SOCIÉTÉ NATIONALE
Notes télégraphiques. — Bon quatuor de Vincent ; n'ajoutera rien à sa réputation, joli tout de même; surtout le finale qu'on ne saurait qualifier d'Indyfi'érent. — Pas trouvé capiteuses les mélodies de Marty, ton élève ! ô Massenet ! — Succès pour de Bréville dont Hymne à Vénus (hé! hél Pierre!) dans un mode on ne peut plus phrygien, mais nullement rephrygiérant, fut chanté par deux demoiselles assez en voix. — Morceau de résistance, le quintette de Castillon, œuvre de jeunesse, plus riche d'idées et de style que les œuvres très vieilles de moult jeunes.
Monsieur le Directeur,
Non, je ne peux plus, je ne peux plus; Dieu m'est témoin que j'ai toujours fait l'impossible pour prendre seule contre presque tous la défense du Patron. Sa brusquerie, je rappelais passion artistique ; quand il s'obstinait à nous emmendelssohner, laissant l'Or du Rhin étinceler dans la maison qui est au coin du quai de la Mégisserie, je me rejetais sur la précision et la sûreté de ce capellmeister « rallié ». Mais après son sabotage de
l'ouverture d'Egmonty j'y renonce, je ne peux plus !
Ainsi rugissait^ loin des oreilles chatouilleuses de Lamoureux, « un qui veut se détacher » (comme disait le prédécesseur de Boulanger à Jersey), un ex- fervent dont les exaspérations m'ont amusée et que je ne nommerai point, moi qu'on accuse d'indiscrétion.
Il est un peu vrai que cet infortuné Egmont a trouvé un second duc d'Albe dans le patron qui, d'un geste circulaire et mou, battait la mesure comme une mayonnaise. Aussi les traits bavochaient, les attaques des violons effrangées me couvraient de honte, et je froissais mes programmes, fiévreusement, en écoutant nasiller ce grêle et piteux hautbois... Pauvre Aderer, vous qui étiez venu faire connaissance avec la musique destinée à « soutenir » votre crépusculaire adaptation à'Egmont — la Gœthedàmmerung — ne vous imaginez pas l'avoir entendue ;
c'est sa caricature que l'on vous a servie, et Porel lui-même pourrait vous apprendre que l'orchestre a raté, mais là complètement, l'explosion finale en fa majeur. Car il était là, Porel, mélomane avantageux, mais parfouru cependant de distinguer un fa dièse d'un sol bémol, sur le piano *.
Beaucoup mieux exécutée la Rapsodie cambodgienne — résultat inattendu de l'expansion coloniale dans l'Extrême- Orient — qu'écoutaient avec recueillement trois Cambodgiens (dont une Cambodgienne) déguisés à la française, etTiersot qui n'aime plus que les mélodies populaires de l'autre hémisphère. Elle m'a semblé très réussie, avec ses rythmes intéressants, l'ingénieux groupement de ses sonorités, et la remarquable entente des timbres, cette originale fantaisie indo-chinoise — parfois un peu enflée, peut-être, en
^ Nous noas empressons de proclamer que, depuis que cette lettre a été écrite, M. Lamoureux s'est ressaisi... et que les exécutions d^Egmont à l'Odéon n*ont rien laissé à désirer. {Note de V Éditeur,)
ce qui concerne Tinstrumentation — où le premier tiième de Vallegro est d'un pittoresque bien amusant. Jane m'a signalé d'un air ravi le dernier accord^ non pas un de ces vulgaires accords parfaits — comme on n^en voit plus qu'à la Chambre — aujourd'hui démodés^ mais un délicieux accord dissonant de septième dominante qui prouve que les compositeurs cambodgiens étudient les Mélodies populaires delà Grèce avec fruit. J'imagine que jeudi, à 4 heures pour le quart, les gens du monde qui se pressent au Conservatoire (les élèves n'y vont jamais) pour écouter la parole familière, parfois éloquente à force de conviction, de Bourgault-Ducoudray, ne ménageront pas les applaudissements à leur brave professeur d'Histoire de la musique.
