‹ Lettres de l'Ouvreuse; voyage autour de la musiqueChapitre 5 sur 5 · STS · texte numérisé non relu

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taquiner ce jeune prince de la critique, très en progrès aujourd'hui, et qui, j'ensuis sûre, regrette quelque peu, bien qu'il ne l'avoue pas, ces lignes ineffables, datées du 15 mai 1885..-

D'abord il se donne la joie mauvaise de citer les vers Wildériens, que les abonnés de sa Revue — (affadis par l'ingestion bi-mensuelle du Poudding-Mazade et de la Panade- Cherbuliez) — ont certainement attribués à Wagner lui-même. Mais voici les fusées d'esprit — un feu d'artifice dont il devrait ruggieri, non, rougir ! — la jovialité, comment dirai-je ? des deux hémisphères, capable de faire regretter cette « gaieté germanique » qu'il exécute si allègrement : « Walther est proclamé mari de M"*' Pogner devant tout le petit commerce de Nuremberg... Les Maîtres Chanteurs ou le Bon Savetier... Le premier acte est le plus terrible ; les premières mesures, pourtant, sont intéressantes... Une suite de mots notés au hasard... Voici les maîtres

dits chanteurs; toujours l'ironie !... L'air que chante Walther a de l'expression ; tout le reste est un abominable chaos... Bientôt on sonne le couvre-feu, complainte lamentable dont la dernière note voudrait être comique et nest que fausse {\U)... Qui n'a connu la torture d'Éva? Comme on comprend le cri de soulagement qui lui échappe lorsqu'elle a ôté son soulier!... La défaite de l'obscurantisme, voilà le sujet: à peu près celui d'JSircelsior... Le vrai Wagner serait-il, comme le vrai choléra, celui dont on meurt?... Cette musique n'est pas seulement ennuyeuse, elle est laide... deux choses capitales lui manquent : le rythme et la tonalité. . . Entendre les Maîtres une fois, cela nous suffit pour ne plus vouloir les entendre I... »

Tu te convertiras, enfant terrible, pianiste folâtre, par qui Gounod, farceur âgé, voulut être béni, le jour de ta première communion I Tu t'es même déjà converti aux trois quarts^ Tu n'écrirais plus aujourd'hui cette page

malheureuse, tu n'apostropherais plus la statue de Weber à Dresde, comme tu fis, en 1886, devant quelques Parisiens médusés :

<c Au moins, toi, tu étais clair! » Tu n'immolerais plus Wagner sur l'autel de Meyerbeer, plein de cette ferveur qui te valut, il y a quelque cinq ans, Firrespectueuse réponse de Willy dans le Gil Blas : « M. Bellaigue doit pousser la Meyerbeerolâtrie jusqu'à chérir Litolff. On n'adore pas saint Antoine avec cette frénésie sans porter quelque tendresse à son compagnon.- » Pioche ton Lohengrin, suivant la grande parole de de Ponchon, et ne sois plus assez étourdi pour lui comparer le Famt de ton cher maître.

Retrempé dans les eaux salutaires de la pénitence, relis les Maîtres Chanteurs, épèle les œuvres de César Franck. Alors tu courras à des destins prospères, et nous autres, lecteurs intermittents de la Revue Saumon, nous nous consolerons de Brune-

tière en savourant Bellaigue. C'est la grâce que souhaite à ses amis

L'ouvreuse du Cirque d'Été.

On me dit avoir aperçu Henri de Curzon et Alphonse Daudet. Bien qu'il déclare, en toute occasion, mes Lettres « odieuses », le long et dolent archiviste - reyerolâtre ne mérite guère une mention spéciale, mais le Petit Chose!

Doué d'un incontestable talent sur le tulupanpan, le jeune tambourinaire — il n'a guère débuté dans le professorat, à Sarlunde, qu'en 1856 — parle volontiers harmonie ou mélodie. Même, il a tenu à préfacier je ne sais quel « Guide du parfait luthier », documenté mais embêtant, de Léon Pillault. Puis, dans chacun des romans du Dickens français, on fait de la musique, et de la bonne ! Dans Fromont jeune on se gargarise avec (c Ay Chiquita » ; c'est une romance sucrée

de Massenet qu'on édulcore dans le Nabab; les guzlas des Rois en exil ne se taisent guère; le Kodin de Y Immortel chante... pouilles au gobeur Freydet. Et de ce Roumestan, pas moins, mélomane assez inconséquent pour magaliser le duo de Mireille avec une acteuse de boui-boui ! En ce Rabagas bedonnant et paillard devaient s'incarner — si le coup du 16 Mai eût réussi — les ridicules du bas radicalisme, et l'auteur se déclarait déjà satisfait de la façon dont et venait » cette satire antidémocratique où les immortels principes de 89 étaient délibérément bafoués* Mais le Maréchal tomba; du coup, le Numa devint légitimiste, tout en restant grotesque. Quant à Théroïne, adonnée à toutes les vertus, elle prit immédiatement une teinte libre-penseuse et républicaine.

L'entêtement politique fut toujours son moindre défaut, à cet ex-royaliste, devenu secrétaire de Morny, aujourd'hui gouvernemental, au souple écrivain des Lettres d'un

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absent dirigées contre les outranciers malfaisants de 1871 avec une si verte franchise que Fauteur, assagi, mit au pilon ce compromettant opuscule.

Il est riche. Tous sont riches aujourd'hui :

jusqu'à Ponchon qui salonne au Gil Blas, jusqu'à l'auteur de la Chanson des gueux dont le nom est devenu synonyme de Crésus, si j'en crois le dernier vers d'une romance pleurarde écrite à l'occasion de la loterie de Bessèges :

Fleur pour le richepin, pour le pauvre le rêve !

Jusqu'à Bloy qui songe à mettre des chaussettes ! Mais aucun ne peut lutter d'opulence avec ce Zola des familles, dont la fortune déjà rondelette sera, Goncourt décédé, « incalcuttable », comme disait Mercadet. Combien il doit rire, aujourd'hui, de la pitoyable dédicace qu'il inscrivit sur un exemplaire de VArlé sienne : « A Coquelin, un Pas-de-

Chance. »

Dumas lils cravache ses secrétaires :

Daudet se laisserait cravacher par eux ; son bon garçonnisme sans limites autorisa Hughes Le Roux à sertir dans Tartarin sur les Alpes cette montépinade chatoyante :

« Muet, les bras croisés, Tartarin critique tout haut. . . » Moins voyante, la collaboration de Paul Arène resterait ignorée sans les révélations de cette bonne pièce de Mirbeau qui désigna le félibre pointilleux du Gil Blas comme ayant écrit certaines LeWr^s de leur moulin : a le Curé de Cucugnan, les Vieux, la Chèvre de M. Séguin, etc. », pas les plus mauvaises...

23 mars 1890.

(( Cy finist la geste de TOuvreuse » , comme dirait Henri de Curzon, paléographe mélancolique. J'espérais pouvoir vous rendre compte du concert spirituel, ou spirituel concert (on peut intervertir...) qui sévira le vendredi saint, à l'heure même où le bon camelot Ugène aboiera rue Montmartre le numéro d'Art et Critique « qui vient d'peuraître », avec cet organe troublant qui semble une combinaison du miaulement de Théo et des éructactions de Baron. J'aurais ressenti quelque plaisir à demander au patron pourquoi,

en ce jour essentiellement maigre, il convie le public à venir ouïr les vers d'un fripon auteur de folichonneries grasses que je n'ai jamais osé parcourir, même du bout des cils; je lui aurais demandé comment il ose maléfiquement confier le drame sacré de la Passion aux mains irrespectueuses et tripatouillatrices du Chambley de la Légende des Sexesy sans crainte d'allumer le courroux de ses ferventes abonnées de l'AImanach Gotha; bon, s'il n'avait souci, comme Juda Colonne, que de satisfaire ses coreligionnaires, ou s'il tenait seulement à complaire, en leur exhibant Sarah (Sarah, pleine d'indolence, les balance), aux sceptiques curiosités des maquillées qui ne figureront jamais que dans l'AImanach Gothon — id est Tindicateur des grues de Paris. Bonne catholique, je n'aime guère les concerts pieux, non plus que les messes en musique d'ailleurs, et le pur grégorien a toutes mes préférences ; mais, s'il fallait absolument fleurir de mélodies le

jardin des Oliviers, n'avions-nous pas la Passion du grand Sébastien? Comme le disait à Céard le blond Stoullig (qui a décoché dans son National le plus galant compliment à mes Lettres)^ l'occasion était belle de tailler un petit Bach...

