aux yeux d'odalisque, et même sur le parapluie de Tiersot (en-cas dernier modèle, manche Conservatoire, monture Ménestrel, soie éclectique, article garanti à Tusage). Ils étaient là, tous, Chabrier, Ernst, Bordes, Le Borne, Benoît, Poujaud, Servières, Vincent dlndy !
On eût dit un bouquet de fleurs.
Pourtant, nous avons très bien, mais très bien joué V Héroïque. J'avais placé au 4« rang, à gauche, le critique musical d'un grand journal du matin; il n'a interrompu son somme qu'à la fameuse entrée du cor, dans la seconde partie de l'allégro, pour dire :
« Aïe ! on joue faux ! »
Pauvre gros homme, si vous aviez entendu gémir la clarinette dans certain trio de Vincent d'Indy (exécuté à la Société nationale
il y a deux ans, je crois) vous n'en seriez plus à souffrir d'un fragment d'accord de septième sur la dominante de mi bémol, — M"^ Landi a pleuré la perte d'Eurydice assez gauchement, mais l'orchestre s'est vraiment distingué dans les fragments des Mehtersinger. Après l'ouverture, puise enfin dans un bon mouvement, je n'ai pu me retenir de crier : A la bonne heure! » Si M. Lamoureux voulait m'en croire, il monterait la symphonie de César Franck, d'une si admirable ordonnance, à part la petite redite inutile de l'exposition si lumineuse, si gravement belle. Voilà qui ramènerait ces Messieurs du promenoir.
Au Châtelet, le noble et consciencieux concerto de Lalo, avec les grands coups secs d'orchestre du Roi d' Ys, a plu dans son ensemblCi Pour s'être risqué à déclarer le finale peut-être écourté et le premier morceau un peu Hymne russe, le critique de la Revue du^ Monde oU Von s'ennuie a reçu de
Willy, dans le dos, deux coups d'œil furibonds. J'ai cru que votre collaborateur allait saborder Camille ^ Notez que ce barbu flavescent avait déversé ses légitimes réserves, a voix basse j dans la trompe d^Eustache d'un voisin assez éloigné de votre facétieux critique. Ali! jeunesse, jeunesse! Dienier^ avec un trille supérieurement fignolé, a soulevé les applaudissements forcenés de M"'"* Colonne et Ten a remerciée par un sourire qui a découvert son clavier buccal où les dièses manquent.
Oh ! ce cruel ballet de Kubinstein! quelle gueur d'ennui inondait tous les visages! Le premier morceau ressemble à une danse du ventre, sans ventre ; on s'attendait pour* tant h la voir exécuter par M. Legouvé, toujours casse* noisette 1830, qui se cambrait dans un fauteuil au premier rang. Mais racadémicien nous a refusé cet intermède,
* M. Bellaigue. [Note de V Éditeur,)
LETTRES DE l'oUVÎIEUSE 35
et il a fallu subir un second morceau qui rappelle vaguement les couplets des postillons dans les opérettes : Toujours en avance (bis) rimant avec diligence. On a sifflé; pas assez.
Et c'est pour ouïr ces misères que nous délaissent les beaux jeunes hommes dont les noms blasonnent mon premier paragraphe !
Je les veux pourtraicturer , ces volages, Monsieur le Directeur. Vite, leurs noms sur des morceaux de programme coupés en carrés! je les agite dans mon bonnet rose, ma petite camarade va tirer, elle qui présente toutes les conditions d'innocence requises... Benoît, Willy, Ernst et Vincent!
Le sort a parlé.
Benoît (Camille), la seule moustache rousse du groupe, qualifiée de vieille barbe par les adolescents nouvellement intronisés.
Un peu hérisson, du moins à la surface.
Signe particulier: sait lallemand, ce à quoi les Wagnériens ne nous avaient point
3Ô J.ETTHES DE l' OUVRE USE
accoutumus ! Élève de Franck^ qu'il vénère.
Peu pratique, essentiellement déranard^ un tantinet gaffeur^ sévère pour lui-même, ne ménage non plus personne. Tous en font caSj hors les sots^ en majorité d'ailleurs.
Artiste inquiet d'esthétiquej de littérature et de philosophie, harmoniste calé, croit énergiquement que c'est arrivé. Conserve je ne sais quoi au Louvre, car il n'ignore point les arts du dessin et protège volontiers les Primitifs; honore de sa collaboration diverses revues j entre autres le Guide musical^ oùj sous le pseudonyme balzacien de BalthazarClatis, il a déposéaux pieds du «maître de Liège » une gerbe de métaphores dévotieuses: « Je sens là le triomphe inévitable du juste; j'y respire ratmosphère beetho^ venienne » pour lesquelles un franckiste imberbe — cet âge est sans pitié - — Ta surnommé le critique olfactif; versifie souvent, les jours on la musique ne rend pas. A publié deux volumes sur Richard Wagner, dontrun
eut la bonne fortune d'être éreinté par ce Polonais plus asphyxiant que Choubersky, j'ai nommé Teodor de Wyzewa. A traduit Faust avec un religieux respect de la forme et du fond. Comme musicien, a peu produit, mais des œuvres consciencieuses et belles, de tendances fort élevées, entre autres Cléopâtre et les Noces corinthiennes.
De plus amples renseignements se trouveront dans un article de la Revue Indépendante pour la perpétration duquel il vient de remettre à Bruneau quelques notes autobiographiques dont ce fidèle ami de la vérité devra tempérer l'enthousiasme.
Willy est d'un blond clairsemé, poupin, un peu fat, de grosses lèvres de jouisseur, des yeux de myope, frais encore. A eu des succès féminins, et le laisse savoir. En musique, ne possède que des notions délicieusement vagues et s'extasie avec conscience sur des modulations qui n'existent que dans^ son encéphale. Soirise sous divers pseudo-
nymes, grîncheusement ; recherche, infatigable, sur les quais, des brochures de son jeune temps qu'il détruit avec ivresse.
Grand fumiste sous le ciel bleu, travaillé par la dégradante monomanie du calembour, il dépose d'épouvantables jeux de mots le long des partitions les plus respectées. Signe PARTICULIER : parle espagnol (n'est ce ^pas, nina?), ce qui ne lui sert qu'indirectement à comprendre Wagner. Ille sait et tape son aller ego, Ernst, des renseignements nécessaires, lorsqu'il doit soutenir, d'aventure, quelque polémique musicale contre le Wilder d'Art et Critique, ou construire, dans la Grande Revue de Paris et de Saint'Pétersbo^rg, un de ces articles massifs qu'il juge asse?
solennellement ennuyeux pour les oser signer du nom austère et polytechnicien d'Henry Gauthier- Villars.
