Le ministère ViUèle, au pouvoir depuis
LEÎ'TÎIES DÉ LA DlCnKSSE DE BhOGLÏE. 109
me séparer quinze jours de tout mon intérieur, mais j'irai souvent passer des journées avec toi. Adieu, chère amie, il y a peu de choses que j'envisage avec plaisir en retournant à Paris, mais te revoir au moins en est un bien réel.
Je t'embrasse de tout mon cœur. Je ne sais pourquoi je n'ai pas parlé de ta belle-sœur, je prends une bien grande part à ses souffrances et à la douleur de son frère. Rappelle-moi à eux, je t'en prie.
A Madame Anisson du Perron,
Coppet, 1824.
Il y a bien longtemps que je dois t'écrire, chère amie, je n'ai pas de trop bonnes excuses à le donner, si ce n'est une qui, j'espère, te fera pitié, c'est que j'ai les yeux très affaiblis. Cela m'attriste beaucoup, mais je ne puis pas m'occuper plus de deux ou trois heures par jour et point du tout le soir. Cela fait que je
n'ai pas le temps de faire la moitié de ce que je veux; néanmoins, malgré ce chagrin, je me trouve remarquablement bien ici ; la vie régulière et tranquille me fait un bien à Tâme prodigieux, et il y a beaucoup de moments où je me dis que je m'arrangerais de cette vie-là toute l'année. Chère amie, j'aurais bien du plaisir à te voir ici, je voudrais que tu y passasses quelque temps et que nous eussions le temps de nous promener, de causer, enfin de recevoir ensemble l'impression à la fois calmante et vivifiante de cette nature-ci. Après cela, je serais très disposée à faire un voyage avec toi, c'est bien mon intention, et, à moins d'une de ces raisons imprévues qui sont si fréquentes avec trois enfants, il me semble que ton désir me déciderait tout à fait, et je crois que cela te ferait du bien. Tu me demandes si j'ai quelque occupation qui m'intéresse, je n'ai encore rien de bien fixe; peut-être me mettraije à traduire quelque ouvrage anglais. Il y a un grand manque de livres pour les enfants, en français à ce qu'il me semble. En général, je trouve tous les livres qu'on fait pour les enfants bien mauvais ; la morale en est pédante
el sans efficacité; on leur apprend beaucoup plus de mal qu'ils n'en ont jamais pensé pour avoir le plaisir de raisonner contre. Tu devrais chercher dans la foule de livres anglais qu'il y a pour les enfants, s'il y en a de bons, on pourrait peut-être en traduire, et pourquoi n'essayerais-tu pas d'en écrire toi-même pour ta petite fille ? Tu aurais bien le temps d'en faire plusieurs avant qu'elle fût en état de les lire. As-tu lu l'ouvrage de Fénelon sur l'éducation des filles ? Il y a aussi quelque chose à puiser dans les conversations d'Emilie de madame d'Épinay, malgré le faux du temps où elle vivait, il y a pourtant assez de naturel dans le dialogue et quelques vérités à recueillir. Une aulre idée qui m'était venue pour loi serait celle de demander à Prosper si tu ne pourrais pas faire des recherches pour son histoire:
c'est un travail assez amusant que celui de faire des recherches pour l'ouvrage d'un aulre: cela donne un intérêt à ce qu'on lit; on prend des notes ; on ' fait des extraits avec plus de plaisir; mais peut-être à la distance où vous ùles, cela ne se peut pas. Tu avais l'intention aussi de l'occuper d*écoles et des gens du
peuple ; il y a aussi bien des sujets d'intérêt dans ce genre ; si nous passions quelque temps ensemble, nous chercherions des livres, nous ferions des lectures, et nous lâcherions de passer noire temps Je mieux possible. En altendant, si tu veux de la poésie, lis le Ciel et la Terre de lord B^nron où il y a de belles choses. As-tu jamais essayé si tu pourrais faire des vers? Une chose charmante serait de faire des petites poésies religieuses pour les enfants. Je voudrais bien que quelqu'un m'en fît, car pour des vers j'en suis incapable. Adieu, chère amie, écris-moi, je pense bien à toi, à tes peines, à tes plaisirs, je voudrais bien elre près de toi.
.4 Madame Anisson du Perron.
Coppct, 7 août 1824.
Je voulais t'écrire, chère amie, pour te faire un compliment de condoléance ou de félicita-
LETTRES DE LA DUCHESSE DE BROGLIE. lio
lion au moment où je reçois ta lettre. Vous n'êtes pas fâchés de cet événement, je le conçois; il est temps de ne plus avoir aucun rapport avec ces gens-ci et de n'être plus gênés dans les sentiments qu'ils inspirent *. Je voudrais que cette secousse te fit un peu de bien ; cela arrive quelquefois; un petit changement de vie, quelques difficultés raniment Texistence et l'énergie. Du reste, je ne suis pas bien placée poui' prêcher, car je suis moi-même dans un graiid découragement. Je trouve que je ne fais pas grand'chose de bon et que je ne mets pas grand intérêt à ce que je fais. Je manque de persévérance, ce qui est un grand mal, et je suis sujette à me dégoûter des occupations; je me dégoûte encore plus vite de la société à Paris, aussi je ne le regrette pas, mais j'aurais besoin qu'on me stimulât toujours, car je ne sais pas le faire, et je souffre de ne pas le faire. Je crois que je continuerai ma méthode parce qu'il faudrait tout changer pour prendre la tienne. Je me suis remise un peu aux langues
1. M. Ânisson du Perron, chargé de l'imprimerie royale, venait d'être privé de sa fonction par suite d'un changement administratif dans la direction de cet établissement.