Hélas ! un autre peut-être vous parlera de M. Lamoureux; mais moi!... Figurez-vous que, ce matin même, Ulysse Bessac, aux moustaches suggestives, me vint avertir, Fair triste, que j'étais mandée dans le cabinet directorial. Le Patron, debout, son joli ventre de bouvreuil tendu en avant, m'attendait, avec, dans les yeux, une gaieté féroce, une gaieté de Cherokee (de la tribu des Métronomes inéluctables), prêt à scalper son ennemi à terre. « Ma chère enfant, — sa voix sifflait entre ses dents serrées — je suis obligé de me priver de vos services ».

Cramoisie jusqu'aux yeux, j'implorai une explication qui me fut refusée. Il me reprocha vaguement je ne sais quelle causerie

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avec Jane pendant Vexécution d'un morceau, je ne sais quelle prétendue plainte d'un abonné... Fable invraisemblable, qu'il ponctuait de petits éclats de rire mauvais. Éperdue, je voulus balbutier quelques dénégations, aussi indistinctes que. les phrases de Tiersot, quand il s'emballe au cours d'une discussion musicale. Un geste guillotinesque me coupa la parole. Je sortis. C'est fini.

Moi qui me flattais de conserver à jamais cet incognito délicieux ! Moi qui m'esclaffais si joyeusement à voir les pistes extraordinaires suivies par les souleveurs de pseudonymes! Lascoux comparait entre elles l'écriture des lettres que je lui ai envoyées et eon cluait à l'existence d'un syndicat de fumistes, têtes innombrables dissimulées sous le chapeau de Servières (écrivain « strictement observateur, mais pourquoi si grincheux? »

demandait Félix Fénéon dès 188G). Pour un juge d'instruction, c'est de la perspicacité. Heureux assassins! Œdipe Benoît, chez la

concierge duquel j'ai porté un mot — j'avais ce jour-là ma jolie robe vert réséda — donnait sa langue au Sphinx. Bonnier, Bagès, dlndy complimentaient Ernst, qui protestait avec mollesse ; Georges Vanor, Chabrier et la plupart des critiques attachés (avec quelles saucisses !) à la presse quotidienne, faisaient honneur de ma modeste prose à Willy, qui se défendait sans acharnement.

Et, toute guillerette, j'écoutais les hypothèses folles, les potins abracadabrants, les déductions inouïes, tranquille, confiante.

Hélas ! me voici sur le pavé, en rupture de ban, de petit banc, s'entend. Que devenir?

Henry Baiier me veut du bien, dit-on ; avec un mot de lui, j'essayerai d'entrer à l'Opéra* Comique, où règne l'incivil Noël à qui je proposerai d'épousseter chaque matin le buste de W^^ Carvalho. C'est affreux, n'est-ce pas? Mais que mes jeunes amis se rassurent, mon cœur ne peut changer {bis). Quelle que soit la fortune contraire, quelque douleur

que me réserve le sombre avenir, je serai toujours, pour eux et pour vous, Monsieur le Directeur,

l'Ouvreuse du Cirque d'Été.

P. S. — Réponse honnête à qui me fera savoir où Joris-Karl Huysmans passe ses après-midi dominicales. Pourquoi nous délaisser, lui, un wagnérien de la première heure — ou du moins un entasseur de tropes luxueux autour de l'œuvre de Bayreuth? Je n'ai pas oublié sa paraphrase incandescente de l'ouverture de Tannhâtiser a prodigieux et initial résumé de la babélique grandeur des trois actes », et nul n'a su plus somptueusement opposer au chant des Pèlerins « adorant et superbe, mâle et probe, qui déduit l'épouvantable fatigue du pécheur descendu dans les caves de sa conscience», les cris de désir, « les appels de lubricité, les élans d'Au delà charnel jaillissant de l'orchestre » ;

j'arrête ma citation, car cet Huysmans célèbre la déesse du Venusberg en termes qu'une honnesté ouvreuse ne saurait reproduire. — Outrancier exaspérant et délicieux ! Le connaissez- vous? Un chat courtois, très poli, presque aimable, mais nerveux, prêt à sortir ses griffes au moindre mot ; sec, maigre, grisonnant, la figure agile, l'air embêté...

Ainsi lui-même s'est portraicturé en une autobiographie si câlinement ouatée d'indulgence qu'il dut la signer d'un pseudonyme minotier. D'autres croquis lui parurent moins réussis ; par la trop fidèle description de son visage sardonique et crispé (mince masque, crevé d'yeux luisants, au nez en doucine, dominé d'une brosse qui s'apâlit) une de ces notules « dont seul Fénéon viola le rite » l'agaça prodigieusement — presque autant que l'ironique analyse de Certains * oii

1 Cette étude, exécutée par Félix Fénéon — graveur au pointillé patient et délicat — parut dans la revue que dirige Jean Jnllien, un gars hirsute et ta-

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l'on osa tarabuster les réactionnaires timidités de son esthétique. Il rit très haut de ces intransigeances, et s'en affecte.

Aux indigestes tartines pâte ferme pétries en son honneur par la Grande Revue, aux louanges effrénées de feu Tœsthopsychologue Hennequin \ Huysmans préfère une phrase de Léon Bloy ^ : « Il traîne Timage, par les cheveux ou par les pieds, dans Tescalier vermoulu de la syntaxe épouvantée » que, volontiers, il répétait aux dîners de « la Banlieue. »

lentueux qui a fait la fortune de Stock, éditeur nautique. (Note de C Editeur.)

* Le pauvre garçon dont on retrouva sur une berge d'Asniôres « les éphébiques nus stellés de gouttelettes», comme disait Baju (ou quelque autre Anatole, il n'importe), incompétait en musique, formidablement. N'a-t-il pas exalté « les étranges et passionnantes et effrayantes mélodies où se hausse presque au génie le talent de M. Rollinat», ce Laurent de Rillé macabre, berrichon, prétentieux et nul ? [Nvte de V Éditeur.)

^ Fétide polygraplio. [Note de l'Editeur.)

Gentils repas, m'a-t-on dit, ainsi nommés parce qu'ils se faisaient au cœur de Paris.

Réunis autour des fallacieux rosbifs et des illusoires gigots cuits au four V qui développent les ferments du concubinage dans l'âme ulcérée des vieux garçons, une douzaine de littérateurs d'avant-garde écoutaient avidement les paradoxes raisanthropiques de Joris-Karl, scandés d'une voix stridente et martelée qui faisait grelotter les vitres de la Taverne anglaise où le névropathe d'il Rebours chipota du Stilton. Devant la froideur distinguée de Bonnetain, les lèvres scellées d'un sourire poliment impénétrable; l'admiration éperdue d'Ajalbert, ce Raffaelli grassouillet du vers banlieusard ; devant Geflfroy rêvassant, l'œil vague, aux joyaux qu'il enfouit dans les caves de la Justice, TAlceste impressionniste anathématisait le sentimen-

^ Il faut lire Le poème en prose des Viandes cuites av foUr chez le Bibliopole Vanier.

[Note de V Editeur,)

talisme pleurnichant du peuple, les tronçons filandreux de Taloyau sans suc (ô Folantin !) arrosés d'eau de Seltz qui procure d'aigres renvois, l'ineptie des Célines et des Désirées, et l'inclémence antiartistique des sous-Haussmanns, assez peu sensibles au charme des sites disloqués et dartreux pour déshonorer par des travaux d'assainissement et des constructions de maisons bourgeoises la plaine de la Bièvre — ce Chanaan de douceurs tristes, cette adorable lande engorgée de mâchefer et de plâtras, bossuée par des bourrelets et des culs de pots de fleurs, semée, çà et là, de fruits pourris et mangés de mouches, de cendres et de flaques, empuantie par les entrailles mouillées des paillasses et les amoncellements d'ordures qui se tassent longuement dans la bouillie des fanges, etc., etc.

Il disait aussi la vaseuse imbécillité des littérateurs en renom.

Entre deux métaphores truculentes, Marcel Fouquier tentait parfois de glisser une

érudite et timide défense de Bourget ou Alphonse Daudet « ces misérables », clamait Huysmans. Las de ces malédictions après boire, TAlceste impressionniste s'est retiré dans un coin écarté, ou de brocher en paix il a la liberté. Brocher l'attirait : dans les sœurs Vatard, sans préjudice de ses célèbres notations de pipi de chat, il a décrit, en pages obscènes et minutieuses, la vie des brocheuses de Tatelier Guilleminot. Ces filles lui obéissent aujourd'hui; Joris Karl est propriétaire (!) de rimmeuble sis 11, rue de Sèvres (Célérité. Travail soigné. Prix raisonnables).

