Madame Anisson avait perdu un de ses enfants
.4 Madame Anisson du Penvn.
Coppet, 13 août 18i3.
Chère amie, ta dernière lettre est un peu plus calme de disposition, cela m'a fait bien plaisir. J'espère bien que tu sentiras à la longue l'influence bienfaisante d'une vie régulière et paisible ; le retour des mêmes occupations, des mômes heures employées de même, berce l'âme et assoupit les peines. Néanmoins, elles reviennent souvent bien fort après s'ètro un peu calmées, et il faut bien user de courage et de patience vis-à-vis de soi-même Il y a une phrase de V Ecclésiastique bien simple, mais à laquelle je trouve beaucoup de charme: « Avec la succession des temps, la tristesse s'en va, et la vie de l'affligé est dans son courage. » La sœur de mon mari vient d'avoir un chagrin tout pareil au lien et bien
affreux, je me trompe, c'est-à-dire sa fille, non pas elle, qui a perdu une petite fille de quatre ans, charmante ; elle n'a qu'un petit garçon de deux mois qu'elle nourrit qui lui reste. Mes belles-sœurs sont des personnes excellentes; elles sont extrêmement religieuses et d'une foi si positive que cela simplifie toutes les questions. Elles ne mettent pas en doute que leur enfant ne soit beaucoup plus heureux que s'il eût vécu et trouvent une force inconcevable dans cette pensée. Cela fait un certain bien de voir des personnes si fermes dans leur conviction et y puisant tant do secours ; mais on ne peut pas se donner tout à coup une telle disposition.
Nous sommes toujours tout à fait seuls, je m'en trouve fort bien, j'envisage avec chagrin le moment de quitter ceci, et de rentrer dans toutes les fatigues, les irritations de Paris. Nos projets sont incertains pour l'hiver; je voudrais te rencontrer quelque part hors de Paris et passer quelque temps avec toi ; les lettres sont un bien mauvais moyen de communication ; il y a une quantité de choses que je voudrais savoir sur ta disposition et que tu ne m'écriras pas. Prosper m'écrit assez exacte-
ment ; je crains (mais bien entre nous), qu'il n'éprouve un peu d'ennui là-bas. Il y a eu dernièrement à deux ou trois lieues de nous une fête nationale très touchante : les troupes de la Suisse étaient réunies, et on a fait deux services religieux en même temps, dans la même plaine, au grand air, un catholique et l'autre protestant ; c'était, à ce qu'on dit, fort propre à frapper l'imagination. La Suisse est aujourd'hui le seul pays où il y ait un patriotisme qui puisse émouvoir, car il faudrait avoir l'âme bien tendre pour s'attendrir sur le gouvernement de M. de Peyronnet.
Adieu, chère amie, ma lettre est bien insignifiante, mais c'est un peu le produit de la vie que je mène. On pourrait bien y causer à fond, mais il ne s'y passe rien qui puisse s'écrire. Aussi suis-je bien ennuyée de ce moyen de communication, et j'aurais bien grande envie de te voir. En attendant, je t'aime, je pense à toi et je t'embrasse bien.
A Madame Anisson du Perron,
Coppet, 12 septembre 1823.
Tes lettres sont bien aimables, chère Sophie, je comprends bien tous tes sentiments; tu as raison de croire que je serais en sympathie avec toi. Persévère toujours, chère amie, dans tes vertueux efforts, et après avoir éprouvé des alternatives douloureuses, tu verras que le prix de la résignation est le calme. Il est certain que les regrets finissent par se fondre dans une mélancolie générale qui n'est pas tout à fait sans douceur. On sent bien toujours ce qu'on a perdu ; on sent ce qu'il est impossible de réparer; mais, par degrés, cette pensée, sans changer d'intensité, a perdu ce qu'elle avait d'aigu et de pénétrant ; il semble qu'elle vienne se mêler à toutes les réflexions sur l'insuffisance de la vie, sur les espérances
d'une autre, et qu'elle puisse remplir le cœur sans le déchirer. C'est tout au moins ce que j'ai éprouvé, ce que j'éprouve encore (car je me répète constamment), et je sens peut-être mieux que jamais qu'il y a des impressions que je n'éprouverai plus, des rapports incomparables que je n'aurai plus, et pourtant cette pensée n'est plus poignante; elle s'unit à toutes mes méditations religieuses, et ne m'empêche pas de reprendre à tout ce qui m'est resté.
Nous avons toujours vécu très seuls. Pourtant, nous avons vu passer, comme tu le supposais, madame de la Briche et madame de Bazancourt à qui j'ai fait les honneurs du château et des montagnes. De plus, nous avons eu M. Pasquier ; il a été fort aimable, et nous nous sommes trouvés d'accord sur la politique, pourvu que nous ne dépassions la date de 1822. Du reste, ce ministère-ci * en a fait tant, qu'il donne le droit, même aux anciens ministres, de crier contre lui.
Je serais bien contente, chère amie, de passer quelque temps avec toi ; je ne crois pas pouvoir