étrangères ; c'est un avantage qu'on néglige et qui est pourtant très utile dans l'éducation. Mais je ne parviens pas à apprendre l'anglais à mes enfanls ; c'est là aussi où la persévérance me manque; il n'y a rien de plus difficile que de se forcer à parler une langue étrangère. Tu ne me donnes point le détail de tes occupations ; je suppose que la vie a été un peu décousue dans ce tracas ; mais quand tu seras un peu rétablie, raconte-moi ta journée. Dis-moi aussi si vous garderez Beauregard, quel changement il y aura dans votre manière d'être ou s'il n'y en aura aucun. Certainement, si vous êtes à Beauregard à notre retour, j'irai y passer quelque temps, et si l'automne n'est pas meilleur que cet été, nous serons obligés de quitter ceci de bonne heure. Comment crois-tu que se passera notre hiver? j'en augure bien tristement; en tout, je ne vois rien de très riant dans notre avenir général, et cela attriste, même un peu sur les destinées individuelles.
Adieu, chère amie, reçois encore toutes les expressions de ma sympathie, et transmets-les à ton mari de notre part à tous. Je t'embrasse de tout mon cœur.
A Madame Anisson du Perron.
Vendredi, 10 septembre 1814,
Je ne t'ai pas écrit depuis longtemps, chère Sophie, parce que je ne savais pas oii adresser ma lettre. Si tu es à Paris, nous allons bientôt nous rejoindre ; je pars dans cinq ou six jours, mon mari est parti il y en a huit. Nous aurons le temps de nous voir si tu es à Paris, car il sera fort solitaire. Nos i)rojels sont fort dérangés par cette commission qui oblige mon mari à revenir. Je me consolerai si je te vois souvent à mon aise. Plus je regarde à Tenlour de moi, plus je trouve qu'il n'y a que toi avec qui je puisse me lier tout à fait. Tout ce qui nous entoure en femmes a des inconvénients, soit sous le rapport de la conduite, soit sous le rapport de l'esprit. Ne trahis pas ma
fatuité j mais je crois que nous n'irons bien que l'une avec l'autre. Tu as un esprit plein de finesse et de douceur qui était un peu enchaîné, mais qui se dégage chaque jour, tu as une âme pure et scrupuleuse, et surtout sincère, ce qui est indispensable pour se lier. Si tu prends un peu plus d'abandon dans l'intimité, et un peu plus de mouvement dans la société, tu seras une personne d'un agrément tout à fait remarquable. Je te céderai un peu de mon abandon, si tu veux, car j'en ai trop, et je suis bien décidée à m'en retrancher une bonne partie. J'ai fait des réflexions là-dessus cet hiver; j'ai trouvé que je me laissais trop entraîner à exprimer mes impressions, et que cela n'était pas sans des inconvénients assez sérieux.
Je suis venue passer quelques jours à Genève pendant l'absence de mon mari ; je t'assure que c'est un spectacle très touchant que tous ces ménages parfaitement unis, celte pureté de mœurs auprès de laquelle les bonnes réputations de Paris paraîtraient souillées, et le bonheur qui résulte de tout cela. Il y a beaucoup de réserve dans la société, et cepen-
dant il semble qu'on se connaît intimement parce qu'on est sûr de trouver dans toutes les femmes une parfaite sympathie dans les sentiments domestiques. L'empire de cette atmosphère morale est si grand que tous les caractères s'y plient, vifs, légers, tendres ou froids, elc. Après tout cela, il faut dire que la société est ennuyeuse, que ces gens si heureux n'ont aucune gaieté et qu'on n'y éprouve aucune jouissance animée. Mais le bonheur est sérieux ; l'amusement de la société se compose des chagrins de tout le monde et du besoin de les secouer.
A Madame Anisson du Perron,
14 septembre 1824.
Je suis bien aise, chère amie, que mes lettres te fassent quelque plaisir. J'ai envie de te louer et de te gronder à la fois; de te louer
de ce que je vois que tu t'occupes de livres pour tes enfants, de travailler pour eux ; de te gronder de ce que tu te laisses^ abattre, et de ce que tu ne luttes pas assez contre le découragement.
Je conçois, chère amie, combien il t'arrive de sentiments douloureux quand tu veux t'occuper d'éducation; pourtant c'est ta vocation, ton devoir et ton travail sur toi-même; ta croix à porter doit être de ne pas te laisser arrêter dans ta marche par ces pensées douloureuses.
Je crois ton esprit très propre à l'éducation, il est fin, juste et calme; je le crois en état de bien enseigner, de bien diriger; il ne faut pas aller se chercher des occupations ternes quand on a sous la main de quoi remplir son temps.
Notre éducation à toutes n est pas la moitié assez forte pour en donner une bonne ; ainsi si l'on voulait se fortifier soi-même dans les études qu'on doit enseigner, le temps serait plus que pris.
Je pressens ce qui t'arrête; c'est d'une part un regret cruel de refaire ce que tu faisais dans un but; de l'autre, l'incertitude de perdre ce qui te reste. Mais, chère amie, ce
sont deux sentiments qu'il faut dominer par la religion et le courage. Quant à la crainle de perdre, il faut bien se répéter qu'elle existe dans toutes les âmes, et qu'elle arrêterait tout si on s'y livrait. Un malheur n'est pas une raison pour en avoir un autre; au contraire, et seulement ton imagination est frappée à présent, mais elle aurait tout aussi bien pu l'être avant. Il faut tirer de ce sentiment seulement l'habitude de tout remettre à Dieu, de regarder ce qu'on a comme des dons prêtés qu'il est loisible au bienfaiteur de nous retirer et modérer l'attachement aux choses de ce monde en le remplaçant par l'attachement à sa vocation et à son devoir. Mais cette incertitude est la condition humaine; or, quand une chose est la condition humaine, il faut savoir y soumettre son âme, sinon on arriverait à la folie. Je vois que tu as des idées très justes sur l'enseignement; moi j'apprends bêtement la géographie à Pauline d'après l'abbé Gautier, et je ne saurais pas inventer une autre méthode. Tu me ferais grand plaisir de m'expliquer en détail ce que tu fais pour Etienne; j'en profiterai, écris-le-moi, je t'en prie.