Pour finir : Marcel Fouquier, nommé plus haut, me touche par l'ingéniosité de son amour filial.

Certain jour, à la Nouvelle' Revue, un lot de cacographes — parfois spirituels pourtant —s'étonnaient d'un récent article de Henry- Nestor - Scaramo uche - Col omba - ex - Colom -^ bine, où cet Athénien de Marseille célébrait

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« les dents de l'aigle » . Quoique aussi vaguement renseignés sur la zoologie que sur la syntaxe, nos seigneurs s'inquiétaient de cette révélation odantologique, au point que le pauvre Marcel, éperdu de bDnne volonté, affirma que son éminent père avait dû écrire « hippogriffe », et que les typos distraits avaient lu « aigle». — Pardon, interrogea Raoul Frary dans le silence général, Monsieur votre père a donc l'habitude d'écrire « aigle » avec un A ?

30 mars 1890.

A peine m'a-t-on retiré mon bonnet rose {Quos vult perdere) qu'un vacarme infernal éclate, rappelant aux murs du Cirque les merveilleux tapages déchaînés jadis, alors que Pasdeloup congestionné, cramoisi, entonnait de force des lambeaux de Wagner — en quel état, grand Dieu ! — dans les longues oreilles des chauvins récalcitrants.

Décidément, la musique est un art d'Agrament.

Au programme de la première partie, Bien que de la musique, fort bien exécutée; le

finale de la symphonie en ut mineur, d'une grandeur vraiment épique, est acclamé; on applaudit Tair trop connu de Joseph, méhulodieusement soupiré par Talazac, l'ouverture de Tannhàusery puis deux fragments de V Enfance du Christ « la Fuite en Egypte », bien que le rogue Joncières en trouve « la facture inhabile » et a le Repos de la Sainte Famille », bien que les deux flûtes de l'accompagnement aient affiché une indépendance trop pleine de crânerie. Hélas! elles n'ont pas été seules, les deux flûtes, à manquer de mesure... Mais n'anticipons pas.

On attendait avec quelque curiosité la lecture de la Passion, un mystère très vanté avant d'être connu, dont l'auteur, M. Edmond Haraucourt, est aussi le Belmontet de certaine Ame nue où Ton trouverait des « Sonnets de sang » dont Ténumération des titres Famille, Honneur, Socitéé, Justice, Pa^ trie^ fait songer à la péroraison de quelque ancien discours préfectoral au 15 août.

Onze heures. Intrat Sarah, perdue dans une robe blanche non phiHbtis rmpar; ses cheveux roux tordus en un paquet mal noué au bas de la nuque; puis Garnîer, glabre et bouffi; puis Brémond, jolie barbe blonde, toujours ressemblant au Rip qu'il chanta jadis avec un si bel accent du Calvados {Rip à la mode de Caen); puis un régisseur. Ces seigneurs s'asseoient et, après le prélude de Parsifal, ils fonctionnent.

Que de versl que de vers! Les alexandrins se succèdent impitoyables, encore, toujours, monotones, du Laprade, du Ponsard parfois, sans trêve, comme la pluie sur les toits, interminablement psalmodiés par Sarah et ses acolytes qu'on entend à peine.

Le général de Galliffet s'endort; Tcheng-ki- Tong, également général, lutte plus longtemps; le prince de Sagan, sans cordon de moire à son monocle (que lui reste-t-il alors?) fait la grimace; Sarcey renifle; les spectateurs haut placés commencent à s'agiter;

des murmures bruisseut; ça moutonne, en dépit des ChutI indignés que lancent Faurc, Porel et Réjane, contraints de défendre le traducteur de Shylock, Vacquerie qui pressent l'accueil réservé à Futur a, Dupont- Ver non par esprit de corps (le seul qu'il ait), Reinach qui réclame la censure. Tout à coup, une voix gouailleuse, derrière Blowitz, crie Miousic! Cette clownerie désopile. On s'esclaffe. Musique ! Musique ! On demande Lamou-reux sur l'air des Lampions. Dirigée par Mariéton », un félibre qui possède un joli talent sur lou rasoir, une bande de poèteraux clame : « A la porte, les épiciers ! » Va pour épiciers; mais ils sont diablement nombreux ce soir ceux qui répètent avec Musset : (c La poésie, voyez-vous, c'est bien, mais la musique c'est mieux. » Sarah pleure; Garnier, livide de terreur (comme l'orchestre

^ M. Paul Mariéton, représentant du félibrige à Paris, fut nommé récemment « Abbé de la Jeunesse». [Note de V éditeur,)

d'AscaniOy d'après Gounod) prend la parole et ne cache pas qu'il voudrait bien s'en aller, avec ses camarades; il ajoute : « Je suis la Voix ». On lui répond : « J'aime mieux celle de Talazac ». Et de rire ! Les amis du poète, éperdus, donnent leur langue aux chiens -^ je ne dis pas aux chats, vu l'austérité de la circonstance. Et, sur tous les gradins, un haro court.

Les discussions vont leur train. Doctement, Lapammeraye sert à ses voisins une petite conférence d'où il appert que Despréaux condamnait a la dévote imprudence »

des Lamoureux du moyen âge qui, sottement zélés dans leur simplicité, jouaient les Saints, la Vierge et Dieu, par piété. Fourcaud esquisse un sourire Méphisto-félin ; Joncières hoche sa belle tête de vieillard, Hartmann ouvre de grands yeux et Henry Batier se recueille, comme la Russie.

Ce désarroi pousse M. Haraùcourt (Edmond) à bout, comme le fait remarquer Sar-

cey. Il dégringole de la petite loge au-dessus de la porte du toril, en face de l'orchestre, s'élance vers l'estrade, baise la main de Sarah, serre celle de Garnier, se retourne et s'écrie, brandissant son chapeau comme un étendard : « Nous allons attendre, pour continuer la lecture, que les personnes qu'elle ennuie {Tous/ Tous/ Oui/ Non/) aient eu le temps de sortir. On jouera de la musique tout à l'heure. {Tout de suite/ Assez/) Les personnes qui ont payé pour entendre un poème (// nous embête!) Tentendront. »

Quand le poème est payé, il faut le boire, murmure Henry Fouquier. Très chic! a déclaré Clovis Hugues, bon juge en matière de correction. Après cet intermède, le poète orateur, pâle comme l'Homère d'André Chénier poursuivi par des chiens, remonte à sa place, embrasse quatorze amis placés sur son passage, rentre dans sa loge, embrasse sa famille. Que de baisers ! Ce n'est plus Haraucourt, c'est Jean Second,

Un calme relatif se rétablit. On supporte quelques vers encore et, la première partie de la Passion terminée, M. Garnier se hâte de proclamer le nom de Fauteur, qu'applaudit joyeusement le public, délivré de la crainte, qui l'obsédait, d'entendre la seconde partie.

Pour finir, M. Lamoureux joue Y Enchantemet du Vendredi' Saint sans paroles; il serait aussi ingénieux de réciter la Prière d'Elisabeth sans musique.

Pendant que mon ex-Patron se faisait allègrement conspuer au Cirque d'Hiver, en compagnie d'Edmond d'Haraucourt (ce Chambley qui, désireux de racheter sa grivoise Légende des sexes par un Mystère philosophico-religiosâtre, a maintenant la tirade régénératrice et le vers salutaire), une cousine de feu ma petite camarade s'est glissée au Châtelet, à dessein de s'édifier

en Gounod. A lui seul, ce maître suave fai-

sait tous les frais d'un programme qui rappelait assez bien certains prospectus":

Old England. — Souliers bains de mer.

Old England. — Complets pour gentleman.

Old England. — Articles de Lawn-Tennis, Old England. — Papeterie anglaise.

Ch. Gounod. — Symphonie en mi bémol,

Ch. Gounod. — Cantique d'Athalie.

Ch. Gounod. — Vision de Jeanne-d'^Arc.

Ch. Gounod. — Mors et vita [Trilogie sucrée).

Juda manquait à la fête. Ce sémite n'aime pas se montrer pendant la semaine sainte.