Ernst — à vos souhaits! — est un des bons toqués ;du groupe. Ce qu'il a enfoncé de portes ouvertes et pourfendu de moulins
g^^ssesiss^
est incalculable. Très emballé, a fait deux bouquins dithyrambiques sur Berlioz et Wagner. Signe particulier: féru de Mozart et fanatique de Lalo. L'auteur du Roi d'Ys ronflerait en public, Ernst s'écrierait : «Enfin, voilà une mélodie, une vraie mélodie! Faites-en donc autant!!!» Peu réjouissant quand il est livré à ses propres lumières, ce Chatrian de Willy-Erckmann emprunte à son copain les facéties qui pimentent parfois sa prose. Il gesticule, il contredit, il rétorque, et ses joues de baby non sevré s'empourprent,
Vincent d'Indy! Je ne puis, sans que les battements de mon cœur s'accélèrent, revoir ce beau ténébreux à la sombre chevelure, au teint pâle, aux yeux profonds !... J'aime étrangement sa musique, dont la saveur est si particulière. Elève de Franck, il doit sans doute beaucoup à son maître — tout le premier il le reconnaît et s'en fait gloire — mais son individualité reste « très accusée».
pour parler comme les journalistes qui, d'ailleurs, consentent depuis peu à lui reconnaître quelque talent. Simple ouvreuse, peu au courant des hiérarchies académiques, je trouve que le titre de maître, tout uniment, ne peut être refusé au musicien français qui a écrit le Chant de la Cloche, la trilogie instrumentale de Wallenstein, la Symphonie sur un thème populaire entendu aux montagnes de TArdèche, et tant de petits poèmes musicaux exquis, d'une couleur très originale, d'une facture toujours distinguée. Que dlndy arrive à dégager plus complètement encore sa personnalité si intéressante ; qu'il se soucie un peu plus, sans rien abdiquer de ses principes, des sensations que produisent ses harmonies sur le tympan des auditeurs ; qu'il se défie des réminiscences involontaires, qui vont parfois chez lui de Wagner à Duparc; et, en vérité, je ne vois pas ce que l'on pourra trouver encore à redire. J'oubliais: le Serpent fut toujours
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mauvais conseiller, môme sous le transparent pseudonyme de Fafner. Ne faisons pas chanter les serpents, d'Indy mon ami, dans ce drame cévenol que tous attendent avec impatience. Et croyez que nul ne vous admire plus tendrement que l'inconnue qui signe
Une Ouvreuse du Cirque d'Été.
1" décembre 1889.
vin
Une fois de plus, le premier acte de la Walkûre (la Valkyrie, comme écrit l'ami Wiïder) a sonné au Cirque d'Été. Quel triomphe! Et comme le soleil deBayreiith a fait pâlir le carcel de Saint-Saëns, et ton flambeau, Schoubert! (orthographe wildérienneV De ce mélancolique, on nous donna une ouverture, Rosamonde^ aussi réjouissante qu'un discours de M. Ribot; puis ce fut le beau Manfred de Schoumann (Victor, votre exemple me perdra !) dont Camille Bellaigue disait un jour qu'il contient toute
la Suisse, — c'est autrement économique que les billets circulaires ; après le solo de cor anglais, Dorel, sur un signe impératif du patron, s'est levé pour saluer avec une émotion reconnaissante.
Un mot seulement de la symphonie en la extrêmement mineur, confectionnée par le savant compositeur A' Henry VIII, alors qu'il avait vingt-quatre ans à peine, — vingtquatre ans, l'âge de Eoméo, Juliette! — Après l'audition de ce travail déjà très compliqué, où l'on sent qu'un auteur très sage s'est appliqué, je ne doute plus que M. Saint- Saëns ne soit né à un âge avancé. A vingtquatre ans, produire une œuvre si correctement ratissée, d'une élégance si académique (sèche comme un coup de trique, d'ailleurs) ! Fi donc! On a bissé le scherzo, où bien des cheveux périrent, coupés en quatre par cet impitoyable Bourget du contrepoint. Quant au premier morceau, sans doute à cause du motif principal, pris canoniquement par les
divers instruments, il a été applaudi avec 2LYéc bonheur par le jouvenceau de ce nom.
Le connaissez-vous ? Proche parent de la célèbre Rosa, Bonheur a reporté sur les différentes espèces de musiciens l'intérêt qu'elle témoignait aux veaux, aux cochons. Critique amer, très schoumann^ophile (encore!), il a conçu pour l'infortuné Bizet une effroyable haine, et pince, sur le cadavre attristé de ce gendre d'Halévy, avec de Bréville pour danseuse, le cancan du wagnérisme irréductible.
Une amie m'a dit avoir aperçu, non loin de Bonheur, la face pileuse de Tiersot; je ne l'ai point vue, mais j'ai remarqué l'auteur d'une collection commode des jugements portés en France sur Wagner, M. Georges Servières. Ce compilateur grincheux, pointu, l'air d'une victime hargneuse, est au fond incapable de méchancetés et pourvu d'idées assez saines. Mais il a tort de laisser croire qu'il n'est pas étranger à la rédaction de ces
lettres; je le lui prouverai. Aux premières se trouvait, toujours hirsute, toujours Pair qtiœrens quem devoret, inoflfensif pourtant, M. Bruneau/.
Combien plus séduisant Foujaud le Noir, dont je ne me lassais pas d'admirer (en tout bien, tout honneur) la barbe courte et soyeuse, les jeux étincelants ! Franckiste et ami collectif de tous les élèves formés par le grand César, un des wagnériens les plus documentés et les plus gais que Ton puisse entendre, au promenoir, égayer un argument d'une alerte plaisanterie, fleurir une discussion technique de facéties désarmantes. Jadis, c'était fête au Chfttelet quand les averses de ses lazzi pleuvaient dru sur les poses sibyllines d'Edouard (Descends d'ton trépied, hé, Colonne !) ou sur le gâtisme consterné des habitués. Bon monsieur Paul, vous avez sauvé vos amis d'eux-mêmes,
* Il s*agit de M. Bruneau, fils. (Note de l'Éditeur.)
car ces chers élèves ne sont point, tous les jours, incroyablement folâtres; et votre rire clair, vos mots cinglants, vos coq-à-l'âne irrésistibles ont éclaté comme des fanfares joyeuses dans cette forêt musicale, belle, profonde, mais parfois un peu broussailleuse.