8^</» iLXITTX'f S »£ IL A IfolCIIE'SSE DE BEOGLIE.
CrjluTii.st' il^aes ©elle voie, divise Ion travail ita Je.iax, 'f^aWri oe q^ae lu veux faire pour il.e> rinfâiDls^ 5*c-»3a (des méittiode?, de petits livres, ri prià^ioeqiae San reiax apprendre toi-même pour Hciir ei!i>«*^p:it}T dans la suite. Cela variera, et tu \X' rrjis t]|iDi' il ri y pï^ndras et que tu te remonteras.
AJiit-13, nhire amî<% j»- fais bien des vœux l^niv îvii t-MJilii'iiir et je pense bien à toi.
A iladmne Anissan du Perron,
Coppet 29 <xHobre 1824 *.
Non, chère amie, je ne suis pas si facilement ilécouragée; si la liberté était une fantaisie de quehiues hommes, de noire temps, je pourrais croire que les peuples ne s'en soucient pas, et qu'il faut y renoncer, mais comme elle est ce
1 . Écrite après rintervention française en Espagne qui avait M furt désapprouvée par Topposition, mais dont le succès était complet.
qu'il y a de plus noble sur la terre, ce qu'ont aimé toutes les fîmes généreuses et tous les esprits éclairés dans tous les temps, ses revers d'aujourd'hui ne changent rien à ma croyance. S'ensuit-il de ce que la masse des hommes n'aime ni la morale, ni la justice, ni la vraie religion qu'il faille cesser de travailler à les rendre moraux, justes, religieux? Non sans doute. Il en est de même pour la liberté qui est le moyen qui conduit à toutes ces choses. D'ailleurs, il y a eu des gens en Espagne qui ont aimé la liberté et qui se sont défendus courageusement, bien qu'en petit nombre, et c'est à ceux-là que je m'intéresse. Et, s'il faut placer du mépris, j'ai tant à en placer sur la personne du roi Ferdinand que j'aime mieux l'employer là que sur toute une nation dont la position est toujours compliquée.
Voilà, chère amie, ce que je réponds à tous les petits persiflages bien faciles et bien puérils dont nous serons sans doute accablés. J'ai déjà reçu une lettre de madame de Nansouly dans ce genre, quoique très aimable pour moi. Elle me conseille de ne plus parler politique ; elle a raison si elle entend ne pas chercher de
disputes, aussi ne le ferai-pas; mais je ne suis pas plus embarrassée de mon opinion aujourd'hui que dans tout autre temps. Celle gaieté qui s'emploie à déjouer tous les sentiments vrais, j'en fais très peu de cas, même sous le rapport de l'esprit; la véritable gaieté part de l'imagination; au lieu de voir le côté négatif, elle aperçoit un rapport de plus dans les choses; c'est la vraie originalité; c'est celle de Prosper qui sait se jouer sans affaiblir aucun sentiment. Notre hiver sera peu agréable, cependant les situations nettes ne me déplaisent pas. Je ne m'entends pas du tout aux intrigues politiques; aiiisi, les moments d'espérance où l'on veut se mêler de tout ne me conviennent pas ; je ne sais pas du tout donner des conseils de conduite ni me remuer pour telle ou telle chose, mais ce que je sais, c'est ne pas me décourager par l'adversité, parce que j'y suis accoutumée depuis mon enfance, et ra'indigner de ce qui est mal : ainsi je suis bien placée aujourd'hui.
Je serai probablement à Paris vers le 18, je ne t'écrirai donc plus d'ici, chère amie. Je quitte ce lieu avec un grand regret, et, sans le
froid, j'aurais fort souhaité y passer l'hiver. Je suis bien aise que tu prennes de l'intérêt à nous faire des recherches sur l'éducation, cela nous sera fort utile pour ce que fait madame Necker. Nous en causerons beaucoup.
Je serais attristée de te voir mettre Etienne trop tôt dans l'instruction publique; d'abord, je crois qu'elle ne vaut rien trop jeune; ensuite je serais fâchée que c6 sujet d'intérêt te fût ôté avant qu'Henriette fût assez grande pour t'occuper; tu seras fortement reprise par la grâce de l'enfance à Tàge de deux ans ; tu l'as nécessairement un peu oubliée, la grâce de cet âge, et ce sera une grande douceur pour toi.
Adieu, chère amie, je me réjouis fort de te revoir, et je t'embrasse de tout mon cœur.
A Madame Anisson du Perron.
Coppet, ce 3 novembre 1824.
Tu ne m'écris point, chère Sophie, cela me tourmente; j'aurais voulu t'écrire davantage, mais nous avons eu beaucoup de visites, ce qui rend la vie très décousue, et depuis que je né puis plus écrire le soir, mon temps se passe avec une effrayante rapidité, je ne sais plus où le prendre. M. et madame Decazes ont passé par ici en revenant du Danemark, après cela, lord Harrouby, d'autres Anglais marquants : tous ces gens-là il faut leur tenir compagnie tout le jour et cela abîme la vie.