Pourtant on ne les brûle plus, en dépit des anathèmes lancés par cet excommunicateur nul — Torquenada, diraient les Espagnols — de Paul Adam dont Téloquence de la chair (molle) promettait Drumonts et merveilles. Donc, Colonne s'était donné les gants de soupirer virgiliennement Russe I et de gagner Moscou, pour y diriger un concert de moujik de chambre, aguiché par Tespoir de décrocher là-bas une croix de Saint-Stanislas,

à la grande loterie des ïsars décoratifs.

Aussi, pour attirer les Anglais, c'était rillustre compositeur de la Nonne sanglante qui conduisait en personne, exhibant à Tadmiration des foules sa plus belle tête de « Victor Hugo sur son lit de mort. »

On s est fort assommé. Proprette et bien ratissée, la symphonie en mi bémol (un navet, de vous à moi) a fait dormir, quia est in ea virtiis dormitiva.îe pourrais dire widormitivay car elle semble écrite par le plus bénin des élèves de Maître Ambros Thomas. Quant à V Hymne de Sainte Cécile ^ quant à la Vision de Jeanne d'Arc que vous avez voulu entendre deux fois, étonnants habitués de Colonne (de vos goûts et de Vaucouleurs. . .) quant à toutes ces mièvreries d'une piété musquée, je les hais, et je ne pourrai jamais dire a^sez haut mon mépris pour cette eau bénite à Topoponax.

Après avoir fait le galantin avec la Madone et marivaudé avec les Pères de TEglise,

M. Gounod nous a voulu montrer sa muse actuelle, M"® Lucie Palicot, qui, suffisamment maigre pour une artiste de carême, est venue tricoter des jambes au piano pédalier sous prétexte d'un Concerto excellent pour l'éducation de l'orteil. En fait, c'est bien de la musique à fouler aux pieds qu'elle nous a trépignée avec un indéniable talon. Well done, miss !

Deux hommes célèbres^ seulement :

Georges Vanor, attendant son amie qui n'est arrivée qu'à dix heures et demie embaumant les fleurs et l'encens de toutes les chapelles visitées; puis le chef de la délégation française à la conférence de Berlin, qui s'offrait un peu de musique pour son anniversaire : « Ils rencontrèrent un homme de Cyrène appelé Simon... »

6 avril 1890.

Victime infortunée de Tire patronale, que puis-je faire, monsieur le Directeur, qu'aller ouïr un peu de musique, malgré le soleil aux rayons tentants frappant mes croisées — ô les tonitruances périgourdines de Goudeau, horticulteur bitumineux ! — mais non plus, hélas! comme en mon beau temps, aux Champs-Elysées... C'est chez Colonne que je me rendis, au sortir d'une timide visite à rOpéra-Comique où le faunesque Edouard (Noël ! Noël ! voici le secrétaire...) sous couleur de vérifier mes aptitudes au poste, ce-

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pendant modeste, que j'ose ambitionner, a tenté de me prendre la taille. Fi donc, Noël ! Des Chevalliers de ta patrie l'honneur n'est donc plus... Je cite du Robert, à présent. Quelle déchéance !

Colonne donnait la Damnation de Faust.

Plaignez, monsieur le Directeur, les souffrances d'une malheureuse créature qui admire Berlioz et veut l'aimer comme il convient, c'est-à-dire immensément. D'un côté, les calicots berliozomanes qui caquètent au poulailler duChâtelet la bourrèlent d'affreux remords; de l'autre, elle risque de choir dans l'Hectorolâtrie en haine des adolescents à peine mouchés qui se permettent, avec moins d'esprit que Bouchor, de conspuer le Maître, cherchent des poux dans sa crinière léonine et rêvent de substituer à sa musique leur musiquette anémique à force de distinction, où Ton trouve, hélas ! trop de pose et pas assez de pauses, car les mesures pour rien en sont certainement les meilleures.

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Le digne Auguez, je Fai trouvé paterne, trop bon diable enMéphistophélès. Brander, c'était Augier, de Copenhague, dit-on, surnommé Augier.le Danois pour le distinguer des neuf cent-quatre-vingt-dix-neuf autres chanteurs de ce nom. C'est encore le meilleur des mille Augier.

M""* Krauss, ce rossignol qui a avalé une chèvre, interprétait Marguerite. Charmante Grabrielle, n'es-tu pas quelque peu marquée pour remploi? En vain tu dramatises le rôle (infiniment plus qu'il ne le comporte, par parenthèse), tu n'y saurais mettre le cachet d'innocence, de Verginité, Gabrielle.

M™® Colonne paraissait, du moins, le croire.

Ne va pas t'imaginer que tout Paris pour toi a les yeux de Reyssouze dont l'Alphonse Benoît, aveuglé par la passion, te trouve toujours belle inaltérablement, toujours Krauss de Saron.

Mais laissons cette Marguerite un peu effeuillée et cessons de nous occuper de la

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flore pour passer à l'aphone. C'est de Talazac que je veux parler ; faiblard dans le rôle du docteur Henri, il a réellement abusé de la permission de chanter faust. Tel m'a semblé Tavis de l'Argonaute Holmes, aux belles cnémidès, qui trônait dans la loge directoriale, en compagnie de Camille Flammarion, Jules Verne céleste à la chevelure cométaire.

Dès le début, on s'aperçoit que quatrevingt-quinze pour cent des notes de Talazac ne dépassent pas sensiblement sa cravate.

Son timbre est passable, mais il n'a pas la franchise nécessaire — si Ton me permet cette métaphore éminemment postale — pour interpréter cette première page de la Damnation^ si belle, si bien conduite, si bien développée symphoniquement (ce qui n'est pas très fréquent chez Berlioz). Vient la Marche : jamais encore je n'ai vu Oreste Colonne agité par un si furieux délire ; hongrois généralement , dans la salle, qu'il

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aura voulu donner des gages à de Munckassis (pardon), dissimulé au dernier rang des fauteuils. Si j'étais la Triple Alliance, je me méfierais de ce magyar épileptique — Theyduque d'En-face — qui se fait remarquer par son peu d'siraplicité et qui, pour diriger cette marche, racoczquin de sort 1 a besoin de s'écheveler, de fumer, d'invoquer Saint- Étienne à tour de bras. Faut il donc les Croates et la bannière quand ton orchestre ne demande qu'à aller, Hunyadi-Janos que tu es? Après celle-là, tu ne pourras plus conduire qu'à cheval. — Les abonnés parlent de se cotiser pour lui offrir un petit complet de bataille indécousable, avec éperons d'argent et sabre d'honneur. Les ouvreuses feront les frais des bottes. Mais c'est trop d'ElJen ! Où il y a deTEljen...

L'hymne de Pâques a été chanté assez mal par les choristes, également mâles, aux voix avinées. Et Talazac, en attaquant la phrase 0ht mon âme tremblante^ a lancé un

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de ces la comme jamais n'en émit Laugier, ni Tiersot lui-même, aux jours de coryza. Le gratiné Bagès, qui guettait, en gilet à cœur et cravate cuisse-de-nymphe inquiète l'instant de remplacer sur la scène — Engel amateur — ce ténor cossiraflFalé, moins féerique que sphérique, Bagès n'a pu se tenir de tousser à plusieurs reprises pour attirer sur lui la bienveillante attention d'Edouard. A signaler aussi l'indignation de Pierre de Bréville, irrité d'entendre les bassons éructer pendant la chanson de Brander, ainsi que les laripétarades d'un Gil-Blass-tuba shocking, évidemment gavé d'Armand Silvestre, mal digéré. Pendant la fugue, sans doute excité par celle qu'il vient de faire en Russie, Colonne a doublé la partie des ténors. Plus généreuse, M"' Colonne, d'un bout à l'autre du concert, a, de sa loge, doublé tout le monde. Il ne reste plus que le prix des places à doubler.

J'avoue goûter assez peu le réalisme ex-

LETTRES DE l'oUVUEUSE 235

cessif de la scène de la taverne, grossièrement orchestrée. Pourtant, les chœurs de soldats et d étudiants sont jolis , même quand ils se mêlent, avec leur simili-contrepoint. Mais ces bords de TElbe ! quelle floraison d'idées ! quel génie !

Foulant aux pieds toutes les traditions, le public ne bisse pas la sérénade gouailleuse, d'ailleurs chantée par Auguez de telle façon qu'elle est devenue méconnaissable; on dirait une air nouvelle, remarquait Lalou.

Mais ce sont là des accidents secondaires.