Certains auraient désiré le Liebeslied pris un peu plus vite; moi je l'aurais voulu plus lent, pour y entendre plus longtemps la voix d'En^el.
Ein seFger Engel dort zii werden.
Ce ténor plein de conscience artistique, talentueux au possible et qui se dépense sans compter, on l'a salué d'une ovation délirante, avec trépignements à la basse.
Pour M™' Brunet-Lafleur, je lui conseille vivement de liquider, comme son homonyme de la Compagnie de Panama. Qu'est devenue ta passion soudaine, ô Sieglinde, et ton désir si féminin de vengeance, et ce trans-
port d'esclave martyre que TAmour va délivrer d'un maître exécré : « Sûsseste Rache sûhnte dann Ailes I »
Notre orchestre a fort bien marché, sauf une trompette qui a joué avec une insuffisante justesse le motif de Nothung à sa première apparition. II m'a semblé aussi qu'un flâneur de hautbois était arrivé, en carabinier des Brigands, au retour de YErkennungsmotiv après le monologue de Siegmund, quand Sieglinde entrebâille la porte, craintive.
M. Lamoureux a fait une grimace épouvantable aux seconds violons dans le scherzo de la symphonie de Saint-Saëns.
Qu'eût-il dit en entendant, au Châtelet, un drôle de cor jouer faux maladivement, tout le long du septuor de Beethoven? Ma petite camarade, qui a le mot pour rire, m'a dit que ce cor devrait bien se munir de cresson de fontaine.
Le public de M. Colonne n'a eu garde de
protester, ayant usé toute sa vigueur à faire bisser Pair diArmide que M"® Berthe de Montalant a suffisamment chanté; c'est une grande personne, brune, potelée comme june rallonge.
8 décembre 1«89
Dans notre dernière séance musicale^ nous avons ouï les Adieux de Wotan^ cotonneusement phrasés par Auguez, toujours chantre plutôt que chanteur.
La sombre aventure,
Auguez, La sombre aventure.
Ces mêmes Adieux, parait-il^ révélés à Willy par les chanteurs de la Monnaie brabançonne, produisirent sur ce soiriste névropathe, malgré la trahison du traduttore Wilder, des effets lacrymatoires.
Je connais un autre littérateur aussi déplorablement sensitif, c'est M. Francisque Sarcey, dont le dernier feuilleton dominical rappelait aux lecteurs du Temps que « nombre de braves gens — et lui tout le premier — ne peuvent entendre sans pleurer : Bien-tôt Vherbe des champs croîtra.., » Mais laissons ces critiques-Wallace.
Vous pensez bien que le bon Auguez, baryton faiblard, est un peu déprimé par notre orchestre. Avec une pareille disposition des instruments, l'équilibre des sonorités est forcément instable, à Tégal de celui du budget.
Puis trompettistes et trombonistes se jettent sur leurs thèmes comme s'ils n'avaient pas mangé depuis quinze jours. Fi! Et le Feuerzauber est si beau, exécuté comme il convient, n'en déplaise à ce titi académique de Bellaigue, qui l'a bien osé comparer à Tinflammation laborieuse d'une allumette de la Régie!
Que vous dirai-je encore? Les airs de bal-
let de M"® Chaminade sont honorables. Le premier, scherzettino, sent trop le piano, le second rappelle Espana^ de l'ami Chabrier, les danses hongroises et quelques chosettes encore; c'est le plus original des deux. Courage, Cécile ! Quant au concerto de Tschaïkowsky, il est ennuyeux, et ennuyeuse M"' Roger-Miclos qui le distille; je sais bien que, le sentant traîner en longueur, elle a, pour abréger, sauté une mesure; mais l'orchestre, non prévenu, a paru troublé. J'allais oublier M""' Brunet-Lafleur, toujours en beauté, qui a susurré Rêves — première version de certain passage de Tristan, au deuxième acte, sink hemieder, Nacht der Liebe...
Malgré ces attractions, malgré le duo de Béatrice et Bénédicte accompagné pianissimo pour que M"' B.-L. pût se faire entendre, beaucoup de vides dans la salle et personne au promenoir.
Mais, à l'amphithéâtre du Châtelet, ma
chère petite amie a vu nos infidèles : d'Indy, Kœchlin, de Bré ville, Ernst, Serrurier... Le boufibn de l'histoire, c'est que ces jeunes sei gneurs se soupçonnaient réciproquement et assidûment d'être « l'Ouvreuse! » Oui, laseule, l'unique, votre servante, enfin ! Mais, chers enfants, vous êtes donc atteints de la folie des grandeurs? Même épilé, dear Poujaud, vous me remplaceriez diflScilement; vous, mon petit Ernst, tout infantile et virginal que vous êtes, je vous vois mal en jupons; et vous, mamelu Bagès, permettezmoi d'aflSrmer que mon corsage est plus éloquent encore que le vôtre. Serait-ce vous, jeune Bordes, le chérubin du groupe, gentille frimousse que le rasoir ignore? A d'autres! Ou Pierre, frère de Job? ou Coquard enfin, Coquard dont les Fils de Jahel contiendront le clou de la prochaine saison musicale? Certes, Arthur en bonnet rose serait irrésistible, mais, hélas!
Le plus beau critique du Monde Ne peut donner que ce qu'il a.
Après avoir suffisamment Raffistolé la rasante symphonie de Joachira, Dans la forêt (applaudie comme elle est jouée, sans mesure, par le public abêti de ses concerts), Colonne/ toujours majestueux et circulaire, a procédé à rouvertùre de Tannhàuser^ son archet servant de couteau de boucher.
L'autre jour, à la répétition de Shylock^ d'Indy, qui est résolument du Midi, n'a-t-il pas insinué qu'en ce drame de Wagner la musique le gênait? Ce n'est pas une raison pour que le bass-tuba d'Edouard se livre à des sonorités aussi intempérantes; pour que le clarinettiste — à la splendide phrase cythéréenne — semble cracher dans son tube ; pour que les cors me fassent tant souffrir (à moi, Galopeau !) ; pour que Colonne, centaure, mais non sans reproches, prenne le galop vers la fin et s'emballe...
Toujours délicieusement connaisseur, le public a couvert d'applaudissements une page (??) de Siegfried « qui aurait dû être intéressante », selon le mot adorable du grand Kœchlin. Il aurait fallu siffler. Du Wagner ainsi désossé, charcuté, tripatouillé, c'est le triomphe du coq-à-l'âne, de la femme sans tête et du mouton à cinq pattes! Fafner- Colonne tuera Siegfried au lieu d'être tué par lui. Mieux vaut encore le Waldweben chez mon patron, et pourtant!... Cette exécution au Grand Châtelet est un meurtre juridique.