Les visites à la campagne sont très fatigantes, et il en résulte que toutes les occcupations sont dérangées, on est un jour dans le monde, un autre dans la solitude, et on ne se trouve bien ni dans l'un ni dans l'autre. Gela nuit
aussi beaucoup pour les enfants. Mon petit Albert devient bien gentil; cet âge de deux ans a une grâce ravissante qui ne se retrouve plus après; tous les mouvements, toutes les paroles ont un charme indéfinissable. Ta petite fille te donnera cette jouisssance. Je veux te demander une chose, c'est de me rassembler toutes les observations que tu feras sur tes enfants, de m'écrire leurs petits progrès et tout ce que tu remarques. Je te dirai pourquoi. Madame Necker s'occupe d'écrire sur l'éducation (mais ceci très entre nous), je ne sais pas si elle imprimera jamais; mais elle voudrait réunir beaucoup de détails sur les petits enfants. Tu as l'esprit très juste, tu observes très bien, et je suis sûre que tu nous en fournirais beaucoup, cela pourrait aussi t'amuser et t'êlre utile; fais un journal de leurs petites actions, de leurs petils progrès, écris seulement tous les jours quelques lignes, et tu verras que ce sera très intéressant. Saistu quelque chose de madame de Caslellane; est-elle fâchée contre moi? je ne lui ai pas écrit, mais je ne sais pas recommencer.
Comment te trouves-tu de ton état de desti-
1^ LETTSKS BE Là DUCHESSE DE BROGLIE.
tuée? Parle-moi, je t'en prie, avec détail de vos intérêts; vendrez-voas Beauregard? Quel sera ton plan de vie pour Thiver? J'espère que tu sortiras on peu plus. Chère amie, je me réjouis bien de te revoir. Si tu sais des nouvelles politiques aussi, di^le-moi. Mais d'abord de tes nouvelles à toi, c'est ce que je demande surtout. Je t'embrasse de tout mon cœur.
Adieu.
A Madame Anisson du Perron.
Coppet, le 13 novembre 1824.
Je ne conçois pas, chère Sophie, pourquoi je n*ai pas de lettres de toi, cela me tourmente et m'inquièle, ii y a longtemps que tu me dois une réponse, et tu es, en général, assez exacte. Je t'aurais écrit plus tôt, mais j'ai en mes enfants malades, et j'ai été 1res inquiète d'eux, chère amie. J'ai bien pensé à toi et à tes
peines pendant ce temps-là. Il me semblait que je ne méritais pas plus d'être épargnée que loi, qui es si pure, si vraie, si noble, mais Dieu en a décidé autrement. Ses voies sont mystérieuses, mais sans doute leur but est toujours bienfaisant.
Je te reverrai bientôt, dans trois semaines ou un mois au plus tard; seras-tu encore à la campagne? il me semble que le temps sera bien froid, commentes-tu de santé? en vérité, tu me fais de la peine en ne m'écrivant pas; j'espère pourtant que tu n'es pas fâchée contre moi, comment le serais-tu, j'ai pour toi une affection si réelle, si sincère. J'ai eu enfin des nouvelles de madame de Castellane; elle est triste de l'état de son beau-père ; en tout elle est triste. T'a-t-on parlé d'elle cet été? Je m'inquiète aussi de la manière dont tu passes le tien; dis-moi ce que tu lis, ce que tu fais; il y a des moments peut-être où l'on aime mieux ne pas parler de ses sentiments intimes; alors, écris-moi seulement tes actions, ta vie, cela me fera toujours plaisir. M. de Rémusat a passé ici quinze jours; il a été comme toujours fort spirituel ; on le disait plus
i28 LETTRES DE LA DUCHESSE DE BROGLIE.
amoureux que jamais, je ne me suis aperçue d'aucun changement en lui; il préfère toujours les idées aux personnes et Tintimité ne va pas croissant avec lui . Nous avons eu aussi Alexandre de Laborde, bien drôle et bien aimable. Il va en Grèce, à ce qu'il dit, et infailliblement il prendra les Turcs pour les Grecs vu la confusion de son esprit; il est enfant, il prend à tout, il n'écoute rien; il y a contraste entre l'huluberlu de son esprit et les graves sujets dont il s'occupe, mais ce qui arrange tout cela, c'est un amour-propre si doux, si facile à vivre, qu'on peut tout lui dire, et qu'on ne peut lui en vouloir de rien. Auguste est arrivé d'Angleterre, il a été très content de ce qu'il a vu dans son voyage, et toi ne fais-tu plus de plan de voyage pour l'été prochain?
Je voudrais que nous le passassions ensemble. Parle-moi de ta belle-sœur, madame Anselme?
Enfin, écris-moi, chère amie, car j'ai besoin de tes lettres et de ton souvenir plus que tu ne peux le croire. Adieu, mille choses à ton mari.
A Madame Anisson du Perron,
Coppet, lel8juilM1826.
Ma chère Sophie, il me semble t|ue j'aurais dû l'écrire plus tôt mais si tu savais combien j'ai été fatiguée depuis mon arrivée ; par-dessus le marché, nous avons eu un incendie, ce qui ne m'a point reposée; puis j'attends le duc d'Orléans avec femme, sœur et enfants, tout cela ne repose pas beaucoup et peut me servir d'excuse auprès de toi. J'ai dans ce moment-ci une visite qui ne me fatigue pas et me plaît beaucoup, c'est madame...