J'avoue ne pas béer d'admiration devant la Fantastique. Certes, il a fallu un toupet gigantesque, une impudence géniale, pour lancer ce pétard colossal en des jours où régnait Boïeldieu. Je Taccorde, cette Sym-
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fhonie déconcertante sue le génie de k première à la dernière note, même dans les plus ■exécrables passages. Mais que de longueurs douloureuses, que d'énormes vulgarités, que d'harmonies désagréables, laides, irritantes! Que de raseries romantiques! Quelle salade de bals, de prairies, d'échafauds, de sorcières! Cela serait intolérable sans les trouvailles, l'éclat furieux de la Marche au supplice^ les facéties goyatesques du sabbat, et huit mesures par-ci, et seize mesure par-là, et un frémissement d'alto, une plainte de hautbois, une note de cor, le je ne sais quoi enfin que Berlioz a toujours eu. Je concède aussi que l'idée de faire traverser toute l'œuvre au leitmotiv de la personne aimée est une de ces conceptions neuves et fécondes, réservées aux seuls artistes de grande race, aux maîtres. Reconnaissons pourtant que notre cher patron, dans l'œuvre de Berlioz, pouvait singulièrement mieux choisir! Reconnaissons aussi qu'il pourrait jouer moins vite
la scène du Bal, sans cette sécheresse qui fait songer au piano de Diémer.
Aurais-je oublié d'allumer ma lanterne?
Il faut dire bien vite, pour la gouverne de mes galants lecteurs, que j'ai reçu une lettre d'un de ces messieurs du promenoir. II dit n'avoir pour but que « la gloire du Patron »... Ah! je te reconnais là, néfaste influence d'Alfred, toujours « sympathique », et gobeur comme pas un, éperdu de bonne volonté, ruisselant de confiance, plus naïf, plus candide mille fois que la plus naïve d'entre nous! Félicitez- vous, tous, de V Enchantement du Vendredi' Saint — sans paroles ! ! ! Le dieu des Wagnériens lâchera sur vous les Bonnier de sa colère, car oncques ne vis plus cynique attentat contre une aime, une înclyte partition ! Félicitez- vous, Paul S Alfred ^, Emmanuel* aussi sans doute, et Camille * avec,
^ M* Poujaud. {Note de VÊditeur,)
* M. Ernst. (Note de VÊditeur,)
3 M. Chabrier. (Note de VÊditeur,)
* M. Benoît. [Note de VÊditeur.)
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n'est-ce pas? du premier acte de Tristan, cette sublime œuvre dramatique, laquelle, au concert (ce n'est d'ailleurs pas la faute du patron) est bien la chose la plus rasante qui soit.
' Mais puisque vous avez la foi solide, tâchez aussi d'avoir le bras long : unissez vos efforts, beaux jeunes gens, pour décider notre seigneur et maître à convoquer au plus vite M°^® Materna, et à nous donner la Mort (ïlsolde ou la dernière scène du Crépuscule des Dieux. Je serai la première à m'en réjouir, et crierai, plus fort encore que l'autre jour : « A la bonne heure ! »
Nouvelles du Chatelet: Outre une sauvage exécution de Rheingold, ma petite camarade a écouté avec joie deux morceaux de Bach, Edouard, cédant aux lamentations de G. Remy, a mis au programme une jolie Gavotte du vieux Sébastien, et la magnifique
Sarabande^ si mélodique, si expressive ! Notre
Guillaume s'est distingué, à la satisfaction générale. On m'apporte quelques noms d'auditeurs, Coquard, Lazzari, Bonheur, Diémer^ Georges HUe, le peintre Azambre ^, qui prépare de la Musique de chambre pour le Salon et vient chercher dans le public des têtes d^expression !
* Élève de MM. Bouguereau et T. Robert-Fleury.
[Note de V Éditeur,)
19 Janvier 1890.
Belle^ très belle exécution : M. Lamoureux a joué la symphonie en ut mineur du cher Ludwig ainsi qu'aux plus beaux jours. Grand et légitime succès.
Agacées par la température énervante, les chanterelles claquaient l'une après l'autre, si bien que le prélude de Lohengrin s'est terminé par un solo de violon, effet que Wagner n'avait pas prévu et dont le patron semblait modérément réjoui.
