‹ Lettres de L.-P.-J. d'Orléans duc de Chartres à Nathaniel Parker Forth (1778-1785): Publiées avec une introduction et des notesChapitre 1 sur 19 · PARIS SOCIÉTÉ D'HISTOIRE DIPLOMATIQUE · texte numérisé non relu

PARIS SOCIÉTÉ D'HISTOIRE DIPLOMATIQUE

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L'on n’est jamais si bien trahi que par soi-même : pour révéler un homme, rien n’égale ses lettres privées, écrites de primesaut, loin des indiscrets. De Louis-Philippe-Joseph d'Orléans ces témoignages directs, sans abonder, ne nous font point. défaut. Mais jusqu'ici l’histoire ne semble guère en avoir tenu compte, soit qu’on jugeût le personnage classé une fois pour toutes, soit que l’on ne songeàt point à entendre des textes encore épars, parce qu’il était admis que le prince, répugnant à écrire (1) au-

(*) Sources : Papiers inédits de Nathaniel Parker Forth, et en particulier fragments de son journal (du 30 septembre au 26 décembre 1777 et du 4 janvier au 26 novembre 1778), communiqués dans les originaux par sa petite-fille directe ; Arch. des Aff. Etrang. Correspondance polilique : Angleterre (1776-1785) ; de Flassan, Hist. génér. et raisonnée de la diplomatie française t. VII, Paris, 1811, in-8 ; Benjamin Franklin, Works, éd. Jared Sparks, vol. IX, Boston, 1844, in-8 ; George III, Correspondence.…. with lord North from 1768 to 1783, éd. W. Bodham Donne, t. II, London, 1867, in-8 ; Lord Stanhope, William Pitt et son temps, trad. Guizot, t. I, Paris, 1862, in-8 ; Sir G. Cornewal Lewis, Hist. gouvernementale de l'Angleterre depuis 1770 jusqu’à 1830, trad. Mervoyer, Paris, 1867, in-8 ; G. Bancroft, Hist. de l’action commune de la France el de l'Amérique pour l'Indépendance des Etats-Unis, trad. Ad. de Circourt, Paris, 1876, 3 vol. in-8 ; H. Doniol, Hist. de la participat. de la France à l'établissement des Etats-Unis, Paris, 1886- 92, 5 vol. in-4 ; A. Britsch, La Maison d'Orléans à la fin de l'Ancien Régime. La jeunesse de Philippe-Egalité (1747-1785), Paris, 1926, in-8.

(1) Besenval au duc d'Orléans (27 juin 1789) : « … Je n’attends pas que vous me le mandiez, car je sais que Mgr n’aime pas à écrire, mais je vous supplie de me le faire mander.…. » (Institut, Fonds d'Orléans, L, 19.)

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À { tant et plus que ses pareils, avait le plus souvent emprunté la

pensée, sinon la plume d’autrui.

Dès 1800 l’avocat Roussel d’Epinal avait publié, dans un sincère dessein de vérité, un recueil documentaire: Correspondance de Louis-Philippe-Joseph d'Orléans avec Louis XVI, la Reine, Montmorin, Liancourt, Biron, Lafayette, etc., etc. (1). Le général Choderlos de Laclos, ancien secrétaire des commandements du prince, rencontrait avec surprise ce volume à Milan ; il le contrôlait et certifiait à sa femme la parfaite exactitude de la correspondance de Londres ; quant au reste (lettres de la princesse au prince, du prince à ses enfants et journal du fils aîné) il y croyait, sans avoir la même conscience de leur authenticité. Aussi la priait-il de signaler à Feydel ce recueil qui « peut fournir un excellent article sur le degré de confiance que mérite l'opinion publique et sur la différence qu’il faut faire entre les matériaux d'histoire et les mémoires du temps ». Et il concluait avec sagesse, comme s’il se reprochaïit ce retour sur l’ambilieux passé, auquel il avait dit adieu : « Voilà bien du bavardage sur une chose dont je ne m'occupe plus depuis longtemps, mais cela me prouve, de plus en plus, que le temps amène toujours la vérité ; c’est dommage qu’il ne l’amène pas toujours à temps. » (2). |

Roussel s'était offert à communiquer chez l’imprimeur jusqu’au 1” brumaire an IX (23 octobre 1800) les originaux ou les copies certifiées de ses pièces. On les retrouve aujourd’hui, partie : aux Archives Nationales et aux Archives des Affaires étrangères: le gros du dossier forme à la Bibliothèqué de l’Institut le Fonds d'Orléans, légué le 18 mai 1900 par le petit-fils du comte Beugnot, qui aurait reçu ces papiers de J: Fievée en 1795;

Le recueil de Roussel ne livrait guère du duc d'Orléans qu’une

(1) Paris, Lerouge, 1800, in-8, xxxu-33-282 p., plus 8 p. de table ; seconde édition, augmentée de lettres de Louis XVI, de Necker et de notes. Paris, Marchand, 1801, 2 vol. in-18.