Elle est revenue charmante d'Italie, chantant à merveille, racontant avec mouvemeni, simplicité et gaieté tout ce qu'elle a vu; enfin je retrouve tout mon goût pour elle, et je le crois très bien fondé. Certainement ce n'est point une personne aussi sérieuse que je vou-
130 LETTRES DE LA DUCHESSE DE DROGi.IE.
drais, et d'où vient qu'elle ne me choque point, moi que tu trouves souvent, et avec raison, pédante, fanatique et sévère dans mes jugements? Je crois que cela vient de ce qu elle est, au fond, très naturelle, elle n'a point ce contentement de soi-même, cet arrangé,-cct établi des gens frivoles du monde qui est ce qui m'impatienle. La frivolité, qui a ses règles, ses maximes, sa gravité est quelque chose de ridicule et de révoltant pour les âmes sérieuses, mais une personne qui, tout simplement, veut s'amuser et jouir, qui demande à la vie ce qu'elle n'y trouvera jamais, c'est-à-dire la satisfaction de son imagination et de son cœur, et qui s'étourdit sur tout ce qui lui manque, c'est une personne, qui, sans doute, n'est pas dans la vraie voie du bonheur; mais c'est notre misère à tous ; c'est ce que nous avons tous dans le cœur, et si nous y résistons n'est-ce pas bien plus du aux secours reçjus de Dieu par l'éducation, par les lumières, par sa grâce qu'à nos propres efforts?
Cette lettre a été commencée il y a longtemps, chère amie; j'ai reçu la tienne depuis, j'ai su que tu avais bien voulu être inquiète,
mais j'ai su aussi que tu devais ôlre rassurée, et il m'a été impossible de t'écrire pendant ce boule vari. Le duc d'Orléans et les siens ont passé ici deux jours, on ne peut pas se montrer meilleurs, plus simples et plus aimables qu'eux, et si ce n'était la joie de rentrer dans la vie régulière, je les regretterais *. Victor est à présent à Paris, je ne sais s'il aura le temps de te voir; il est bien pressé. Adieu, chère amie, je t'embrasse de toute mon âme.
A Madame Anisson du Perron.
Septembre 1826.
Chère Sophie, je reçois une bonne lettre de toi; j'ai bien pensé à toi dans mon malheur; j'ai craint que tu n'en fusses frappée par le
1. Le duc d'Orléans, plus tard le roi Philippe, fit (^etto année une visite à Coppet avec la duchesse, Madame AdélaïJ<;, sa sœur, le duc de Chartres et les princesses Louise et Marie.
rapport de nos situations. Chère amie, soignetoi bien, c'est un grand devoir; j'espère, n'avoir point fait d'imprudence *, du moins en le sachant, et pourtant à présent il me semble ((ue je n'ai jamais senti comme je le devais l'importance du dépôt cher et sacré qui m'était confié. Ce pauvre enfant m'a été tout de suite ôté, mais il vit dans mon cœur, et grâce à Dieu, je sais qu'il vit bien heureux dans le sein de son Sauveur. Chère amie, ce que tu as soufTert est bien au delà de mon épreuve, et j'espère que tu seras protégée à présent. J'ai ressenti une grande joie de ce que tu me dis que mon chagrin t'a fait sortir de ton découragement; en effet, chère amie, il faut bien sentir les biens dont Dieu nous environne, il faut en être bien reconnaissants ; ils doivent servir à nous faire comprendre la bonté infinie de ce Dieu, et cette conviction de sa bonté devient notre grand soutien dans l'épreuve. C'est cette certitude de la bonté infinie de Dieu, et celle de notre indignité qui empêche tout murmure et toute irritation.
1. La (luchQssc de Broglie avait mis au monde un enfant mort en naissant.
Dieu envoie à ceux qui le demandent une certitude si grande de son amour et de sa bonté que la souffrance ne peut l'ébranler ; on sent (]u'il n'afflige qu'à regret, et par la nécessité de notre condition terrestre, mais que c'est de lui directement que viennent tous les soulagements, toutes les consolations, tous les secours. Je me sens intimement unie avec l'enfant que j'ai perdu. Je le pleure devant Dieu avec la conviction que mes larmes sont non seulement permises, mais approuvées; mais il y a au milieu de mes regrets, de mon déchirement, une grande douceur à sentir cet être qui m'est si cher sous la protection immédiate de Dieu. Chère amie, ce que j'éprouve est bien peu de chose auprès de ce que tu as éprouvé; un enfant qu'on a connu, soigné, élevé, c'est une douleur mille fois plus grande, mais pourtant il me semble que les mêmes sentiments doivent te faire du bien aussi. Tu vas avoir une grande joie, chère amie, sens-la bien, jouis bien des premiers cris de ton enfant qui sera bien portant, je l'espère, hélas I je n'ai senti que celte fois le prix de ce bonheur-là dans son entier, et il a été enlevé tout do suite.
Faut-il que nous soyons si ingrats que nous ne sentions les biens qu'en les perdant!
A Madame Guizot, née de Mcidan *.
le' octebre 1826.