Peu de têtes connues; aux fauteuils Georges Hiie, somnolent, à ce qu'il m'a semblé ;
le beau Marsick, aux cheveux éperdus; Hermann, autre violoniste moins beau ; bébé Pierné et son menin Leduc. Leroux exhibait au parquet sa belle tête de prix de Rome. Et, seuls au promenoir, Tiersot mélancolique, et Willy, goguenard, Willy dont la boutonnière était chargée d*une rosette polychrome, grosse comme une bouée, qui sied merveilleusement à son genre de beauté.
N'oublions pas Lascoux, le plus charmant des juges d'instruction quand il ne parle pas musique — malheureusement il ne parle jamais d'autre chose — qui détient un lot formidable de : Notes pour servir à V histoire de Richard Wagner, où revient périodiquement cette phrase qu'il répète avec amour : « Et ce génie, alors, m'invita à déjeuner. »
En somme, ils sont un tantinet monotones, nos concerts, et me laissent le loisir de rêver à mon aise — surtout pendant l'ouverture de Ruy Blas, comme l'insinue Jane — tout en offrant des programmes à nos sveltes jeunes
gens. Et toujours ma songerie se reporte vers nos gloires disparues, vers ces visiteurs charmants, trop avares de leur présence; où est le petit père Fauré, exquis orfèvre de mélodies précieuses (un de ceux qui nous consolent du Godard)?... Je me souviens toujours de certain soir où mon gracieux ami Bagès chanta le Cimetière de ce musicien discret et profond, avec une voix ravisûnte et dans un sentiment très juste — et d'un autre soir où il détailla le Clair de lune, du même, de façon à en faire valoir toute la douceur mélodique, si bien congruente aux vers délicieux de Paul Verlaine !
Où es-tu, toi, Henri Deloncle, au faciès napoléonien, plus érudit que Camille Benoît lui-même, plus fumiste encore que Poujaud, plus fertile en calembours que Willy? Exploites-tu des mines de flanelle irrétrécissable aux rives de la Plata, ou ponds-tu des Premiers-Paris dans les journaux, ou des articles anglais — ail right I — au Galignanfs
Messenger} Tour à tour chartiste, voyageur en patriotisme, providence des sociétés de tir, manteau bleu des gymnastes, perforateur de tunnels en Norwège, rimeur de drames moyen âge, d'opéras nègres, de comédies interplanétaires, où es-tu maintenant? De temps en temps, tu apparais sur le boulevard, et aussitôt tu rentres dans le mystère. Où sont-elles, les joyeuses années où tu confondis Paul Meyer, à l'École des Chartes, sur une question dont tu ne savais pas le premier mot? Et celles où tu étais Tastre de la Nouvelle Gaule (au grand dam de l'antiseptique Charles de Larivière), et la gloire des HydropatheSy en d'épiques séances, que Goudeau terminait périodiquement par ces paroles : « Voici minuit, l'heure des crimes; c'est l'instant de nous y rendre...! » Où cette pièce inouïe que tu composas sur les Nibelungen? Attila y évoquait un élève de l'École normale en son bocal d'esprit-de-vin, et prévoyait, dans un esclaffement, les rimes
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du vicomte Henri de Bornier?... Qui dira les grandes batailles chez Pasdeloup et Colonne, quand tu rugissais rhosannah wagnérien^ quand tu conspuais les chanteurs irrespec* tueux du texte et les chefs d'orchestre délictueux, et foudroyais du regard les cîpaux médusés?... ces heures où tu traitais d'eunuques d'honnêtes pères de famille, coupables seulement d'avoir sifflé le WalkûrenriU, et dardais des flèches de papier sur les abonnés des fauteuils ? Hélas I combien de petits jeunes gens aujourd'hui se posent en régents des concerts, en rois des galeries, en gardes du corps de Wagner, qui ont attendu le succès pour opérer, et qui n'eurent ni ton audace, ni ta verve, ni ton esprit I
Pourquoi ne vous entretiendrais-je pas de Jacques Blanche, peintre rempli d'astuce, moins original peut-être que roublard en sa naïveté pseudo-primitive et ses imitations de Boldini, et qui se dissimule à peine, lorsqu'il saisit la plume du conteur, sous le pseudonyme
transparent de James White ? Je préfère vous nommer Gaupillat, violoniste tenace ; si vous rinterrogez sur la Gôtterdàmmerung, il vous répondra infailliblement : « Ah! il y a là dedans un trait de violon rudement difficile I » Mentionnons Jacques Froissard : il descend en droite ligne d'un chroniqueur assez connu, et goûte volontiers Wagner, mais aime mieux les Huguenots, qui l'empoignent, dit-il. Cette opinion, des musiciens mêmes la partagent, depuis Eymieu qui proclame l'auteur du Crociato « le grand et seul compositeur de musique scénique », jusqu'à Bellaigue qui se déclarait, en 1886, prêt à donner tout l'œuvre de Wagner pour le cinquième acte des Huguenots.