M*** de Montalant en oiseau ! Je l'entendrai souvent dans mes rêves ! ce n'est pas un rossignol, c est une volaille! Consolons-nous en remarquant que sa ravissante mélodie ornithologique est, au début, presque identique à celle de Woglinde dans la première scène du Rheingold. Le rythme des Walkyriés y apparaît fugacement : Nun weissHch ihm auch da$ herrlichste Weib. Enfin, ce thème peut passer avec la plus grande facilité dans le
Schlummermotiv de Brunnhilde, celui-là qui, au même moment, se déroulait en vagues sonores dans mon Cirque adoré.
Pour finir, on a dépecé le septuor de Beethoven avec tous les instruments réglementaires de torture, cordes, bois de justice, sans préjudice du cor du délit. La conception, digne des singes ou des Yankees, qui consiste à transporter un pastel sur une toile de panorama, et à remplacer deux violons par trente, a été naturellement acclamée par le public de mollusques, vaguement anthropomorphes, qui s'étale sur les gradins du Châtelet.
15 décembre 1889.
L'Influenza sévit sur mon cirque; si les paradisiaques hauteurs des secondes (2 fr.
celles de côté, mais 3 fr. celles de face) sont toujours peuplées de mélomanes indigents et gobeurs, les places fashionables restent inoccupées. Et le fléau à la mode tourne sa rage contre nos instrumentistes eux-mêmes, qui ont paru lamentablement enrhumés; leurs instruments aussi. Ce manteau de vent, de froidure et de pluye, joli seulement en ballade, étouflfe la bonne sonorité de l'orchestre.
La première au poste, convenablement nantie de programmes et du « Guide des motifs caractéristiques pour le Wallenstein de M. Vincent d'Indy », je me demandais, inquiète^ si nos damoiseaux favoriseraient de leur présence le promenoir, joie ! dès deux heures moins le quart, voici venir Poujaud le Noir, dont l'œil jette des flammes, deux de Bréville (le troisième compte si peu !) Bagès comme un jardin fleuri, saint Roch Ernst et son compagnon fidèle Combes, Endrès sans épithètes, le caustique Henry Kerval (Kunkelmann), compositeur de valses pour la maison (d'édition) Tellier, Tiersot plus long qu'un concerto de Tschaïkowsky, Kœchlin plus long que Tiersot, et tant d'autres, que mes yeux .éblouis se refuseraient à en essayer le dénombrement. Je vous signale cependant, aux loges, l'élégante lassitude de Robert Estienne de Bonnières, et l'air noble quoique enFantin du sympathique peintre Lerolle.
Mes jeunes amis venaient sans doute pour
GO LETTRES DE l'OUVREUSE
Wallensteiriy dont Fauteur se faisait festivaler à Angers, mais surtout pour la Mort de Cléopâtre^ de mon cher Camille Benoît, une première audition chez nous. Ce fragment, que M. Besson déclarait « insipide et incolore »
(mais le mastodonte de V Événement ne soufire plus même la Zaïre de Véronge de la Nux), ce fragment est tout ce qui reste actuellement de la partition consacrée par mon fauve ami aux malheurs de la souveraine qu'un usage immodéré de l'aspic (avis aux tarifées des restaurants de nuit) conduisit à une fin prématurée. Vous n'ignorez pas que notre musicien est aussi poète : « Par la vertu des sons enchaînés il est Mage »; quelque jour je livrerai à la publicité les strophes exquises, encore qu'allitérées, qu'il daigna m'adresser. Mais, dans Qéopâtre, il s'est contenté de prose rythmée, comme ont fait de nombreux musiciens, Massenet, Oflfenbach, Berlioz dans rÉlégie sur Robert Emmet, etc.
Puisque j'ai nommé Berlioz, je ne cèlerai
pas que le sujet de votre « scène dramatique » , mon Camille, rappelle un peu — un peu trop — celui de la scène des Troyens^ où Didon, extralucide, prévoit l'avenir avant de trépasser, Annibal son vengeur, puis le triomphe dernier de Rome, enfin tout Duruy.
Passons à la musique. J'ai goûté le plus vif plaisir à l'entendre, à la réentendre plutôt, car, il y a quelques jours, j'avais reçu, galamment nouée d'une faveur rose et enrichie d'une dédicace... ah! Camille... l'œuvre transcrite pour piano par Vincent dlndy luimême. Je fis soudain gémir Tivoire de mon Pleyel, dernier souvenir d'une époque plus heureuse, et, dès le début, je tressaillis d'aise à reconnaître le Rachewahn de la Go?terdàmmerung ; vers la fin, je me laissai bercer par un doux écho du Friedensmotiv de Siegfried; un petit rappel d'harmonies tristaniennes ne me fut pas désagréable non plus. Mais pourquoi épingler toutes ces réminiscences? Il se trouve dans la Mort de
Cléopâtre assez d'invention personnelle pour eontenter les plus difficiles^ sauf Besson, Zoïle obèse.
Elle est bien de Camille^ la belle phrase désolée du violoncelle, si sobrement et si expressivement harmonisée (j'aime moins la courte progression harmonique sous le si répété des trompettes annonçant l'approche d'Octave). Je goûte fort Tinattendu accord de neuvième majeure qui s'aflBrme dans le sursaut d'amour et d'orgueil de Cléopâtre :
Je sens en moi d* immortelles ardeurs. Il y a un grand effet réalisé dans Tandante : Terre d'Egypte. Le motif dont le développement commence par un court passage canonique à l'octave, entre les cordes et les instruments à vent, fait aussi une forte impression, encore qu'il soit d'un caractère quelque peu « déjà vu ». La partie la plus inspirée — — vraiment belle — est l'invocation, Dieux des formes mystérieuses^ et si quelques mesures, vers la fin, m'ont fait penser à VInvo-
cation à la nature de Berlioz, ce n'est pas une critique, mais une fière. louange que je crois leur adresser. Quant à la. dernière phrase, sur laquelle meurt Ciéopâtré, elle est toute lumineuse, soutenue par de claires et sonores harmonies. Certain doctor allemand, déjà nommé dans une précédente lettre, n'a pu se tenir de grogner près de moi : herrlich und klangvoll ! tûchtig geschaffen, Herr Benoit t
Nous avons eu grande joie au Wallenstein, Et, n'en déplaise à tous les Bellaigue du monde et des Deux-Mondes, c'est une œuvre colorée et puissante. Oh! il y aurait beaucoup à redire sur l'abracadabrante signification que l'auteur prête à ses thèmes, mais rien ne m'amuse comme le triomphe du tempérament sur les théories. D'Indy, qui trouve laides et antimusicales mille et mille trouvailles de Berlioz (quand il dit Tue I les autres crient Assomme!) a commis dans le Camp de Wallenstein un petit fugato courant du bas-
64 LETTRES DE l'oUVREUSK
son au bass-tuba^ assurément Tune des plus laides choses, artistiquement ^ que Ton puisse entendre. Et cela est ravissant de boufibnnerie! merveilleux de gaieté picaresque!