Chère amie, chers amis, je vous remercie de vos bonnes et excellentes lettres qui m'ont été bien douces. Oui, je sais que vous avez éprouvé ce que j'éprouve d'une manière bien plus cruelle, et j'avais bien compté sur votre sympathie. Remerciez M. Guizot de son excellente lettre, si sage et si sensible, et qui va si bien à mon cœur. Je suis très disposée à profiter de ces bons avis, et j'espère que le regret douloureux que je ressens ne me fera que mieux scnlir les biens dont la bonté de Dieu m'environne. Le premier de tous ces biens, c'est
1 » P^mitTC femme de M. Guizot.
d'avoir mis dans mon cœur, au milieu d'un bien affreux déchirement et des souffrances physiques qui l'ont précédé, un profond sentiment de celte bonté ineffable qui ne nous afflige qu'à regret, et mesure la peine à notre force. Vous me demandez les sentiments qui m'ont fait du bien, chère amie, ils viennent tous de Dieu, car je n'en trouve pas même dans les consolations religieuses données par les gens les plus pieux. On en dit trop ou trop peu sur des choses aussi intimes, et on craint de rencontrer de l'exaltation ou de la froideur. J'ai besoin de réunir deux idées que je ne puis concilier que dans l'intime de mon cœur, et dans la présence de Dieu ; l'une, que c'est un grand malheur que je puis et dois pleurer de tout mon cœur cet être qui m'était déjà si cher, le pleurer non seulement pour moi, mais pour lui, que je dois regretter tous les biens de la viedont il aurait joui, et en même temps, j'ai un égal besoin de croire et une égale conviction qu'il est mille fois plus heureux là où Dieu l'a appelé.
Je n'éprouve pas cette peine à me le représenter dans l'état dont vous m'avez parlé. Rien
ne m'est difficile à croire dans l'idée d'un développement de l'âme instantané et rapide, qui la mette en état de s'unir à son Dieu, et d'être employée par lui dans un meilleur monde. Je vois très bien mon pauvre enfant, dont cependant j'ignore môme les traits, je le vois élevé dans le ciel et dans les bras de son Dieu.
« 11 ne viendra pas à moi, mais j'irai à lui. » Vous souvenez-vous qu'à Broglie ces paroles vous ont fait du bien? II y a aussi un autre passage qui m'a bien soutenue, et que j'ai entendu constamment, surtout pendant les jours d'angoisse qui ont précédé la triste crise. « Si une femme n'avait pas compassion de l'enfant qu'elle porte dans ses entrailles, j'aurais encore pitié de toi. » Ainsi, cette déchirante pitié que je ressentais pour ce pauvre être dont j'ignorais ce qu'il allait advenir, Dieu la ressentait, et pour lui, et pour moi ; ainsi nous étions tous les deux à la merci et entre les bras d'un être mille fois meilleur, mille fois plus tendre, plus miséricordieux que la meilleure des créatures à moi connue. Ah ! contre quelle souffrance, contre quel danger une telle pensée ne donnerait-elle pas de la force? Et
lorsqu'au moment de l'épreuve, Dieu met luimême dans notre âme de telles consolations, quand il se fait sentir si près de nous, est-ce trop acheter un tel sentiment que de souffrir pour l'obtenir? Et puis pourtant, c'est une cruelle douleur, c'est un affreux déchirement, et quand il y a des gens religieux qui disent que c'est un bonheur pour un enfant d'éviter les peines de la vie, et d'être enlevé tout de suite, cela me choque et m'irrite; je sens là quelque chose de faux, quelque chose que mon Dieu ne me dit pas, tout en me disant que mon enfant est près de lui et bien heureux.
Chère amie, qu'il y a de sentiments que nous ne pouvons concilier par le raisonnement et dont cependant la vérité nous apparaît avec une force irrésistible I Cette terre n'est pas la terre des conciliations; il nous y est donné d'apercevoir des vérités éparses sans le chaînon qui les lie; gardons-nous d'en ébranler une pour essayer de suppléer à cette lacune. N'estce pas ce que, dans des genres différents, la philosophie et la théologie ne font que trop souvent? J'aurais eu bien de la joie à causer
avec VOUS, chère amie, comme vous voyez par cette longue lettre qui est pour vous bien toute seule, car elle est trop intime pour tout autre que vous. Remerciez la bonne Élisa de de son amitié *.
Adieu, chère amie, voyez comme je compte sur votre bonté; aimez-moi, aimez pour moi ce cher enfant que je n'ai plus, et pensons que nous les retrouverons, vous et moi, une fois là où il n'y aura plus ni larmes ni deuil. Soignezvous bien, je vous en conjure, et ne m'écrivez pas si cela vous fatigue, mais croyez que je vous aime bien tendrement.
Je reçois une autre lettre d'Élisa. Dites-lui que je suis bien contente qu'elle aille au spectacle, et qu elle ait eu le courage de suivre son sentiment sans crainte d'avoir l'air inconséquente. Il serait bien malheureux si, à vingt ans, on ne pouvait pas changer d'avis sans avoir l'air inconséquent. Ce serait faire de l'entêtement une vertu. Je suis convaincue qu'on se rapproche de Dieu en écartant un scrupule erroné.
1. MademoiseUe Élisa Dillon, nièce de madame de Meulan, que M. Guizot épousa plus tard en secondes noces.
A M. GuizoU
Coppet, 8 novembre 1826.
Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, my dear Sii% mais j'espère que madame Guizot et Élisa vous auront dit combien j'étais touchée de vos bonnes lettres, combien elles m'ont été utiles et salutaires. C'est une grande bonté de Dieu que d'avoir des amis tels que vous tous. Ce pauvre M. de Rémusat * !
