‹ Lettres de la duchesse de Broglie-- 1814-1838Chapitre 3 sur 33 · Sa flUoatnéo, morto à quinze ariM» en · texte numérisé non relu

Sa flUoatnéo, morto à quinze ariM» en

A Madame Anisson du Perron,

Coppet, 18 juillet 1818.

Je te suppose dans mon état passé, ma chère amie, et j*ai une grande impatience d'en avoir des nouvelles. Tu es bien bonne de penser tant de choses aimables pour moi, mais je crois que ce sont mes amis qui se trompent sur mon compte; on s'imagine que je dois être une personne d'esprit à cause de tout ce à quoi je tiens, mais on verra bientôt que je suis fort ordiftaire, et cela n'en sera que plus triste. Dans mon enfance, j'annonçais une certaine distinction, mais une fée Carabosse a tout gâté, et je ne sens plus à présent rien de supérieur en moi. A la garde de Dieu, cela reviendra peut-être. D'ailleurs, je sens que le monde m'est beaucoup moins nécessaire, je m'accommode de la solitude. Il résulte de cette

vie monotone au milieu d'un beau pays une certaine harmonie intérieure que je ne puis définir, mais qui a beaucoup de charmes. Je me sens en sympathie avec tous les êtres que je rencontre hors du cercle de la société. Je m'occupe beaucoup d'idées religieuses ; elles font mon tourment et ma consolation ; elles m'agitent en différents sens. C'est inouï tout ce que les Anglais impriment d'ouvrages de ce genre, tout ce qu'ils distribuent de Bibles, tout ce qu'ils envoient de missionnaires ; il y a dans ce moment chez eux une réaction religieuse bien curieuse à observer, quelque opinion qu'on professe. Après t'avoir tant parlé de mes impressions intérieures, ne me crois pas pourtant assez détachée du monde pour ne pas te demander impérieusement de m'écrire tout ce que tu sais sur cette conspiration, arrestations, etc., etc., dont on nous trouble la tête ici. Qu'y a-t-il de vrai ? Quelles menées font les ultras * ? Que croit-on du départ des étrangers ? Tu dois me dire tout cela. Je

1. Ultra roya listes : c'était le nom donné par les libéraux aux membres de l'extréme-droite.

te le rendrais quand tu seras vieille^ comme dit le proverbe, c'est-à-dire quand lu seras hors de Paris, éloignée de toute nouvelle.

Madame de Menou vient d'arriver à Genève, je ne l'ai pas encore vue, elle doit venir à Coppet. Le canton est plein de Russes, d'Anglais, de princes allemands que nous devons au républicanisme et qui s'en trouvent fort bien. La duchesse de Devonshire qui a passé ici venant de Rome nous a dit qu'on ne pouvait se figurer l'étonnement du Pape et du cardinal Gonzalvi pour l'affaire du Concordat *. Après avoir lutté un an pour conserver celui de Bonaparte, le Pape croyait au moins que M. de Blacas était sûr de son affaire en en exigeant un autre. A présent, il tient à ce qu'on lui a fait faire, et il n'a pas au fait si tort, car c'est trop d'exiger d'un infaillible de changer si souvent ^.

1. Le ministère delà Restauration avait demandé au Pape un Concordat différent de celui qui avait été conclu en 1801 avec Bonaparte, premier Consul.

2. L'adoption de ce nouveau Concordat par les Chambres ayant paru douteuse au dernier moment, on crut devoir revenir à l'ancien.

A Madame Anisson du Perron,

17 juillet 1818.

Je suis ennuyée à mourir, de ma santé, de mon caractère, de mon imagination, de toute ma personne, dont je me débarrasserais si je pouvais. Le meilleur est encore de n'en plus parler. Il me serait bien doux de passer un hiver en Italie avec toi ; quelquefois l'idée m'en vient. C'est une impression si bienfaisante que celle de ce pays, le bonheur y entre dans le sang. Nous nous intéressons trop à nous-mêmes, nous autres jeunes; nous nous tourmentons sur l'avenir ; nous avons un égoïsme, un besoin que rien ne nous manque, que rien ne nous inquiète qui est insupportable. Tandis que si nous prenions chaque instant pour ce qu'il vaut, si nous savions dire : à chaque jour suffit son mal^ nous nous trouverions encore bien heureux. L'exer-

cice de la pensée, la vue des objets extérieurs sont des jouissances continuelles pour une âme tranquille. Mais avoir l'âme tranquille, voilà la difficulté. Il y a des gens qui oublient trop les chances cruelles et effrayantes de l'existence, il y en k d'autres qui en sont poursuivis ; il faudrait faire des sermons à rebours pour ceux-là, leur prêcher l'oubli de la mort, de la vieillesse*

A Madame Anisson du Perron.

Coppet, 3 août 1818.

Te voilà donc heureusement accouchée d'un garçon, chère Sophie, Dieu merci. Ta santé délicate me donnait parfois quelques inquiétudes, mais tout est allé pour le mieux; cela fait toujours honneur à une femme d'avoir un garçon, ainsi on en prend son parti. Ce second fera la cour à Louise comme le premier à Pauline. Tu dois t'ennuyer un peu en couches,

mais heureusement qu'il se fait des conspirations pour te divertir et des procès pour te faire passer le temps. Je voudrais bien te raconter quelque chose aussi, mais il ne se passe rien que des Anglais qui donnent six bals par semaine, auxquels je ne vais pas comme bien tu penses. J'ai pourtant vu ce matin un certain M. Owen, un riche manufacturier qui court le monde pour prêcher la réforme de la société; il veut qu'on donne à chaque homme un acre de terre et qu'on abolisse le mariage, qu'il trouve a most immoral institution. Il est à la tête de cinq cents ouvriers sur lesquels il fait l'essai de ses théories, et qui réussissent fort bien, ce qui ne prouve pas qu'elles réussiraient ailleurs ni surtout que je les approuve, car je ne voudrais pas que M. de Mezy *, en lisant ma lettre, crût que je professe de semblables doctrines. Ce philosophe extraordinaire a succédé aux méthodistes qui tonnaient contre le clergé genevois. Tu vois que l'Angleterre oflFre toute espèce de gens. Nous avons encore à Lausanne, comme curiosité,

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