Quel bonheur d'écouter cette œuvre si jeune et si vivante, grouillante avec le Camp, tendre, passionnée avec Max et Thécla, héroïque, sublime avec la Mort de Wallenstein.
Là, le jeune maître a trouvé des sonorités prodigieuses, d'harmonieux tonnerres dignes des plus beaux éclats de Wagner. (Batterie d'ailleurs trop forte, monsieur Lamoureux.) Les deux thèmes essentiels sont magnifiques.
Lorsqu'on entend le premier, celui de l'influence des astres, avec son au-delà de mystère, sa couleur harmonique de plain-chant funèbre, et que le motif de Wallenstein y répond deux fois, comme voilé, à la clarinette-basse d'abord, au cor ensuite, on a — tant pis, je lâche le mot I — on a la sensation frissonnante des chefs d'œuvre entrevus.
Je ne puis finir ces notes sans dire qu'une
forte blonde, M"'® Fursch-Madi, a chanté les Adieux de Didon infiniment mieux que M™® B.-L., autrefois à rÉden. Elle est cependant très loin encore du véritable accent.
Ah! monsieur le Directeur, on n'est pas femme pour rien ! J 'ai pleuré de vraies larmes, dans mon coin, en écoutant cette page; cela, voyez-vous, c'est beau — mais beau à se mettre à genoux devant, surtout quand la voix, accompagnée par les altos, ramène le motif du duo d'amour.
Ah! j'oubliais! mon patron a bien conduit le Vorspiel de Tristan. Mais pourquoi n'observe-t-il jamais le belebend de la 38* mesure, et le zurûck-haltend de la 44°? Pourquoi accélère-t-il au ff de la 62*? Il faut que cette inouïe progression reste lente, et que les gammes des violons ne soient pas escamotées.
Et puis on n'entend jamais nettement le thème lorsqu'il reprend fortissimo {sehr ausdrucksvoll). Quant au Vendredi-Saint de Parsifal^ jouer cela sans paroles, avec la cou-
ÙG LETTRES DE l'oUVREUSE
pure du passage Wehl c'est monstrueux, littéralement monstrueux ! ! ï Juste punition, Dorel est resté aphone en finissant la grande phrase du hautbois, en si majeur.
Rien de bien particulier sur le dernier concert de Colonne, consacré aux œuvres du Norwégien regardé comme le Grieg du relèvement musical en Scandinavie. « Grand choix de Norwège » susurrait dans Toreille d'une rieuse aux yeux noirs le nommé Willy, ce qui ne Tempêchait pas de déclarer, tout haut, que « ces pages sentent bon comme la brise desfiords ».
Grand voyageur, vous connaissez surtout le fiord du Mont-Valérieh.
Une Ouvreuse du Cirque d'Été-
P. S. — Pour cette fois, je ne signalerai pas, dans Wallensteiriy l'abominable couac du trombone...
Télégramme de la Société nationale.
Grieg, Norwégien craintif, pas venu malgré promesse, influenzé par Colonne, s'opposant à l'exhibition de son compositeur sur autre estrade que celle Châtelet. — Krauss exquise, acclamée dans romances Grieg sur paroles allemandes, qu'elle prononce merveilleusement ; gens instruits ont pris cela pour du norwégien. — Adagio et scherzo d'Anselme Vinée pour quatuor à cordes, inénarrablcment ennuyeux. — Délicieuse Élégie de Fauré, magnifiquement exécutée par violoncelliste Liégeois. — Musique grêle de Vidal, sur vers de Bouchor d'un mysticisme joliet : Loin de toi je vais songeant, A tes pieds plus blancs que neige^ Dans leurs fins souliers d'argent^ vulgairement chantée par Piroïa.
— Six très petites Pièces de Vincent dlndy, fort bien jouées par auteur, où se retrouve goguenardise à froid de wagnérien méridional^ fertile en fumisteries ingénieuses, z. B.
le sermon du capucin de Wallenstein, le discours de maître Dietrich Leerschwulst dans la Cloche; u. s. w. César Franck donnait le bras à Krauss. — On a décoré Maurice Bouchor.
22 décembre 1889.
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Sàkerhets Tàndstickorl Du pays de Sera* phitâ voici venir Edward, et j'ai couru entendre au Châtelet, pour mes étrennes, ce dernier Grieg de la musique Scandinave, car mon patron montait Relâche avec un soin qu'il devrait consacrer à reprendre la Symphonie avec chœurs. Colonne a exhibé l'artiste lui-même, un petit blondasse chevelu, crasseux, falot, moins extraordinaire pour^ tant que sa a dame » installée au premier rang du balcon et qui exhibait une croix pectorale (contre l'influenza sans doute) de
première grandeur, somptueuse, épiscopale et mystique au delà de toute expression. Je croyais relire le Rêve de M. Zola.
Belle salle, d'ailleurs, où scintillaient ces messieurs du promenoir, à qui Carohis hœc otia fecit, comme dirait l'humaniste Benoît; presque tous étaient là, d'Indy au sourire amène, simple et affable malgré le succès foudroyant obtenu la veille par ses Pièces pour piano à la Nationale (de Bréville lui tournait les pages avec une émotion attentive de néophyte servant la messe aux Catacombes); à ses côtés, Bagès dit la Rose-de- Saron, le grincheux Tiersot, Bellaîgue encore souffrant d'un Adagio dé Vinée subi samedi soir salle Pleyel, Georges Hiie, explorateur qui visite des pays où la musique de Mbezahl ne pénètre pas encore, Ernst dont un irrespectueux coryza empâtait les traits si purs, Poujaud, baptisé désormais le Prince Noir (ou le Prince-sans-rire); et, dominant de sa face épanouie les flaccidités des vieux abon-
nés épandus sur les fauteuils, Fernand! ce qui démontre une fois de plus la véracité du proverbe : « Dans le royaume des aveugles, les Le Borne sont rois. »
Je m'en voudrais d'oublier l'immense Lazzari — telle une dixième majeure — compositeur délicat, aux goûts classiques, un peu pessimiste quand il juge ses jeunes confrères ; abandonne peu à peu ses redingotes à souspieds d'autrefois, auprès desquelles celles de Déroulède semblaient des smoking-jackett.