Auguste a été le voir à Grenoble ; il l'a trouvé bien abattu, mais sans aigreur, et plus poursuivi du malheur général qui s'attache à lui que de regrets très personnels (ceci bien entre nous). Cette pauvre jeune femme n'était pas, je crois, bien en sympathie avec son intelligence; peut-être cette diflférence les aurait-elle fait
1 . M. de Rémusat avait perdu sa femme, mademoiselle Perier. U s^est remarié depuis à mademoiseUe de Lasteyrie.
souffrir un jour. Il se relèvera de ce malheur, mais il a quelque chose de poignant, et qui frappe l'imagination d'une manière bien cruelle. J'ai dans ce moment-ci, sous les yeux, un malheur bien affreux. Cette pauvre madame Galand est à Genève avec son dernier enfant à la mort; pendant co temps-là, son mari est malade à Berne, et elle n'ose pas lui annoncer la maladie de son enfant. Il est impossible de voir une créature plus désolée, et en même temps plus soutenue. Cette sympathie de Dieu pour nos souffrances qui se révèle dans notre cœur au milieu de la plus amère douleur, est quelque chose de bien mystérieux, et semble nous attester que ces maux ne sont pas l'action directe de sa volonté, mais qu'il les permet seulement par des nécessités à nous inconnues.
Victor est en train de travailler; il ne fait pas grand'chose en quantité, mais ce qu'il fait est bien remarquable, et il y gagne de vivre dans une sphère si haute et si pure, qu'aucune des puérilités de la vie ne l'atteint. C'est notre grande difficulté, à nous autres femmes, de vivre dans les idées générales; est-il possible
de l'apprendre sans pourtant se distraiie des premiers intérêts de notre cœur ? Madame Guizot est une réponse, mais peut-elle servir d'exemple, et n'est-elle pas une exception?
Nous ne savons ici aucune nouvelle. M. Eynard, notre voisin, persévère dans son admirable zèle pour les Grecs. 11 propose qu'on établisse dans chaque famille une tirelire où l'on mettra toutes les semaines d'un à trois sous, qui seront le maximum. Nous avons établi cela chez nous, et dans la ville de Nyon, un quai t des personnes ont souscrit; si cela se passait de mêmepartout, les sommes seraient énormes, mais il y a dans ce pays-ci un zèle tout particulier.
Adieu, my dear Sir, vous serez bien bon de continuer à nous ccrire, sans être découragé de ma paresse dont je veux me corriger ; c'est un ferme propos que je fais pour tous mes défauts, sans trop avancer, mais sans perdre l'espérance qui est un devoir. Adieu encore, c'est une bien benne chose pour le bonheur et l'amélioration, que d'avoir de.i amis tels que vous.
A Madame Guizoi^ née de Meulan,
Coppet, le 15 décembre 1826.
Chère amie, vous êtes mieux, grâce à Dieu, mais je sais que vous avez été bien souffrante, et vous vous êtes donné la peine de m'écrire. Devrais-je vous donner celle de me lire, mais j'ai besoin de vous dire combien nous sommes occupés de vous. Auguste est tombé malade aussi, il va mieux, grâce à Dieu, mais cela retarde son mariage, et nous ennuie beaucoup. Victor ne veut pas relarder son retour. M. Guizot aura peut-être la bonté de lui écrire si on portera la loi de la presse aux pairs d'abord, et à quelle époque il juge son retour nécessaire. Chère amie, reposez-vous bien, je vous en conjure, c'est le travail qui vous a fait mal. Vous avez bien raison de vous laisser aller à croire que la Providence ne nous rend pas
nécessaire ce qu'elle nous a rendu impossible. Sans doute, nous ne pouvons pas compter sur la même proleclion pour les choses temporelles que pour notre avancement spirituel. Cependant la môme confiance embrasse tout vaguement, et un sentiment irrésistible nous dit que, lorsqu'après avoir fait tous nos efforts, nous remettons notre avenir à un Dieu tout bon, il le soignera. Soit qu'il nous donne des forces, soit qu'il nous aide autrement, intérieurement ou extérieurement, tout tournera à notre bien. « Remets ta voie à l'Eternel, et il travaillera pour toi... Celui qui te garde ne sommeillera point... t> Admirable sentiment que cette confiance qui toucherait le dernier des êtres, et qui est notre bien le plus intime avec le plus parfait de tous.
Je sais toute votre bonté pour madame...
J'espère que ce malheur tournera aussi à son bien ; elle a l'âme si douce que l'irritalion n'y tient pas. Et c'est l'irritation qui envenime tout. Souffrir avec soumission; souffrir avec le sentiment qu'il est juste de souffrir est déjà un baume.
Adieu, chère, chère amie, reposez-vous, je
VOUS en conjure, c'est un ^vand devoir; ne m'écrivez plus, mais aimez-moi, car je vous aime bien tendrement.
A Madame Guizol^ née de Meulan,
Bro2r.8, juin lSi7.
Chère amie, je n'ai pas voulu vous émouvoir»
en retournant vous dire adieu*. Combien j'aurais voulu avoir le temps et le moyen de vous dire ce matin ce qui remplissait mon cœur. Je me sentais si convaincue que le secours contre cette faiblesse qui a atteint votre force si grande était dans le recours à un Dieu sauveur, à un Dieu qui s'est manifesté en chair, qui a pris nos langueurs, nos maladies ; homme de douleur qui sait ce que c'est que
1. M. et Madame Giiizot étaient partis pour les eaux de Plombières.
soufiErir et d'avoir compassion. Chère amie, pardonnez-moi si je vous déplais ; mon cœur est trop plein, accordez-moi, au nom de cette amitié que vous avez pour moi, de faire une prière spéciale pour demander à Dieu de vous faire connaître sll est vrai qu'il se soit uni à notre nature ; accordez-moi de dire tous les jours, et surtout quand vous souffrez : « ODieu, s'il est vrai que tu sois venu sur la terre pour guérir toutes nos misères, s'il est vrai qu'il y ait un secours promis à ceux qui souffrent, et qui m^ soit encore inconnu, manifeste-lemoi. » Chère amie, accordez-moi de prononcer ces paroles ou leur sens, c'est cette prière que je ne cesserai de faire pour vous. Prononcez-la dans ces heures sans consolation dont vous m'avez parlé, et que j'espère que la miséricorde de notre Dieu détournera de vous. Il ne s'agit d'aucun effort, mais de s'abandonner et de crier grâce au nom de cette victime immolée pour nous qui crie : « Grâce, grâce pour les péchés du monde. »
Quand nous ne pouvons prier nous-mêmes, l'Esprit intercède pour nous dans nos faiblesses par des soupirs ineffables. Sans parole,
lit) LETTRES DE LA DUCHESSE DE DROGLIE.
sans effort, un seul cri à ce Sauveur appelle son secours, et ce secours rend douces toutes
les souffrances.