Tandis que sonne la rapsodie cambodgienne, ou que les cuivres clament la marche funèbre pour la mort de Siegfried, die « Eroica » des herrlichsten Helden der Welt (bien joué, patron!) je vais éplucher un peu les monstres de l'espèce musicale, les cri-
tiques. Ah!... encore une remarque; ô patron bien-aîmé, pourquoi, après le Trauer^ marsch, après Siegfried-Idyll, pourquoi nous servir cette odieuse ouverture de Rienzi^ que la première phrase, toute belle qu'elle soit, ne peut défendre contre notre légitime abomination?
Les critiques — ah ! monsieur le Directeur — quelle engeance mp,lfaisante et grotesque ! Je laisse de côté les critiques wagnériens, bien qu'ils soient aussi bêtes — sinon plus — que leurs confrères antiwagnériens; mais les lois de la tactique m'interdisent de tirer sur nos troupes... Pourtant, je ne puis taire le bénin Amédée Boutarel, qui écrivait dernièrement dans le Ménestrel : c< On écoute M. Faure avec une admiration mêlée d'éton* nement, car il plane dans une sphère à part, en dehors de tout point de comparaison... »
Une de mes joies, c'est le nommé Barbedette, sénateur du Ménestrel, critique de la Charente-Inférieure (pardon, j'intervertis
Tordre des facteurs!... il est vrai que ce triste produit ne change pas). Je dois à ce daim furieux les plus gais moments de ma vie. Loin de moi cependant la pensée d'égrener ici les perles qu'il dépose le long de nos concerts! D'ailleurs, depuis deux ou trois ans, ses attaques mollissent, il faiblit à vue d'oeil... A peine un éclair de bouffonnerie reluit de ci, de là, comme au jour récent où il trouva que le prélude de Tristan « inspire le renoncement aux choses profanes et une pieuse somnolence.» {Ménestrel du 29 décembre 1889.)
Comettant (Jean -Pierre- Oscar), aussi niais que Barbedette, est plus dangereux — ou du moins l'a été. Ce Bordelais qui aime les postillons, pas seulement à Longjumeau, auteur de VAlboni, valse vocalisée à deux chœurs (!!!) a voué au sieur Wagner — en dépit de son apparence paterne de Franklin conciliant et gâteux — une haine d'un comique violent. Wagner le gênait, il l'a
pourfendu. Pour lui^ l'amour de Tristan et d'Iseult est celui de « deux chats » miaulant sur une gouttière. Il faut l'entendre conter l'histoire de Wotan^ venant sur terre « rigoler avec les mortelles » . Cette littérature de Jocrisse avantageux^ ces comparaisons de potard en délire, ont cessé de paraître drôles, — sinon àLaffitte, assez Gaillard pour replacer sur la diligence grinçante du Siècle, un moment conduite par Céard, ce vieux cocherlà, — du moins aux êtres amorphes qui montent encore dans la séculaire patache de la rue Chauchat. Notez que ce grand juge de la musique, qui conspua Berlioz aux jours d'épreuve, et flagorne aujourd'hui sa mémoire en versant des larmes d'alligator, est d'une surdité suffisante, tout au moins, pour lui inspirer un peu de modestie. Avez-vous*remarqué que la surdité est presque obligatoire chez nos critiques musicaux? Comettant, Vitu, G-allet, Massiac (l'intérimaire de Wilder), quatre sourds! Que ne sont-ils muets.
et manchots également, pour le bien de leur génération !