Ce qui m'a semblé plus énorme, c'est d'entendre (le terme est-il exact?) YInvocation à la nature « dite » par Talazac. Pourquoi pn^ Lamy? Quelle fantaisie de vouloir ténorîser avec une voix de demi-caractère et de demifraîcheur cette écrasante et sublime musique? Résultat lamentable; les meilleurs amis de l'imprudent n'osent pas risquer un applaudissement; « Talazac, prends ton ut et me donne un baiser, et partons », murmu-

rait une vieille ouvreuse qui a jadis battu les absinthes d'Alfred de Musset. Accueil glacial du public. Le silence des peuples est la leçon des voix.

La merveilleuse course à l'abîme n'a pas même été un walk-o ver, les deux concurrents s'étant dérobés. Du moins on n'a rien entendu, ou presque rien, des remarques macabres échangées par les sympathiques jockeys de Vortex et de Giaour, assurés contre Técrasement des passants.

Et tout a fini par le céleste chœur Remonte au Ciel,., tirant des larmes à Fernand Le Borne— Fontaine. Ses cheveux gris au vent, vingt-cinq louis d'ivoire aux gencives, Diémer écoutait d'un air inspiré la belle phrase planer dans un halo de séraphique blancheur, sur le bercement des violons divisés.

Ernst avait l'air de vouloir s'envoler. Georges Hiie, lui, semblait de glace, comme la mer parcourue jadis par lui en compagnie de l'étonnant Willy, grand amateur de suis-

sesses dodues, initiant ces ballons de THelvétie aux beautés du Roi de Lahore qu'il interprétait avec une voix suisse generis.

Ce compositeur appliqué vient de finir une Résurrection, essentiellement sans flammes, musique trop calme de fort en thème qui a fait dire au révolutionnaire Chausson : « La Résurrection est le plus sain des devoirs. » Nous entendrons de lui, lundi prochain, à la Nationale, plusieurs petites choses, Epiphanie (à toi, Tiersot!)

Vu à l'orchestre le blond critique du National, que le titre même de ce journal force d être le StouUig des patriotes. Vu aussi le doux et dolent Eymieu, encore « horriblement fatigué » pour avoir entendu récemment « des fragments de Wagner d'un sentiment dramatique tellement exagéré que ce n'est plus de la musique » {Musique populaire, 5 avril 1890). L'exagération dramatique n est pas le défaut d'une série de petites productions publiées par cet éclectique

inouï qui partage son admiration entre Vincent dlndy et Charles-Marie, le détersif auteur de Maîlre Ambros (Widorgeatl Limonade! Bière!) qu'il vient d'exalter dans le Guide musical. Ne frémis-tu pas, intransigeant Balthazar Claës, de lire — dans la feuille même oii le maître de Liège est par toi célébré — des louanges folles adressées à ce bénin organiste de Saint-Sulpice qui, samedi soir, aggrava un cancer Érard, déjà terrible, de deux mélodies secrètes?

13 avril 1890.

Quelle chambrée, hier, salle Pleyel, Messeigneurs ! Non seulement les habitués ordinaires, les célèbres compositeurs X., Y., Z., et tout le chœur des éphèbes dont les noms commencent sans doute à vous être familiers, mais les rares (pas de calembourg) les rarissimes, tel Coquard, que Ton ne voit chez les francs-maçons de la rue Rochechouart qu'à des intervalles éloignés, et, mirabile visu, le Grand Wagnérien de France, lieutenantgénéral de la pensée du dieu, mestre-decamp de Tartillerie orthodoxe, Charles Bon-

240 LETTRES DE l'oUTREUSE

nier ! Ce vieux ïiturel du Bayreuthisme, qui gémit de voir le Gral aux mains pécheresses des Amfortas du Promenoir, avait daigné sortir de sa tombe pour venir entendre le quatuor de Franck. Après quoi, il est retourné au désert pour se replonger dans les béatitudes contemplatives de la foi (la foi du CharlBonnier).

Ce quatuor en ré majeur est tout bonnement une œuvre de maître, de grand maître.

M. Franck continue la tradition beethovenienne, mais c'est dans la troisième manière du géant qu'il prend son point de départ.

Relisez les quatuors de Beethoven , du XIIP au dernier, et celui de Franck vous en paraîtra la suite naturelle. Notez que cela n'enlève rien à Toriginalité du compositeur ; c'est tout au plus si un grincheux signalait une réminiscence de Fidelio, au début du larghetto franckien. Nos jeunes compositeurs nous ont tellement habitués au ressouvenir, et il est tellement impossible d'ouïr quatre

mesures d'eux sans embrasser au passage quelques vieilles connaissances, que je ne m'étais même pas aperçue de cette très brève analogie. Il n'importe. Le thème de Tintroduction [Poco lento), est de toute beauté, et parfaitement personnel ; je ne vous saurais dire l'effet qu'il produit lorsque le violoncelle le reprend, et, plus encore, Timpression du solo d'alto. V allegro, qui débute par un motif de rythme très accusé, extrêmement dynamique, est on ne peut plus intéressant.

Je vous signale le délicieux scherzo, où la phrase d'attaque, vive et tourbillonnante, emprunte aux sourdines un caractère mystérieux et fantastique : il semble que des follets et des sylphes mènent une danse vertigineuse, dans une rapide bouffée de vent. Ce motif alterne avec un autre, rêveusement berceur, dont le violoncelle conduit la conclusion, d'un charme si expressif que l'émotion vous prend tout à coup, alors que vous ne vous attendiez qu'aux caprices de la fan-

242 LETTIIES DE l'oUVREUSE

taisie. Que dirai-je du larghetto ? C'est une page inoubliable, aux multiples merveilles^ que déflorerait toute analyse ; en tout cas, elle compte parmi les plus belles qu'ait écrites celui que ses élèves, avec plus de respect certainement que de familiarité, appellent si volontiers le Père Franck, Vallegro molto commence par le retour des motifs essentiels précédemment entendus.

Ces motifs servent de base à un admirable travail musical, que fleurit Téclosion de deux thèmes nouveaux, Tun plein de douceur, l'autre de résolution, d'emportement, que le premier violon termine par un trille obstiné sous lequel le second violon le reprend aussitôt. Mais le point culminant de ce finale est le retour du premier thème du scherzo, que domine tout à coup, dans sa majesté sonore, la phrase sublime du larghetto. Si vous saviez de quel cœur on a applaudi I

Après de telles splendeurs, les plus belles choses devaient sembler pâles, à plus forte

raison les indigences que nous a^vons dû subir. C'est Lazzari qui a ouvert le feu, la douche plutôt. Malgré ton indulgence pour ce Pellico du wagnérlsme, ô blond^ilant WillyS indulgence encore augmentée par l'envoi d'un trio blasonné d'une dédicace somptueuse (passe- moi la dédicace, je ^e posserai le Massenet...) tu ne pourras cettQ fois te mettre en grands frais de louanges.

Mais dis donc, Lazzari de mon cœur, toi que je sais talentueux, que fais-tu de cette fôôrme dont tu proclamais naguère, dans une lettre confidentielle à TOuvreuse, l'absolue nécessité ? Une revanche à prendre, mon Sylvio. Lazzari, Lazzari, rèlève-toi !

Diémer alors s'est élancé, et nous a régalés d'une Orientale de lui, faiblarde assurément, monotone comme la complainte des pêcheurs morbihannais : Allons à l'Orient pêcher la

^ M. Willy venait d'être qualifié de « blondulant soiriste w par M Georges Lecomte, l'élève préféré de M. Félix-Fénéon. (Note de CÉditeur.)

sardine... Ce chevalier des touches a passé ensuite à la Fileuse de Stojowsky (atchi!).

Poujaud a cru devoir faire observer qu'elle filait un bien mauvais coton, et le mâle Tiersot s'est étonné d'avoir envie d'imiter cette dame. Après cette fantaisie pour machine -à coudre, nous avons avalé un caprice arabe de PfeiflFer, qui explique à lui seul les difficultés de la colonisation française en Algérie.