Représentant à Paris du Wagnerverein (cotisation annuelle, 5 fr.).
L'ouverture de Coriolariy cette incompa-»
rable merveille, n'a pas marché sans quelques accrocs; non plus que les fragments de la Symphonie inachevée de Schubert, dont le premier surtout est remarquable. Quant à la Danse macabre, la roublardise m'en plaît (ohl ces notes pincées par la harpe et soutenues par le cor, au début!) Colonne agitait des bras de langouste épileptique : il l'a menée
d'un train! zig et zig et zagî... mais d'un train à croire qu'il avait au derrière le féroce Henri Deloncle, surnommé « le Texte », qu'il essaya vainement jadis d'amadouer par l'offre d'une première loge, sans réussir à lui faire quitter les hauteurs d'où il projetait clans la salle des lazzi à la panclastite. Ëa cette chorégraphie mortuaire, Rémy s'est médiocrement distingué. Au bis, surtout, il a grincé le thème aussi faux qu'on peut le souhaiter.
Revenons à Grieg! Sa musique n'est décidément pas drôle; détestable son Bergliot (sujet puisé par Bjœrson dans une a Saga »
de Uarold Haardrade, comme chacun sait) et son incohérent concerto pianoté par un professeur au nom horticultural * —qui aurait pu, sans soulever de protestations, se faire remplacer comme la veille, rue Rochechouart, par Diémer. Peer Gynt vaut beaucoup mieux,
* Nous croyons savoir qu'il s*agit ici de M. de G reef. {Note de V Éditeur,)
surtout la danse de cette jolie coquine d'Anitra, qui vole Peer, suivant le conseil de r Apôtre : « Il faut dépouiller le vieil homme. » Armand Gouzien, adipeux et paterne, écoutait avec des dodelinements de tête et des gloussements de Tétrarque émoustillé ce petit morceau d'une grâce serpentine, où les altos répondent aux premiers violons, tandis que les seconds violons accompagnent pizzicato^ et qu'une phrase de violoncelle ronronne par là-dessous, suffisamment languide.
C'est adroit, et si Grieg n'est pas un maître. Dieu non! comme le proclament certains gobeurs, c'est du moins un petit-maître.
Puisque Tannée commence, formons de/^ vœux ; c'est moins cher que d'envoyer des marrons glacés. Souhaitons aux chefs d'or-^ chestre de tourner moins délibérément aux montreurs d'ours, d'afficher des instincts moins israélites, et de bafouiller plus rarement dans Fexécution du Wagner; aux musiciens, de faire moins de bruit et de trouver
plus de motifs; aux critiques^ d'être moins ignares... Et je reviens à mon patron; il a joué Tautre jour la musique des élèves de Franck^ — c'est bien. Daignerait-il maintenant faire cesser un scandale qui n'a pas de nom^ et se rappeler que Franck lui-même existe?
29 décembre 1889,
Monsieur le Directeur,
Les vacances me portent à la mélancolie.
Nos concerts me manquent. Le moustachu van Waefelghem laisse reposer son alto ; le violon de Houfflack se tait ; des araignées tissent leur toile dans le tuba du bon Joseph. Et je n'ai même plus de Châtelet pour distraire mes ennuis 1 Par bonheur, ma petite camarade est venue me relancer chez moi :
entre deux tasses de thé, nous échangeons nos souvenirs.
Souvenirs de l'Éden-Théâtre et du Châ-
teau-d'Eau, souvenirs des temps héroïques où l'habitude du succès n'avait pas encore achevé de corrompre les ultimes moelles des chefs d'orchestre ! Que de figures aperçues jadis, et, jusqu'à la saison dernière, que je cherche en vain maintenant au promenoir de mon Cirque !
Voici Gedalge, compositeur bénin et crampon, dont on joua quelques vagues mélodies EU Théâtre-Libre et qui se fit expulser certain jour du Château-d'Eau pour avoir protesté contre les mouvements adoptés par mon patron dans la Symphonie en la. Voici Husson, autre musicien, aux athlétiques carrures, infernalement pavé de bonnes intentions. Et des littérateurs : Stéphane Mallarmé, poète abscons, institué mage, total, aux multitudes animalement processionnantes derrière. A la ville, professeur d'anglais, apprit d'ailleurs cette langue en la longue fréquentation des élèves à qui il était censé l'enseigner, certes I Ce pauvre Villiers
de risle-Adam, esprit altier, cœur large, noblement isolé par ses ferveurs comme par ses ironies... Je le vois encore, si M. Rodolphe Darzens veut bien me permettre de parler de lui, je le vois encore avec son œil bleuâtre, si profond, ses cheveux argentés déjà, lorsqu'il écoutait, à TÉden, dans quelque coin obscur du promenoir, une symphonie de Beethoven ou une page de Wagner.
Teodor de Wyzewa, alors caudalaire de Mallarmé, rédigeait la critique des livres à la Revue indépendante^ où ce petit Sarcey de la décadence démolissait Leconte de Lisle et exaltait Henry de Pêne. Ce Slave insinuant s'est guindé jusqu'à la Revue des Deux- Mondes, où il est en passe de devenir le Bellaigue des Primitifs allemands.
Il travaille, il publie et ne mériterait plus aujourd'hui ce surnom d'oblomoviste * montmartrais qui le chagrine si fort.
* Oblomov, personnage versatile et sans volonté du roman de Gontcharov, publié en 1858-59 dans
Voici Edouard Dujardîn, dit la Vierge du Roc ardent, en qui fleurit certain jour un traducteur du Rheingold, traducteur mort jeune, à l'approche d^un huissier dont le menaça le peu libéral Wilder :« Poigne lafluente, humide glisse^ maudite mouille^ lèche-mar^ chel » Telles furent ses dernières paroles.