Quelques nouvelles du Châtelet, où Ton a constaté la présence de Lalo, du jeune Léon Delafosse, de Le Borne, de Chamerot, président de la Chambre des imprimeurs, et amateur de musique, sans doute parce qu'il n'en édite pas. Eh mais! n'est-il pas quelque peu parent du blond Duvernoy, dont on exécutait trois affreuses pièces orchestrales? A ma grande joie, on a chuté fortement ces trois petites vilenies; la première est un pastiche de Schumann, la seconde, un pastiche de Wagner (marche funèbre de la Gôtterdàmmerung)^ la troisième, un pastiche de Chabrier!!! Jugez ce que cela peut bien être!
Vergnet a chanté pâteusement un beau fragment de ÏEnfance du Christ et la prière de Rienzi, noble mélodie vieux jeu (que pas un de nos adolescents ne serait capable d'écrire), où le lion Wagner ne laisse entrevoir qu'une seconde sa crinière flamboyante I On a fini
par le Songe d'une Nuit d'été, Tœuvre où il y a le plus de Mendelssohn et le moins de Bartholdy, encore que la grande marche à percussion centrale (recommandée pour sorties de mariages riches) ait le don de m'agacer démesurément.
26 janvier 1890.
C'est Jules Massenet le plat du jour. Une « sélection » (ï Esclarmonde vient d'être offerte à nos abonnés. Le jeune membre de l'Institut n'a pas toujours été aussi en faveur auprès du patron. Il y aurait une trilogie {ohne Verabend) à écrire sur les rapports de Jules avec... (je ne peux pourtant pas l'ap* peler Arthur!) ^ — avec le patron, si vous
* Pour l'intelligence de cette parenthèse, il convient d'informer le lecteur que le Directeur des Nouve.aux-Concerts avait exprimé le désir de n'être plus désigné par son nom de baptême.
[Note de V Éditeur).
ii6 LETTRES DE L'oUVREUSE
voulez. Première journée : une photographie de Jules, suspendue dans le bureau du maître, et dédicacée d'un autographe flatteur.
Deuxième journée : le règne de Wagner et de dlndy ; Massenet amer : « En fait de musiciens français, Lamoureux ne joue que ceux qui font de la musique allemande. »
Troisième journée : Le Dernier Sommeil de la Vierge j extatiquement dirigé par Lamoureux, qui pelotait, en attendant, Marty.
C'était par une belle Matinée de printemps... (Hartmann, éditeur).
Je n'ai pas la prétention de vous apprendre Esclarmonde^ monsieur le Directeur. Si j'en sais quelque chose de plus que ce que m'a révélé notre exécution, je le dois à une indiscrète et gentille camarade —de TOpéra- Comique, celle-là ! C'est une sorte de Bottin musical, une Histoire du siècle où semblent avoir collaboré tous les Gervex de l'harmonie, une Revue de fin d'année pour quelque CI uny supérieur, où tous les maîtres sont
représentés, de Meyerbeer à Wagner, de Gounod à Massenet lui-même — car cet habile homme excelle dans l'art d'accommoder ses restes. C'est l'éclectisme frénétique, l'impartialité à l'état aigu dans le style et les formules.
Notez qu'il y a là dedans un talent du diable, une facilité, une aisance déconcertantes. Et les réminiscences d'aller leur train! Le tendre Massenet, qui orchestra dans le Roi de LaAore le beau thème classique : « Le Champagne est le vin des dames, le Clicquot le vin des amours », a consciencieusement dévalisé, cette fois-ci, les caves du grand Richard. Et des leitmotive, à prendre le système en dégoût ! Ils ne sont plus tôt partis qu'ils reviennent, indéformables, incompressibles, incassables. On voudrait les exterminer.