Nous espérions, pour nous consoler, que les fragments de Chausson seraient aux pommes (pardonnez-le-moi, il est obligé), mais ils ont un peu déçu les auditeurs et moi la première. Je ne rééditerai même paâ, à leur propos, le fowl is fine du vieux William, car ce n'est pas laid, tant s'en faut : la où il n'y a rien... Je dénonce Chausson à rire de Kodolphe Darzens, pour le traitement qu'il a fait subir à ce pauvre Villiers... à qui ledénoncerai-je, pour sa traduction musicale de Verlaine, et pour celle de Leconte de Lisle? Voilà un musicien délicat, aux yeux

LETTRES DE L*OUVREUSE 2'l5

doux, à la jolie barbe, au talent fin et distingué, et que je voudrais admirer de toute mon âme. Mais des erreurs comme cela, c'est navrant 1 Fatner-Bonnier rugissait dans son coin, sur les intervalles que vous savez ; Mich hungert sein... Le gracile Wyzéwa profitait de Foccasion pour nier la réalité du monde extérieur; seul, Servières, en complet gris souris, paraissait prendre un plaisir extrême à ces petites machines. Après cette audition, Bellaigue s'est britanniquement esquivé, en murmurant : « Tout finit par ce chausson. »

J'ai soupiré d'aise en écoutant le Poème des Montagnes, de Vincent dlody, interprété par l'auteur, à qui de Bréville tournait dévotieusement les pages. Au moins, il y a là des motifs, et un plan, et du charme. Après la dèche mélodique, TArdèche a fait plaisir, y compris la pittoresque utilisation de la valse du Freischûtz^ très simplement préparée par la figure d'accompagnement.

Vous me permettrez de négliger le KeDié-

^'iCi LETTRES DE l'oUVREUSE

mer qui a suivi ; je me suis sauvée au milieu, ce qui m'a fâcheusement privée d'entendre Lénore de Duparc, un des moins vannés de la bande. Ce jeune musicien, plus souvent malade qu'à son tour, malheureusement, à trois principaux titres de gloire : les mélodies exquises qu'il a composées, le drame musical qu'il élabore et qui menace de ne point finir {la Roussalkâ est son nom), et surtout la présentation à Franck de mon cher Camille Benoît. On m'assure que son œuvre a été jouée avec une excessive rapidité, i^wore va vite.

J^e loisir me manque pour vous parler du concert de lundi, où j'aurais voulu du moins vous signaler le succès de Charles Bordes et le four de M"'® de Grandval, surnommée par Ijs admirateurs d'Halévy a Grandval m'endort. » Mais l'occasion d'y revenir se présentera bientôt sans doute.

20 avril 1890.

Avant Dante — dont je vous parlerai la semaine prochaine — il m'avait fallu subir la Traviata. Ah Dieu! les rubans des bonnets sont seuls roses à TOpéra-Comique *.

L'avoir dix fois entendu. Lui, conduire d'un archet impeccable, ou presque, Tristan et Iseult, et subir le refrain Di Provenza il mar, il suol, que sauvera seul Tadorable sirvente

^ L'Ouvreuse commet ici une de ces lourdes erreurs qui prouvent jusqu'à Tévidence le parti pris de ses jugements : les rubans des bonnets sont bleus à l'Opéra-Cbmique. [Note de VÉditour.)

à lui adapté : « Voyez c'thomme qui se noyé Pour avoir mangé de Toye, Il va devenir la proye D'une huître ou d'une lamproye. » chansons primitives! trop coupable Brunetière, qui veux démolir la poésie exquise de nos pères, heureusement défendue par Gaston Paris, dit le monocle moyenâgeux,

Dieu aidant, je me mithridaterai peutêtre, mais, lors de la première représentation de cette Trivialita qu'il me fallut subir jusqu'au bout, le poison italien fit des siennes et Violette n'était pas encore morte que je perdais connaissance entre les bras musculeux de Noël qui me transporta incontinent (c'est le cas de le dire) dans le cabinet où il sécrète généralement. Je l'ai échappée belle; déjà il me dégrafait d'une main sûre et comme accoutumée à de pareils chopins, quand un journaliste eut Theureuse idée de venir frapper à sa porte pour lui demander des billets de faveur. Ses faveurs, il voulait

ISi

me les réserver, ses billets, il entendait les garder; pendant qu'il reconduisait le pauvre diable à grands coups de pied dans les gencives — c'est ainsi qu'il en use avec la Presse — j'avais retrouvé mes sens. J'étais sauvée... Pour combien de temps, hélas?...

Puisque je vous parle de Verdi, laissezmoi vous dire la joie mauvaise que m'ont causée son interview du Monde artiste et les fureurs soulevées en Israël par ces jugements rugueux. Il casse du sucre à diabétiser l'Institut, ce terrible lago, sur le front auréolé de Fra-Gounod, sur la tête hirsute du vieux Thomas. Après Aida, on l'avait accusé (ou loué, comme vous voudrez) de mettre de la choucroute dans son macaroni; aujourd'hui, c'est du fiel qu'il y verse. Inde irœ chez les Maîtres outragés; fureurs plus atroces encore chez les éditeurs qui se croient menacés dans leur caisse, alors que les génies ne risquent guère qu'une dépréciation morale, moins importante pour eux. Rendons à

César... Certes, Verdi — ce mousicien qui a oun casque, comme l'appelait Rossini — a contribué pour plusieurs tombereaux à Ténorme tas de fumier musical que vous savez. Mais dans sa part on trouve des perles.

Et puis, c'est un gars. S'il n*a pas doubles muscles comme se l'imagine le dithyrambique Bellaigue qui mouilla six mouchoirs et sa voisine, à Otello, ce Tartarin de la mélodie a du moins des muscles, et l'on ne peut s'étonner du mépris qu'il professe pour la musiquette chlorotique des nombreux Tributs de Zamora perpétrés invita Minerve (sans inviter Minerve) par un académicien extatique mais fourbu. Je ne donnerais pas un mois de mes émoluments pour avoir fait Don Carlos, mais j'aimerais mieux avoir sur la conscience cette chaudronnerie — excusez la métaphore — que la Tempête dans un verre d'opium confectionnée par le sévère Ambroise.

Tu renouvelleras ta consommation de mu-

sicastres, n'est-ce pas, ogre italien? Un solide abatage est toujours gai, surtout quand tu tiens la trique. Comme le disait Victor Wilder : c( Venant de n'importe qui, un bon éreintement vaut un louis ; un bon à Verdi en vaut deux. »

Le plus drôle, c'est la roublardise de Massenet — ce Bellac de la musique a toujours su se garder à Caro — qui, appelé à donner son avis, s'en est tiré par une réponse délicieusement fuyante que n'eussent point désavouée Renan ou Barrés. A la bien lire entre les lignes, vous le reconnaîtrez, sa phrase ironique et respectueuse tout ensemble vise moins directement, peut-être, râpre italien que l'austère raseur qui préside, couronné de rhubarbe, aux destinées de notre Conservatoire — le Darcours de la rive droite.

A propos, savez-vous que cette antique maison de confiance vient de procéder à une petite exposition de fin de saison fort bien

imaginée? Sous la double influence de Garcin et de Heyberger, « ces messieurs du Comité » avaient choisi, pour couronner la série des concerts de 1890, la Messe en si mineur. On poussait activement la préparation de ce Bachalauréat. Camille Benoît exultait, dlndy jubilait, sans en avoir l'air comme toujours, de Bréville déversait ses espoirs et ses joies dans le sein de Chausson ; Bouchor arpentait le boulevard Saint-Germain dans un état d'exaltation qui inquiétait le touranien Richepin, resté Tami de cet Arya au pauvre sang vicié par cinq mille ans d'hérédité dévotieuse; et moi, faible ouvreuse, je ressentais une émotion que je n'ai connue qu'aux plus grandes circonstances de ma vie — dispensez-moi de préciser. Mais, à la porte du sérail, Weckerlin veillait. Il apparut, brandissant un formidable rouleau de sa musique (en scie majeure, celle-là) et devant sa calotte grecque, la noble perruque du grand Sébastien s'eflFara. Le Comité refusa

d'heyberger Bach; l'antique cantor de la Thomaskirsche fut renvoyé à Tan prochain, d'autres disent aux calendes, et, sur l'ultime programme, s'étalèrent — attristante sélection — les petites horreurs prétentieuses dans lesquelles excelle, depuis soixante-dix ans, ce bibliothécaire hérissé, une affligeante marche magyare qu'avait prévue la douleur du Dante « Nessun magyar dolore...»

un Psaume digne de recevoir des psaumes cuites, une Pastorale qui n'a pas marché comme sur des houlettes et un Samson (à toi la mâchoire!) dont, par bonheur pour nos oreilles, le principal interprète, M. Baudoin- Bugnet, était également sans son. Je vous ferai, dans ma prochaine lettre, le portrait en pied de l'auteur — on ne peut en faire un autre de Weckerlin.