Pourtant je n'oublierai pas tes costumes, ineffable Edouard, tes gilets de velours parfois azurés, plus souvent rouge-cerise, et gemmés de boutons d'or ; ce pantalon grisperle, à pont, que, lors de la première de la
les Annales de la Pairie et dont le premier tome fut traduit en français par de vagues Charles Deulines à une époque où le vicomte en Melcliior n*avait pas encore introduit la vogue des romans russes. A la dernière page de ce tome I, le sympathique quand môme Oblomov, qui s'était réveillé à la première, se décide enfin à sortir du lit. Dans sa matinée, de successifs visiteurs, ses amis, lui ont imposé une demi-douzaine de plans de vie ou^ au moins, de journée. Mais il faudrait qu'il fût levé.
Seconde partie non traduite : une Olga lui doime du montant, {Note de VÉdUeur,)
Walkûrey lorgnait leTout-BruxçUes, attentif non plus que ce complet, comment dire cela, .monsieur le Directeur? inconvenance d'oie, si vous voulez, qui horrifia M. Charles Lamoureux à l'unique représentation de Lohengrin...
Qui mentionnerai-je encore parmi les absents, ou plutôt les intermittents? Alphonse Benoît, musse à Reyssouze, par Pontde-Vaux (Ain). Élève de Franck, il fuit Paris et goûte en sybarite les douceurs de la vie rurale. Parfois, aux longs soirs d'hiver, pour charmer les loisirs de la veillée, il jette négligemment sur le papier une fugue à trois sujets, ou l'un de ces canons à Vécrevisse où se complurent les contrapuntistes du vieux temps. Mais son cœur est resté parmi nous, auprès de sa Gabrielle chérie, de sa Krauss adorée ! Reviens donner le signal des bravos, jeune enthousiaste, après l'inévitable Roi des Aulnes, ou, comme tu fis en un jour d'éréthisme artistique, t'élancer, ivre d'en-
thousiasme, pareil au génie de la Bastille, mais combien plus moderne ! sur le marchepied du sapin que remplissait ton ange.
Je ne puis oublier le trio furieusement barbu des Bonnier ; Tun est médecin, le second conchyliologue, le troisième archivîste-çaléographe — c'est le plus dangereux. Jadis habitués des Concerts, les trois frères ont juré de n'y plus reparaître depuis qu'on y joue tant de Wagner. Pour eux, toute exécution est profanation. Le n^ 3 n'est pas un wagnérien exagéré, ni même le plus wagnérien de tous les wagnériens : c'est Le Wagnérien ; Wagner lui appartient, et malheur à qui ose se risquer dans le domaine que s'est réservé cet inquiétant paléographe. Pour lui, Colonne et Lamoureux sont de grands coupables ; les élèves de Franck, des criminels ; Hans de WoUzogen a étudié sans doute les motifs, mais sans sortir du « courant inférieur de signification » ; St. Chamberlain connaît bien certaines choses, mais
il s'attache trop à « la matérialité des faits ». Il n'y a guère, à l'en croire, que M"*® Wagner ; « encore n'y comprend-elle rien )),comme toutes les femmes, cosima fan tutte. D'ailleurs, il divise les wagnériens en trois classes ; les « Idiots », %d est Adolphe JuUien, Wilder, tous ou peu s'en faut ; les « Sympathiques », réduits à Fourcaud, Ernst et Camille Benoît ; les « Vrais », qui sont Un. Or, si on lui ajoute son cofanatique Pierre, ils composent à eux deux un wagnérien fort érudit, qui a fini par savoir Tallemand et la musique, et qui, sur plus d un point, en remontrerait à nos critiques en place, je dis aux plus compétents. Ces deux socialistes — ils sont socialistes ! — ont le mérite capital de ne parler que de ce qu'ils connaissent. Des originaux ! vous dis-je.
5 janvier 1890.
C'est ma chère petite camarade du Châtelet, monsieur le Directeur, qui est le véritable auteur de la présente, car, personnellement, je n'ai pas grand'chose à vous dire.
Pas gai, le Cirque, avec cette abominable ouverture du Ruy-Blas pour lequel mon patron a les yeux de la reine d'Espagne, dans le drame Victor-hugrotesque. En cette inavouable production, l'une des plus bêtes de Mendelssohn — aussi Bartholdi ce jour-là que le pénible sculpteur de ce nom ■**- les motifs des cordes sont d'une exaspérante
niaiserie, que les cuivres, pourtant énergiques, ne couvrent pas complètement ; je vous signale surtout une entrée de violoncelle à faire aboyer un chien de porcelaine. Et pourtant; Charles fait à ce professeur à lunettes de Mendelssohn une cour aussi posthume qu'inutile. Ahl monsieur Lamoureux, pourquoi partager sur ce piétiste odieux les idées enthousiastes de Bellaigue ! n'était-ce pas assez d'emprunter à ce littérateur élégant les opinions impertinentes qu'il professe sur mon pauvre César Franck !
En ce moment; Edouard distance Charles de vingt longueurs sur le turf wagnérien.
Trop roublard pour ne pas profiter de Toccasion, Colonne laisse Lamoureux enlisé dans les œuvres complètes de Mendelssohn et s'écrie : « A moïjSiegfried et Rheingold ! » Il dit, accapare Engel et Auguez, place de petits programmes sur les fauteuils d'orchestre.
Qu'importent les hideurs de son exécution ?
L'eflFet moral n'en est pas moins produit.
Fattitude prise, Télan donné. On m'a dit qu'autrefois le patron passait pour un oseur : aujourd'hui encore, il est bien au-dessus d'Edouard comme chef d'orchestre ; mais son audace a sombré sous les sifflets payés des ligueulards patriotes massés devant TÉden le soir.de la première de Lohengrin. Et Colonne va de l'avant. Nous ne sommes pas au bout de nos surprises !
Etait-ce remords ? inquiétude ? Mais M, Lamoureux n'a pas conduit avec l'impeccabilité qu'on admirait jadis la Fantastique^ dont le premier morceau, avec ses abracadabrances harmoniques, semblait horripiler le jeune Basque Bordes qui, pourtant, est encore « à Tâge heureux où sans effort on l'aime », comme on chante dans Armide ou ailleurs. Dans la « Scène de bal » il a fait partir un hautbois une mesure trop tôt. Et dans la Chevauchée, horreur ! deux trombones impatients n'ont pu attendre leur tour pour mugir. Gedalge en a pâli, Gedalge, le doux
raseur, qui vient de finir un opéra-comique je pour se donner de la légèreté », à ce qu'il assure ; dlndy a frissonné — il trônait dans une loge, dédaigneux de notre promenoir !
— Leroux et sa femme ont souri en regardant Diémer, PfeifFer a tourmenté sa barbe sombre et le fossile Dancla n'a rien entendu. Je pourrais signaler encore que les cloches du Dies irœ s'accordent aussi mal que les participes passés dans les lettres de M^" ïessandier. Parlons plutôt du Châtelet.
