DE LA
Mademoiselle de Staël à Mademoiselle de Bavante.
Le 13 juillet 1814.
Nous partons après-demain, chère Sophie.
Je suis très émue de l'idée de revoir Coppet ; après deux ans d'absence, retrouver les lieux et les amis d'enfance, c'est un sentiment très vif. Paris n'est pas brillant comme société, mais je m'y amuse assez. Je suis obligée de te confesser que je perds beaucoup mon temps ;
1. Mademoiselle de Staël, qui devait épouser le duc de Broglie en 1816, avait partagé Texil de sa mère pendant l'Empire; elle revint d'Angleterre en France avec elle à la Restauration. La lettre suivante est adressée à mademoiselle de Barante, devenue depuis par son mariage, madame Anisson du Perron.
à Coppet, je l'emploierai mieux. Nous reviendrons dans deux mois, je te verrai, et alors j'espère jouir d'une affection avec une personne de mon âge. Les jeunes jBUes d'ici sont élevées avec une gêne qui les empêche de sentir et de penser; on leur défend de songer à autre chose qu'à une contredanse et à leurs leçons de musique. On les prépare à se marier à un homme dont elles ne se soucieront point, et c'est ce qu'elles font toutes. Tu es la seule jeune personne avec laquelle je m'entende parfaitement; en même temps, je sais que tu vaux beaucoup mieux que moi. Je souflFre de te sentir dans cette solitude.
J'ai entendu l'autre jour une nouvelle de M. de Chateaubriand : les Abencérages* C'est la perfection de la grâce sans être profondément sensible comme ses autres ouvrages. Il part pour la Suède *. Madame Récamier est jolie et bonne, mais une vie de petites coquetteries n'élève pas l'âme; elle vaudrait beaucoup mieux si elle n'avait pas dépensé son temps et
1. M. de Chateaubriand avait été nommé ministre en Suède par le premier ministère de Louis XVIII.
son cœur de tous les côtés, mais elle est généreuse et séduisante. Adieu, chère, aime-moi un peu. Nous aurons bien des choses à nous dire, les lettres ne disent jamais la moitié de ce qu'on pense. Je t'embrasse de tout mon cœur.
On ne paille et ne pense ici que de la liberté de la presse.
A mademoiselle de Barante.
Coppety 1815.
Il est bien aimable à toi, chère Sophie, de penser à m'écrire dans un pareil moment. 11 me semble que Prosper ^ montre un grand talent ; de tous les côtés on le répète. Je par-
1. Éloignée de Paris pendant les Cent- Jours, mademoiselle de Staël n'y rentra pas immédiatement, mais se rendit en Italie ou devait se faire son mariage avec le duc de Broglie.
2. M. de Barante, secrétaire général du Ministère de Tintérieur, dans le Ministère qui suivit les Cent -Jours.
lage tous ses sentiments sur la France, je ne peux pas supporter tranquillement tout le mal que j'en entends dire, et je suis forcée de regretter ses anciennes victoires qui me faisaient tant de peine alors. C'est une triste destinée que d'avoir fui son pays quand il était au comble de la gloire parce qu'on haïssait le gouvernement et de s'y rattacher dans le malheur, d'être affligée de son humiliation sans avoir pu jouir de sa splendeur. Tu me demandes notre vie depuis six mois. Nous avons d'abord passé assez longtemps dans la solitude à nous lamenter sur l'événement qui a troublé toutes nos existences. La communication a été fermée; nous avions peur des Autrichiens d'un côté et des Français de Taulre; et s'il y avait eu encore autre chose, nous en aurions eu peur.
Nous nous sommes sauvés à Lausanne pendant un mois. Enfin nous voici de retour. On commence à savoir ce qui se passe dans le monde, mais c'est pour s'attrister encore d'avantage. Nous partons pour l'Italie dans quinze jours. Le cœur me bat de plaisir à l'idée d'entendre le Miserere dans la chapelle Sixti::e, do voir les stances de Raphaël, de me promener dans
le Colisée, enfin de toutes les belles choses que je ferai, que je verrai et que j'entendrai. C'est comme si l'on faisait une course dans une autre sphère que d'aller en Italie dans ce moment-ci, et quoique Ton y rencontre beaucoup de moustaches autrichiennes qui rappellent à la vie réelle, j'espère pourtant oublier toutes ces sortes de gens. Si Paris n'était pas si triste, la position serait agréable. Je suppose que vous voyez beaucoup de monde. Raconte-moi un peu tout cela, et dis-moi si tu es contente.
Je crois que Victor de Broglie désire nous rejoindre en Italie, et peut-être me marierai -je à Rome. J'ai la même impression que loi sur ce pauvre Zamore * ; j'ai aussi une profonde pitié pour sa femme. Ce que c'est que d'entendre refuser la grâce du premier objet de ses affections, de se dire qu'il existe une personne qui peut, par un seul mot, vous ôter la douleur I et certainement les torts très graves de son mari ne sont pourtant pas de nature à détruire le sentiment qu'elle avait pour lui.