Étrange musicien que ce Wagner pour grandes cocottes, ce mystique pour cabinets particuliers, qui fait d'un sujet doux et ter-
rible, avec la complicité de Gallet Taccoucheur, cette ennuyeuse, fausse, inconvenante Marie-Magâeleine/Et pourtant, comme il est doué, le rusé compère ! Que de pages vraiment bien venues dans le Roi de Lahore et dans Esclarmonde même! Parfois de fines harmonies dissonnent exquisement; parfois, pendant quelques mesures, une idée mélodique heureuse se dessine. Mais ce n'est pas pour cela qu'on Taime, et que tant de belles mains font craquer leurs gants à force d'applaudir, et que tant de haultes et honnestes dames font écrire par lui les opéras qu'elles composent. On l'aime, parce que sa musique a la sentimentalité vicieuse qui plaît à nos demi-mondaines (et même, dirait Jodelet, à nos mondaines tout entières); parce qu'elle a les gentillesses poétiques, les équivoques religiosités qui chatouillent l'eunuchisme du public. Les dames chérissent la signature de Massenet comme, dans un ordre d'idées voisin, celle de Redfern. Cette salade de
coccinelles et de chapelles, de mondanité et de rêve, d'érotisme et de prière, enchante les Athéniennes de la troisième République. Son orchestration offre la même association voulue de disparates. Née de Thymen monstrueux d'un violoncelle et d'une grosse caisse, elle s'énerve en romances sur la chanterelle^ quand elle n'aboutit pas à des tapages qui n'ont de nom dans aucune langue.
Et cependant, il faut savoir gré à Jules d'avoir fait Esclarmonde^ après les abominations à'Hérodiade et du Cid. Même, il faut mettre de côté certaines répugnances artistiques, entrer dans la pensée du compositeur et comprendre que cet académicien est un des seuls — entendez-vous — à saisir nettement l'évolution du public, à la suivre et, au besoin, à l'accélérer. Merveilleusement souple, il construit ses ouvrages de façon à y mettre de quoi plaire aux imbéciles, et de quoi retenir l'attention des délicats, ne fûtce qu'une minute. Il sait Wagner; dans une
certaine mesure, il y prépare la foule. Jamais, du moins, il n'échouera dans Tobicurité musicale, dans les impasses où s'engagent aisément les artistes trop naïfs, trop étroitement convaincus. Au milieu de platitudes sans nombre, il a écrit le Roi de Lahore, Manon, Esclarmonde, qui marquent trois étapes. Méfions-nous !
Je mentionne, en passant, une excellente exécution du Trio des jeunes Ismaélites, dans VEnfance du Christ, de Berlioz, Quelle chaste et suave mélodie ! Berlioz, voulant écrire un « chant du foyer », où devait saintement rayonner, dans la simplicité antique, toute la virginale douceur de l'enfance, a choisi des timbres légers et purs, dépourvus de couleur passionnelle, blancs, aériens, candides, ceux de la flûte et de la harpe. Ne sont-ce pas là, d'ailleurs, les vrais instruments des vieux âges? Cette page émue, pleine de tendre génie, m'a charmée délicieusement; elle a été rendue à merveille.
mais je n'ai pu m'empêcher de trouver que Hennebains, Lafleurance et Franck, pour de jeunes Ismaélites, étaient un peu bien décatis.
Mille astres brillaient au firmament du promenoir; mais pour ne pas vous fatiguer toujours des mêmes noms, je vous parlerai du Châtelet, où ma petite camarade dit avoir vu le glabre Albert Bataille, figariste ondoyant et divers, qui loue Lohengrin et les Maîtres et conspue le Nibelungenring ; Mario tti, violoncelliste ténébreux ; Adrien Remacle, athlétique et apoUonien... M'"* Krauss a chanté le merveilleux air de la Haine à'Armide...
Ohé ! l'homme de Reyssouze ! que n'étais-tu là pour fleurir ta belle ruine ! Tu sais, elle chevrote de jour en jour davantage, mais voilà : elle a du style, et c'est rare. Les cors d'Edouard n'ont pas assez cuivré le son, et puis les attaques n'étaient pas assez incisives... mais quelle musique! je donnerais M. Gounod pour l'intervalle de seconde mi-
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neure, simplement, entre les deux parties de violon, aux déchirantes paroles : Sauvemoi de V Amour!
On a emporté plusieurs personnes pendant le concert, foudroyées par un accès soudain de choléra. M. Pasteur, appelé en toute hâte, a découvert le microbe dans les replis d'un concerto de Godard, brusquement projeté dans la salle par le violoniste Johannès Wolflf. L'état des victimes ne laisse que peu d'espoir.