(2) Milan, 28 brumaire an IX : Lettres inédites de Choderlos de Laclos, p. p. Louis de Chauvigny 2° édit, Paris, Mercure de France, 1904, in-18. Voy. moôn compte rendu de ce volume : Rev, des Etudes histor. 1905, p. 188.

INTRODUCTION - le

correspondance politique, dictée par Laclos qui avait brülé ses minutes, après enregistrement par Clarke (1"° partie, p. 33-175). La seconde partie, plus brève (p. 177-219), se bornait à une courte analyse des lettres du prince à sa femme, annoncées sur le titre, et ne donnait tout juste que quatre lettres du père à ses fils. La troisième partie (p. 220-282) contenait quelques extraits d’un journal que le fils aîné avait tenu de sa main, d’octobre 1790 au 23 août 1791, En publiant un peu hâtivement une série des 405 pièces du Fonds d'Orléans sous le titre La Famille d'Orléans pendant la Révolution (1), M. G. du Boseq de Beaumont et M. Bernos ont complété le recueil précédent. Voilà l’homme et non plus seulement le prince, aux prises avec les difficultés familiales, issues des difficultés politiques. Cette révolution, que la branche &’Orléans avait accueiïilie de si bonne grâce, la désunit et la déchire avant de la dévorer.

Mais cette correspondance même ne rend témoignage que de Louis-Philippe-Joseph, duc d'Orléans, à la dernière étape de sa vie. Rien dans les documents de Roussel ou du Fonds d'Orléans qui émane du duc de Chartres proprement dit et nous reporte à la jeunesse du prince ; aucune lettre de lui, hors ce mémoire (qu’on lui dicta sans doute en octobre 1778) sur la bizarrerie de sa situation après Ouessant et où il demandait au Roi de créer pour lui la place de colonel général des troupes légères, afin d’en imposer à ses ennemis, de prouver au public la satisfaction de Sa Majesté et de lui rendre’la confiance de son beau-père (2).

L'on glanerait au besoin dans les archives publiques et privées la matière d’un recueil préliminaire à celui de Roussel. Cette correspondance de Louis-Philippe-Joseph, duc de Chartres, s’ouvrirait par une simple phrase, tracée d’une plume gauche, à la troisième page d’une lettre de son gouverneur, datée de Paris,

(1) Paris, 1913, in-18, 290 p. — Avant son legs, le comte Beugnot avait publié lui-même quinze de ces pièces dans l’Intermédiaire des chercheurs et des curieux (13 le 30 juillet 1894, 2 le 20 juillet 1897.)

(2) Corresp. de L.-P.-J. d'Orléans. Introd. p. vin. L’original se trouve aux Arch. Nat, K. 164.

YI INTRODUCTION

dimanche 22 décembre 1765. Le gros duc d'Orléans, chargé de conduire la pompe funèbre du Dauphin, bataille alors à Fontainebleau sur l'étiquette : ce sont pour lui des journées historiques et le chevalier de Pons, qui gouverne le père mieux que le fils sans doute, lui mande ses conseils avec les nouvelles de Versailles. Le duc de Chartres, qui compte alors dix-huit ans et

huit mois, écrit en post-scriptum, comme un petit écolier : J'embrasse papa de tout mon ceur (1).

Ce puéril autographe juge l’éducation de ce grand enfant gâté.

Le fils à papa, dûment émancipé, ne tarde pas à faire de grands progrès épistolaires. Amant de Mme de Genlis, il se trouve à bonne école. Le curieux volume des Archives des Affaires étrangères (France, 319), qui rassemble les copies de lettres interceptées par le cabinet noir de 1771 à 1774, recèle dix lettres de lui, dix miroirs qui nous renvoient l’image du jeune homme, surpris en des rôles différents : d’abord l’amant dans toute sa flamme auquel succède bientôt l’amant refroidi, de retour à la galante amitié, puis le frère, plein de gentillesse, enfin l'époux déjà rassis, qui ne se met plus en frais, mais affectueux dans ses égards et, à travers l’époux qui dicte à sa femme la conduite à tenir envers son propre père, nous entrevoyons le

fils qui, guidé par son Egérie, Mme de Genlis, l’ex-maîtresse, joue

au plus fin avec sa belle--mère clandestine, Mme de Monitesson.

Les cinq lettres d’amour à Mme de Genlis (Paris 24, 26, 30 juillet ; Chantilly, 4, 6 août 1772) (2) sentent un brin la lecon apprise. Malgré quelques boutades bien personnelles, le duc semble répéter un rôle dicté, L’amante vise à régenter l’amant, lui donne un dessin à faire pour l’occuper, lui tracerait presque emploi de son temps. Plus spontanées, plus sincères sont les cinq autres lettres, datées de 1773. Celle à la duchesse de Bour-

bon, sa sœur, du 1‘ juin ; celle à la vicomtesse de Cambis, écrite

(1) Arch. Nat. R# 827.