1. Zamore. M. de Labédoyère condamné à mort après les Cent-Jours, avait joué la comédie à Coppet, et rempli le personnage de Zamore dans la tragédie 6'Alzire,
Qui sait si, pendant sa prison, il n'a pas mérité le pardon de la Divinité, si les motifs qui l'ont égaré ne sont pas plus dignes d'indulgence que ceux qui animent des gens que personne ne blâme? Enfin, je ne veux pas me joindre à tous ceux qui l'accablent ? Comment approcher d'un pareil sujet sans trembler 1
Écris-moi, je t'en prie, car je t'aime beaucoup à travers tout le boulevari de l'existence actuelle.
A Madame Anisson du Perron.
Coppet, 22 mai 1818.
Je t'aurais déjà écrit, ma chère Sophie, si un peu de fatigue du voyage, et beaucoup de tristesse de ce retour ne m'en avaient empêché. D'ailleurs, j'ai un peu honte de mes lettres; vivant dans une solitude complète, j'ai bien peu ou pour mieux dire rien à raconter.
C'est donc sur ta générosité uniquement que je compte pour accomplir nos conventions. Nous ne sommes pas à deux de jeu, car outre le charme qu'aurait dans tous les temps une correspondance avec toi, ce moment-ci est d'un intérêt si vif pour moi que tous les détails m'intéressent au dernier point. L'ouvrage de ma mère est arrivé à Genève, et il a produit le sensation la plus vive et excité une grande admiration, mais ce sont des gens sans passion sur ces sujets-là, et je ne puis nullement juger de ce qui se passe à Paris où tous les intérêts divers sont en mouvement ^ Genève, à qui tu t'intéresses peut-être toujours par souvenir, offre un spectacle bien touchant de bonheur et de vertu. J'y ai été reçue avec une bienveillance bien aimable.
Ne laisse pas, je t'en prie, Prosper m'oublier, et rappelle-lui sa promesse de m'écrire. On a fait de votre maison de la préfecture à Genève, un établissement de lecture où tous les savants se réunissent, et dans l'autre étage,
1. Madame de Staël était morte le 14 juillet 1817. Son ou- Yrage intitulé: Considérations sur la Révolution française Yenait d*étre publié par M. Auguste de Staël, son fils.
des salles pour faire sauter les demoiselles et les messieurs. Je ne puis cesser de te dire combien il m'est doux d'entretenir une correspondance régulière avec toi, il me semble que je vois ainsi tous nos rapports d'enfance se renouveler.
Ce ne sera pas moi qui serai inexacte, tu auras une lettre tous les quinze jours, et ennuyeuse ou non, il faudra que tu la lises.
Adieu, ma chère Sophie, aime moi un peu ; je voudrais que tu fusses convaincue du prix que j'attache à celle relation qui peut être interrompue, mais, je l'espère, jamais détruite.
A Madame Anisson du Perron,
Coppet, îO juin 1818.
Ma chère Sophie, je suis bien excusable d'avoir manqué à nos traités puisque je suis accouchée d'une fille, ce qui n'est pas une
petile affaire, mais toi, tu ne Tes pas de ne m'avoir rien écrit depuis mes couches ; je te pardonne pourtant en faveur de l'aimable et spirituelle lettre que tu m'as écrite auparavant. Ton impression sur Touvrage de ma mère m'a fait un vif plaisir. En efl'et, si quelque chose pouvait ajouter à la fierté que j'éprouve en songeant que je suis sa fille, ce serait l'impression de respect que ce livre, sans partialité, a produit sur tous ceux qui l'ont lu. Mais aussi, quelle douleur de penser qu elle ne jouit pas de ce triomphe si pur et si beau, qu'elle ne jouit pas de ce qu'elle a ajouté à la gloire de son père I C'eût été là son plus grand bonheur.
Bien souvent je me dis qu'elle le sait, qu'un sentiment si religieux pénètre jusque dans un autre monde. Que d'efforts cruels et inutiles on fait pour pénétrer cet avenir de ceux qu'on aimel Chère amie, j'ai été si malheureuse cet hiver, il y avait tant de désaccord dans tout mon être que je craignais plutôt les autres que je ne les recherchais. Je souffre beaucoup moins depuis mon arrivée ici ; une
vie calme et des occupations suivies me font
uo ^rrmjod bien. Je incmdraîs dcMie que ta fasses îei^ je nie seintîrais f4u$ eo élal de causer intîmement et de te plaire. Mais j m été tellement bouI^ereTsée depais one année que je n*ose me fier au premier instant paisible.
IHiisque j*ai commencé à te parier de moi, il faut bien que je te parie de Panline ^ ; elle est belle comme le jour. Je lui trouve un caractère très original, maïs j*ai peur que toutes les mères ne soient comme cela. Désires-tu une fille?
Sais-tu que nous voilà bien respectables, mères de deux enfants. C'est tout autre chose d'en avoir deux ou un. On n'entre dans la vraie maternité que quand on en a deux; le premier, c'est un accident.
Adieu, ma chère Sophie, écris-moi exactement, parle-moi encore de l'ouvrage de ma mère, si tu en sais quelque chose. Je ne dédaigne pas non plus les commérages, mais parle-moi de toi, de ton bonheur qui m'intéresse profondément. Mille choses à M. Anisson. Tache d'engager Prosper à m'écrire.