27 avril 4890

Fidèle à ma promesse, je dois vous entretenir encore de J.-B. Weckerlin; et pourtant, j'aurais voulus esquisser un croquis de rhomme du jour, de Godard ! J'aurais voulu vous parler de ce modeste compositeur qui, sur satable de travail, aplacé un buste le représentant à rage de douze ans, avec cette inscription : L'enfant disparaît^ V artiste se révèle. Ce sera le sujet de ma prochaine lettre ; pour aujourd'hui, je me contente de lui proposer une autre devise qu'il fera graver sur le

socle quand la sienne aura cessé de lui plaire :

Le môme tombe, Thomme reste Et le zéro s'épanouit.

Il ne perdra rien pour attendre.

Pour représenter dignement le Weckerlin,

faudrait le pinceau de Goya, il faudrait la plume dJHuysmans, idoine aux métaphores comminatoires, il faudrait quelque Odilon Redon évoquant, orbitaire et fuligineux, ce plantigrade hydrophobe, par des nuées ocreuses cù de vagues Tiersots étreindraient des Paladilhes acéphales.

A défaut de ces maîtres abscons, un moins délicat artiste (oh ! beaucoup moins !) pourra nous renseigner sur ce Labre de la musique, sur les vingt-huit opéras inédits qui grouillent dans son portefeuille, sur son génie, sur sa figure, sur son odeur; c'est le monstre luimême. Dans ses Musiciana, il s'est peint au vif, outrecuidant, obtus et mal léché, tel que le juge quiconque l'approcha, fût-ce une

seule fois, tel qu'il s'est révélé — tout dernièrement — à l'adolescent X... wagnérien à peine sevré : encore vêtu de Tinnocence première, l'imprudent éphèbe pénètre dans la Bibliothèque du Conservatoire et demande au Fafner mâtiné de Mime qui veille sur le trésor des vieilles partitions, Siegfrid-IdylL L'autre se hérisse et glapit, furieux : « Vous devriez penser, Môssieur, que Wagner n'a jamais écrit d'Idylle ; ça n'était pas dans son tempérament. » Éperdu, l'enfant s'enfuit laissant ce juvénal des Oursons en proie à une rage folle, — moins effroyable, cependant que celle dont il fut mordu, le 15 août 1867, en voyant le public de l'Opéra huer sa cantate bonaparto -rasante.

D'ailleurs ce n'est pas seulement Wagner « vulgaire plagiaire » que remet vivement à sa place cet admirateur de « l'éloquence »

d'Arthur Pougin, c'est toute Técole moderne, accoutumée à « faire de la musique de chats qui se battent la nuit dans un carrefour » au

lieu de se livrer à ces minuscules arrangements du Bourgeois Gentilhomme, luUiputiens tripatouillages, que le doux Claretié luimême rejeta, plein d'horreur, bien qu'on I3 crût castil-blasé sur ces forfaits.

Le plus maltraité, c'est Berlioz. Le cacographe des Musiciana n'en laisse pas une miette. Non seulement sa musique est réduite en poudre, mais sa correspondance, mais ses Mémoires. , . Le pauvre artiste n'a-t-il pas la faiblesse de déclarer que, s'il était riche, il aurait chez lui deux harpes ? Lors Weckerlin intervient, froidement ironique :

(( Aurait-il pincé des deux à la fois? » Répondez, élève Berlioz ! vous ne répondez pas? ah! vous ne pouvez pas répondre! Et votre tombeur a bien raison de vous reprocher cet enfantillage; deux harp js chez soi ! pourquoi pas deux tableaux? est-ce qu'on pince deux harpes à la fois? est-ce qu'on regarde deux tableaux à la fois?

Ailleurs, ce Berlioz s'était permis de trou-

ver que la plupart de nos théâtres lyriques sont, musicalement parlant, de mauvais lieux (On voit bien qu'il ne prévoyait pas Daniel) et l'Opéra, particulièrement^ lui semblait ignoble. Je voudrais savoir quelle serait, aujourd'hui, son opinion sur le bailloir où les Patrie succèdent aux Darnes de Monsoreau.

Pour ses manières de voir, pour ses attaques contre Fétis convaincu, seulement, d'avoir arrangé les œuvres de Beethoven, ce qui, aux yeux du Weckerlin, est excusable et même louable, Berlioz est traité de dément, à plusieurs reprises. « Si tout cela n'est de la folie, qu'est-ce donc? »

Surtout, les Musiciana ne lui pardonnent pas d'avoir osé parler des « irritantes stupidités sur la musique » de Stendhal. Si M. Weckerlin le désire, je me fais forte de lui prouver qu'il n'existe guère qu'un critique musical plus sot que Stendhal, c'est celui qu'il voit dans sa glace en se débarbouil-

260 LETTRES DE LOUVREUSE

lant, chaque matin, — non, j'exagère, chaque semaine.

Un mot encore: on me dit que Chabrier, aussi lacrymatoire que ventripotent, aurait été centriste des innocentes plaisanteries dont je me suis permis de larder son adipocîre. Va donc, hé, sensitive! Mais expliquons-nous d abord : je serais désolée de faire de la peine à aucun de ces messieurs* du promenoir, et, à dire vrai, je n'aurais pas cru un seul de ces wagnérolâtres assez naïf — leur musique l'est si peu — pour se sentir froissé de mes bénignes fumisteries. Toi spécialement, vieux camarade, barde des Petits Cochons roses^ toi qui composas la suave Villanelle des Petits Canards et cette affolante transcription de Tristan où le cri « Das Schiff » s'enrichit, à chaque répétition, d'un f surérogatoire, comment, mon Emmanuel aimé, comment as-tu pu te formaliser des honnêtetés que, dans ton oreille poilue, j'ai susurrées, discrète. Que les Go-

dards s'en irritent, c'est mon plaisir; que le déprimé Widor s'en indigne et m'accuse d'avoir vu le jour au pays du Lôwenbrau (réclame payée), c'est ma consolation, mais toi!... Allons, fais risette à ton ouvreuse et, pour te consoler, elle va te conter une belle histoire.

C'était là-bas, dahin! aux rives où règne Wagner. Sa veuve, l'immense Cosima, laissait venir à elle de petits Français hypnotisés, frémissant de respect et d'emballement. Avec le tas, un compositeur truculent, Siegfried pour Moulin-Rouge, répondant au prénom d'Emmanuel, et auteur d'une Gwendolinata qui le place au-dessus de Paladilhe lui-même, fut présenté à cette amère fille de Liszt dont le nez menaçant, courbé en crochet à boutons ou en anse de panier — l'anse de Bûlow — émergeait de longs voiles noirs.

Notre compatriote rougit, se troubla, et

plein d'émoi, tâcha d'exprimer d'adéquates

condoléances... Enfin, la parole se fit jour

2G2 LETTRES DE l'oUVREUSE

sur ses lèvres tremblantes ; et voici ce qu'il demanda : « Vous l'avez perdu bien jeune, Madame? »

Dis-moi, mon gros, dis-moi, t'en souviens-tu?

L'EX-OUVREUSE DU ClRQUE D'ÉtÉ.

4 mai 1890.

Quel sujet prendre, mon cher Directeur?

Daute ? Hé non !... je ne saurais faire concurrence aux critiques musicaux graves, surtout depuis que je sais, par un entrefilet de journal, que leur doyen, Thémines de Lauzières (ses familiers l'appellent Théière de Laumines) a publié en feuilletons la matière de 32 volumes (trente-deux).

Vous parlerai-jedu retour de Saint-Saëns, et de son début dans Fart cher à Banville?

Non; j'ai la nausée d'Ascanio et de l'impudente réclame organisée par de grossiers

fumistes autour de la fugue du compositeur, fugue qui ne manque pas de divertissement, si j'ose m'exprîmer ainsi, puisqu'il s'est trouvé des niais pour prendre toute cette comédie au sérieux.

Que vous dire alors ? Ah ! voici votre affaire... Samedi dernier, salle Pleyel, nous avons eu un concert de la Société Nationale, le dernier de la saison. Contrairement à Tordre logique, la séance s'est ouverte par une suite, une suite fâcheuse, due à un certain Boellmann. Les exécutants, gent arriérée, semblaient anéantis de voir le public absolument réfractaire à la « belle » phrase de la méditation, parente de la belle peinture de Bouguereau, et de la belle littérature d'Albert Delpit. Cette suite se termine par un choral digne de Dubois, et aussi d'être soigné à la maison du même nom.