Pardon, mille fois pardon, chère, chère amie; à Broglie, j'espère que nous en causerons; vous serez alors, avec la grâce de Dieu, bien plus forte. Je ne cesserai de penser, de prier pour vous et de vous aimer de toute mon âme. Je ne saurais vous dire tout ce que j'éprouve, toute l'ardeur de mes prières pour vous ; mais vous le savez, j'espère que vous le savez.
A Madame Guizot^ née de Metdan.
Broglie, juillet 1827*
Vous voilà arrivée au but, chère, chère amie; ce voyage qui vous tourmentait tant s'est bien passé, grâce à Dieu; quel heureux présage pour l'avenir 1
Combien à présent il me tarde d'avoir des nouvelles de votre séjour et des eaux ! J'ai su par madame de Sainte-Aulaire, chère amie, avec quelle bonté vous aviez parlé de moi ; ce qu'elle m'a dit m'a rendue bien heureuse. Ohl chère amie, je ne doute pas que Dieu n'unisse toujours plus votre âme à la sienne si vous le lui demandez; votre âme est si faite pour cette union. Mais, chère amie, j'ai encore une prière à vous faire, que je ne puis résister à vous faire, c'est quand vous serez en état de lire, de lire tous les jours quelque chose de l'Évangile. Vous admirez et vous aimez ce livre, et je suis convaincue qu'on devient nécessairement chrétien en le lisant tous les jours, pourvu qu'on prie Dieu en même temps de se révéler à nous. Chère amie, vous ne refuserez pas cela à ma tendre amitié; si je vous demandais, comme un grand bonheur pour moi, de lire tous les jours d'un livre quelconque, vous me l'accorderiez. Vous me l'accorderez bien pour celui-là que vous aimez et admirez. Cela ne peut jamais que vous conduire à la vérité, soit que je me trompe ou non. Chère amie, quel bonheur de causer de tout cela^ ici, ensemble ;
148 LETTRES bE LA DUCHESSE DE BROGLIE.
mon cœur se serre en voyant vos chambres, et en même temps se remplit d'espoir. Ne m'écrivez pas, mais qu'on m'écrive autour de vous bien en détail. Dieu soit avec vous tous, vous protège tous comme je l'en prie chaque jour de ma vie.
A M. Guizot.
Broglie, 2 juillet 1827.
Dieu soit béni, cher ami, des bonnes nouvelles que vous me donnez de Plombières.
Victor est à Paris, et j'ai peur qu'il ne les reçoive pas sitôt; vous savez s'il est occupé de vous. Il est à Paris pour notre ennuyeux procès. Votre voyage a été bien heureux, bien plus heureux que nous ne pouvions l'espérer, et cela semble pourtant annoncer une force bien plus grande qu'on ne croyait,
Victor m'écrit que l'on croit à Paris à une
nomination de pairs, pas encore tout de suite, et qu'on croit moins à la dissolution. M. de Villèle se vante d'avoir été forcé par le Roi à la censure, mais on ne s'y laisse pas prendre. Ce qui est sûr, c'est que M. Frayssinous * a refusé de destituer M. Rio et M. Caix qui n'ont pas voulu être censeurs, disant qu'il aurait fait tout comme eux. Vous savez que M. Cuvier a donné sa démission, mais qu'il en meurt de peur. M. de Brou et M. Olivier ont aussi refusé ; mais la censure se fait dans les bureaux de la police par M. Lourdoueix. M. de Sainte- Aulaire écrit à sa femme qui est ici, qu'il est très effrayé des mesures qu'on prépare. Victor l'est moins, mais vous savez que ce n'est pas dans son caractère. Victor vous écrira dès son retour. Voici une lettre pour votre femme.
Adieu, chers, chers amis, vous savez si je vous aime tous, si je pense à vous, si je prie Dieu de foute mon âme de vous protéger et d'être constamment près de vous.
Adressez à présent vos lettres à Broglie (Eure).
1. M. Frayssinous, évêque d'Hermopolis, ministre des affaires ecclésiastiques sous le ministère Villèle.
A Madame Guizot^ née de Meulan,
Broglie, 17 juillet 1827.
Chère amie, j'ai encore besoin de vous écrire, ne sachant si vous ne serez pas fatiguéa de mes lettres. On m'écrit que vous souffrez vivement de ces douleurs que vous redoutez.
Chère amie, mon cœur en est navré. Chère amie, trouvez-vous de la force contre ces douleurs ? Croyez-vous à cette parole : « Venez à moi et je vous soulagerai » ? Allez-vous à ce Dieu, à ce Dieu sauveur, plein de compassion, de cette compassion dont vous sentez à présent si bien le besoin? Je ne puis me lasser de vous répéter cela; je ne puis supporter la pensée que vous ne cherchez pas tous les secours que vous pourriez trouver. Victorine *