@) Publiées par.G. Maugras. L'idylle d'un « gouverneur », Paris, 1904, in-8, 66 p.

INTRODUCTION 4 vil % au débotté, de Spa le 31 juillet, nous montrent le jeune prince en liberté, avec son tour d’esprit piquant, sa grâce dans la tendresse fraternelle ou dans l’amitié, son élégance un peu brusque dans la coquetterie qu’il garde envers une femme, après rupture à l’amiable :

«.… J'espère que vous croirez facilement, Mme la Vicomtesse, que je saisis avec plaisir les occasions de parler de vous. On parle volontiers de ce qu'on aime et vous n'ignorez pas que je vous aime infiniment. Tous ies pays que j'ai parcourus, ni les eaux de Spa, ni les beautés qui y sont réunies ne changeront rien au parti que j'ai pris sur cela. Je vous supplie même de n’en rien faire pour m’en détourner : vous ieriez une entreprise inutile. » |

Le voilà bien lui-même, tel qu’il plaisait en compagnie, avec du trait plutôt que de la conversation.

Trois ans après, deux lettres, consignées dans les Archives de la Marine (1), nous donnent le ton du marin en service. Louis- Philippe-Joseph, chef d’escadre du 1°” avril 1776, commande cette année même la troisième division de l’escadre d’évolutions aux ordres de du Chañffault. Il s’est embarqué à Toulon sur la Provence avec la division du Levant qui, traversant la Méditerranée, rejoint le gros de l’escadre à Lagos, le 14 mai à 4 h. du soir. Le soin de son équipage, atteint du scorbut, retient le prince au mouillage durant huit jours. Il mande toute sa contrariété au chef dont il a hâte de prendre les leçons (18 mai). Le mois suivant, son vaisseau le Solitaire aborde la Terpsichore par une fausse manœuvre qu’il avoue de bonne grâce. Les deux vaisseaux doivent se remettre en état à la Corogne et le prince du sang s'excuse auprès de du Chaffault du retard qu’il met, bien malgré lui, à se rendre sous ses ordres (à bord du Solitaire, ce mercredi 12 juin 1776). Ces deux lettres sont parfaites de ton. Dans sa politesse un peu haute qui garde d’un rien la distance du rang, le duc de Chartres marque une déférence, une bonne volonté qui mettaient à l’aise le général. On ne s'étonne point de

(1) B4 134, folios 110 et 124, journal de bord de du Chaffault,

vil é INTRODUCTION F:

ia popularité qu’il avait acquise aussitôt dans le corps de la marine. |

Un bref autographe et douze lettres isolées, dont nous n'avons que la copie, la glane serait mince pour nous faire une idée du duc de Chartres épistolier, si Nathaniel Parker Forth, son correspondant d’outre-Manche, ne nous avait gardé du prince, parmi d’autres papiers, une cinquantaine de lettres auhentiques qui s’échelonnent du printemps de 1778 à l'automne de 1785. Je les publie fidèlement, d’après les originaux, dont certains sont encore brillants de poudre d’or ou revêtus du cachet princier ; j'y joins quelques lettres de Mme de Genlis et du marquis Ducrest qui prennent place d’elles-mêmes dans la série. Presque toutes s'adressent à N. P. Forth lui-même ; une seule des quarante-buit lettres ou billets du duc, une seule des dix lettres de Mme de Genlis sont destinées à Mme Forth. Les lettres de la gouvernante comme celle de son frère, tracée en beaux caractères, sont datées et signées avec soin. Le prince prend rarement cette peine. Six lettres seulement portent sa signature entière : L.-P.-J. d'Orléans ; deux ne donnent que ses initiales : L. P. J. D. C'est moins par nonchalance sans doute que par désir d’échapper sous l’incognito à la curiosité trop souvent malveillante. Aussi griffonne-t-il sans façon d’une plume molle sur du papier d'ordinaire exigu, tandis que Mme de Genlis préfère les grandes feuilles qu’elle couvre régulièrement de son écriture facile et menue. Onze seulement des lettres princières portent l’indication complète du lieu et de la date, vingt-trois indiquent simplement le lieu et le mois sans l’année, onze le lieu et le jour ou le quantième, mais sans le mois, ni l’année : trois enfin, simples billets destinés à être portés et remis sur-le-champ, sont dépourvus de toute indication. J’ai pu, après une étude minu- tieuse des textes, des entours et des circonstances, assigner leur date à ces papiers afin de les classer dans l’ordre chronologique. Comme il ne s’agissait ni de chefs-d’œuvre littéraires, ni de textes d'importance soumis à discussion, j'ai jugé superflu de respecter l'orthographe du temps. Les lettres du prince me pa-

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