Le « premier mouvement » d'une Fantaisie de l'excellent M. de la Tombelle, qui a obtenu le prix Pleyel, est, comme Sadi-Carnot,

LETTRES DE l'oUVREI>«E 265

correct et embêtant. Décidément, le premier mouvement n'est pas toujours le bon.

Bourgault-Ducoudray a été beaucoup moins ennuyeux, avec un Chant laotien dont le thème est fort joli. N'étaient des harmonies par trop occidentales et banales, on se fût cru h Laos, D'autres préfèrent être à Tabbesse, comme Renan (de la Ferté-sous- Jouarre). De plus, l'histoire est un peu longue : avant la fin, on a envie de dire :

ft Allez -vous-en, gens de Laos, allez-vousen chacun chez vous. »

Pas grand'chose à raconter sur la musique pour Shylock, de l'ami Fauré. C*est fin, iugénieux, exquis, surtout le délicieux Nocturne; les passages vocaux sont très agréables, quoique insuffisamment prosodies, parfois, au point de vue rythmique. Un M. Leprestre (de vos bancs), qui a un peu moins de voix que Bagès, a fait semblant de chanter la délicate Sérénade du Prince d'Aragon et la Chanson vénitienne, dont les vers sont gro-

2G(3 LETTRES DE l'oUVRELSE

tesques. Je ne sais vraiment pas pourquoi Fauré, qui musiqua Verlaine, s'est pris d'une telle Passion pour Haraucourt. Qui Teût cru ? Hélas ! Henri Lavedan — il y a grand lieu de s'en étonner — vient bien de s'enflammer pour Albert Delpit... ils préparent une pièce ensemble, à ce que disent les gazettes.

Je passe sous silence Lysic, pantomime de F. Larcher, musique de G. Marty, 'dont le petit quadrille final sera la joie du Moulin- Rouge. L'auteur juge qu'on lui a fait trop peu de succès. Il a tort ; on ne peut être à la fois juge et Marty. Besançon racclamera peut-être. Mais voici la grande nouveauté, un Paysage du jeune Bonheur, sur des vers absolument ridicules d'Alber Jhouney*, un inénarrable sous-Péladan. Jamais

* M. Jliouney s'appelle Jounet, mais quand il publia les Lys noirs, recueil de vers « ivres d'Elohim » et consternant de platitudes, il crut devoir adopter cette orthographe cabalistique, le jugeant plus con-

Jhouney n'a gâté beau paysage, diront les optimistes de l'admiration mutuelle. C'est égal, il faut avoir l'innocence de l'ineffable Bonheur pour s'emballer sur ce mystificisme philosophique. Jhouneysse, Jhouneyssé I

Dès les premières mesures, j'ai nagé dans une joie profonde, cette joie qu'on éprouve en revoyant le sol natal, ou mieux^ en retrouvant un ancien ami de cœur; j'avais reconnu Le Motif !

Il faut vous dire qu'à la Nationale, il existe un motif de fondation, que chaque sociétaire traite à tour de rôle. L'un travaille sur la « tête » du sujet, l'autre sur la queue, un troisième dans la région intermédiaire. On le désosse, on le trousse, on le prend par un bout, puis par l'autre, comme dans les imitations rétrogrades. Différemment harmonisé, décomposé selon des rythmes divers,

venable pour un mage qui s'effare « devant Tobscurité où s'enveloppe lod-Héva l'inaccessible. »

(Note de V Éditeur.)

altéré dans son mouvement et dans ses intervalles, le motif devient cévenol avec d'Indy (qui pourtant n'est pas en peine d'en trouver d'autres !), péruvien avec de Bréville, basque avec Bordes, breton avec Ropartz, assommant avec Vinée — il n'est pas étonnant que la musique à Vinée soit grise — ou ce Monach d'Albert Cahen. Cahenl qu'as-tu fait de ton frère? Et puis Tintrumentation varie : Durand (ein schônes Werkl) le fait dire par trois trombones, Fauré par un violon solo, Bruneau par cinq clarinettes, Chausson par de jeunes dames charmantes.

Quoi qu'il en soit, après avoir entendu le Motif bien-aimé, je fus désagréablement impressionnée par d'affreux gémissements de malade : c'était le développement qui commençait. Mais bientôt, de plus douces sensations m'enchantèrent : le prélude de Tristan^ traversé par des thèmes de Siegfried, montait, montait toujours, s'enflait monstrueusement. (Ce n'est plus de la tétralogie

mon ami, c'est de la tératologie, plutôt !) Puis un grand bruit, une grande ivresse, au moment sans doute où Bonheur « étreint la déesse féconde », comme dit le contexte..., et puis enfin le decrescendo cher à Wagner... Si vous aviez ouï les applaudissements de Poujaud ! il s'était muni d'un chapeauclaque pour être plus à la hauteur ! Le tonnerre qu'il a fait a sonné si fort qu'on a dû l'entendre de Magny... du reste Bonheur avait fait le voyage, afin de recueillir lui même les bravos. Je m'empresse de dire que, malgré tout, son Paysage est fort gentiment écrit et même remarquablement orchestré.

J'oubliais le Convoi dhm fermier ^ de Guy Ropartz, un fermier qui était pour le moins commandeur de la Légion d'honneur, si j'en juge par les cuivres et par la batterie mobilisée pour la circonstance.

Inutile de dire que le thème initial est breton, comme Le Goffic lui-même, puisque

Ropartz — en qui revit Tâme du barde Gwenchlan — ne peut composer sans arborer le chupen, la ceinture large et le petit chapeau lamé d'argent. Et s'il travaille sur des poésies de Brizeux, non sur les vers de Modes mineurs, c'est qu'il les trouve assez musicaux pour n'avoir point besoin d'être a bercés au bercement rythmique des accords », m'assurait Fénéon ^, qui trônait, orné d'iris, et

* Il a empoisonné les derniers jours de Philippe Burty en lui déclarant que Harunobou ayant pour caractéristique 91, pour indicateurs d'écart il, do dynamogénie 0,38, dMnhibition 0,73, et les plus veules indicateurs d'acuité, de diversité, de variété, de complexité et de complication, n'était qu'une sorte de Cot ou de Ballavoine, mais que le tori-i Kiyomitsu... ahl les soupleset vigoureux chiffres! C'est sa façon de iaire de la critique d'art, — excès que blâme Ch. Henry lui-même, ce Bergoret des Math. Il s'aveugle d'un carreau : c'est sa façon de faire de la littérature, heureusement. On lui doit la mort de Vittorio Pica, Napolitain. Depuis, il change de prénom tous les mois (Félix, Elle, Porphyre, Thérèse, etc.) pour dépister la renommée, mais en vain, (Note de l'Éditeur,)

escorté de gens camards, Russes^ Kamtschadales, Groëlendais. Cet homme, d'une gaîté de nègre, se supplicie à vouloir se donner un masque septentrional.

La sublime Sixième Béatitude du père Franck (Doclor Seraphicus, comme dit Benoît lorsqu'il traduit Faust) nous a tous transportés d'admiration. Gabriel Marie a cédé la place à Vincent dlndy, qu'un reste singulier de respect humain a empêché de conduire à genoux. Le quatuor des Pharisiens, écrit dans un style très scolastique, fait un étonnant contraste avec le chœur des Païennes et des Juives. La phrase de l'Ange de la Mort est superbe, et le chœur de Béatitude, De V enfant la sainte ignorance, se développe célestement, traversé par l'émouvant leitmotiv de la voix du Christ : Bienheureux les cœurs purs... Les Pharisiens m'ont paru mal graissés. C'est M. Dinard qui fait la voix de Dieu. Je ne sais si elle est impénétrable, mais elle manque un tant soit peu de me-

sure. Les choristes vont bien. Aux répétitions, ils suppliaient de Bréville de les faire recommencer, tellement cette musique si émue les impressionnait. Et dame, impres» sîonner des employés de commerce 1 Orphée n'a dompté que des tigres...

Adieu, Nationale, qui fis seule ma consolation depuis ce jour de deuil, illa diesl où je fus relevée de mes fonctions

fc±nt

Nicht (ûhr*8t da mehr Sie-g^er in mei-Dea Saal...

par le cruel qui fait, au Cirque, la pluie et le Wotan.

L'ex-Ouvreuse du Cirque d'Été.

li mai 1890.

FTN

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Zola, p. 70, 176, 205."

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