Là, belle salle : insoucieux de la haine de mon patron qui ne lui pardonnera jamais de s'être fait (àAix) festivaler par Edouard, Lalo écoutait la gracieuse sérénade de Namouna, au deuxième rang du balcon.
L'affreux Joncières se signalait à Tadmiration des foules par une extraordinaire cravate bleu de Prusse. (Qu'est devenu ce patriotisme jaloux, si prompt à s'effaroucher jadis quand on parlait de jouer Wagner ?) Il buvait du lait, tandis qu'on débitait Tan-
dante de sa Symphonie romantique^ interminable macaroni musical (I) que les plus robustes estomacs rejettent avec dégoût, ce pauvre Yictorin, ce Ludger plutôt,
Oar il s'appelle Ludger Rossignol ; mais, comprenant que, signées de ce nom gazouilleur, ses inspirations falotes feraient rire, il s'affubla du pseudonyme de Victorin Joncières. Comme Wilder, il fut autrefois modérément enthousiaste de Wagner; actuellement, pourvu qu'il ne soit pas question de représenter LoJiengrin^ il brûle sur l'autel de Bayreuth, en ses ardeurs] de néophyte sicambre, tout ce qu'il adora jadis, y compris YEnfance du Christ « dont la trame est pauvre », assure-t-il.
Cet essoufflé qui morigène Berlioz commit deux actes qu*il parvint à faire gaillardement reconduire par le public de l'Opéra, pourtant d'une indulgence comateuse. La Reine Berthe — dont le livret évoque les temps reculés « où la Gaule, pays humide et
paludéen^ était plus propre aux ébats des canards sauvages qu'au jeu régulier de nos libres institutions » (Augustin Thierry), — la Reine Berthe ne tarda pas à filer, et la musique donne assez bien Tidée d'une époque rocailleuse où la loi du plus Faure était trop souvent la meilleure.
Joncières signe Jennius les informations théâtrales de la Liberté, rédigées avec cet insouci de la forme qui lui ont valu, chez les bons esprits, le surnom de Jennius Touvrière. Bêcheur assidu, il se soulage en critiques sans pitié, les soirs de première, des courtoisies gourmées auxquelles son feuilleton doit s'astreindre. Il faut pourtant savoir lui reconnaître certaine indépendance, méritoire en ces temps de veules camaraderies ; on l'a vu tenir tête, courageusement, à l'unanimité de ses confrères en critique, et défendre contre eux, au besoin, telle œuvre qu'ils s'accordaient à juger détestable, par exemple le Chevalier Jean.
Dans la salle, bon nombre de têtes connues: je nommerai Willy, facétieux et décoratif; puis Kœchlin aux cheveux fugitifs, moulé dans un superbe pantalon à carreaux bleus et noirs, puis Ernst épanoui, puis Servières renfrogné, puis Halays, — encore un qui opère aux Débats — puis Tiersot, que j'aime depuis qu'il est attaqué par ce pachyderme mal élevé dont les excrétions musicales emplissent les bas-fonds du Temps. A l'extrême droite des fauteuils de balcon, Massiac aux cheveux plats (c'est sa seule ressemblance avec Napoléon) prend des notes sur cette musique « touffue, aux extraordinaires combinaisons ». Le fait est que, pour rester 136 mesures seulement dans le même ton, il faut être un modulant « extraordinaire ». J'aime mieux encore l'esthète qui parle dans la Bataille d' « œuvre confuse d'harmonie imitative ». Mais laissons ces seigneurs.
Un pianisticule de seize ans, joli à croquer.
répondant au nom macabre de Delafosse, est venu jouer l'admirable Concertstûck de Weber. Musique chevaleresque, plus jeune, après soixante années, que notre aimable jouvenceau lui-même! Et pourtant, tout adolescent qu'il paraisse, le doux et fin Charles Bordes aurait l'air un peu marqué à côté de cet éphèbe à la chevelure ondoyante;
[ches, Une espèce d'enfant, au teint rose, aux mains blan- Que nos wagnériens dont Tulster bat les hanches Prirent pour une fille habillée en garçon...
Arrivons à Rheingold, Comment en un plomb vil cet or s'est-il changé? Voyons, Edouard, je ne vous veux pas tant de mal que ça. Mais, pour l'amour de Cantié, soignez vos instruments à vent. C'est cacophonique parfois, confus presque toujours; rien ne sort, les couacs abondent. Déjà vous avez fait souffrir ma petite camarade dans l'andante de la Symphonie en ut mineur : vos violoncelles, aux variations, ne s'entendaient
guère ; le beau thème féminin a été mal dit par vos bois. J'ajouterai que vos timbales sonnent trop dur. Je sais bien que votre public de calicots échauflFés n'est pas très diflScile, et que, pour peu que vous ameniez vos instrumentistes à frapper le dernier accord bien ensemble -^ ce à quoi vous excellez positivement — les galeries se livrent aux transports de l'admiration la plus désordonnée. Mais les exubérances de ces enthousiasmes jobards devraient-elles vous suffire?
Pour préciser, il faut que je note la faiblesse des bassons, et — similia similibus — les hésitations vocales du bon Auguez, toujours bénisseur, même en Alberich ; ensuite nous dirons l'exécution approximative des traits de violon, l'incertitude des cors, même lorsqu'ils donnent ensemble; le ratage de la phrase libidineusement sentimentale (pendant la poursuite) qui précède le retour en mi bémol de la mélodie de Woglinde: et puis les mouvements à la six-quatre-deux.
les crescendos escamotés... Cette grande trune de Montalant ressemble moins à une Rheintochter qu'à un bateau sous-marin. Du mi au la au-dessus des lignes, la justesse de ses notes élevées laisse un peu à désirer, mais elle paraît convaincue; c'est quelque chose. (Te rappelles-tu, Berthe, nos bonnes parties de rire chez la fleuriste du passage Chausson?) M"® Delorn est une Welgunde assez grêle, douée d'une jolie petite voix blanche, habillée d'une jolie petite robe rose; M"® de Clercq, blonde, appétissante, fredonne d'une assez agréable manière. Pendant le prélude, aux galeries supérieures (?) quelques idiots ont fait du bruit. La faute en est aux cors dont les bafouillages pâteux a ont failli mettre le public en gaieté », selon Pexpression centre gauche et modérée du Debalter Kœchlin.
12 janvier 1890.