‹ Lettres de la duchesse de Broglie-- 1814-1838Chapitre 25 sur 33 · Mi Dulong avait été tué en duel par le général Bugeaud · texte numérisé non relu

Mi Dulong avait été tué en duel par le général Bugeaud

dire le dégoût que les affaires et les hommes politiques m'inspirent depuis quelque temps.

J'ai un vif désir d'avoir fini avec cette carrière. Il paraît cependant que la session se passera tranquillement et qu'aucun changement ne devra avoir lieu avant les élections... Chère amie, vos lettres me font un plaisir extrême ; je suis frappée du progrès d'élévation de votre esprit ; elles deviennent de plus en plus distinguées, sans que vous y songiez. Ce séjour de Vienne qui vous plaît moins que Rome vous développe, je crois, beaucoup la pensée. C'est aussi le résultat du bonheur et de la peine; ils vous sont bons et c'est pour cela que Dieu vous les donne. Qu'il vous les conserve !

A Madame la cowtcfifie de Sainte-Aidaire.

5 a\ril 1834.

Chère amie, voilà donc le ministère nommé ou plutôt refait qui paraîtra demain au Moniteur,

après tous les pourparlers, tous les noms qu'on amis en avant. Cela a été un spectacle déplorable pendant trois jours. Victor a agi d'une façon qui ajoute beaucoup à sa considération personnelle *. Ses collègues n'ont eu aucun tort envers lui : il ne fallait pas livrer ce pays au côté gauche pour une affaire qui ne concernait pas la politique du pays. Il est triste pour M. Guizot de rester, mais il le fait consciencieusement, et je tiens qu'il a toute raison. Après cela, je crois qu'il est vrai aussi que Victor n'a pas été apprécié à sa valeur par ceux avec qui il était ou plutôt qu'il valait trop ; cela est long à expliquer et il faut ajourner cela pour quand nous nous reyerrons. Ce qui est certain, c'est que le système n'est nullement changé. M. de Rigny est le successeur que Victor a souhaité, qui marchera absolument dans les mêmes voies, cela ne peut donc rien changer au devoir de ceux qui ont accepté la mission de servir leur pays dans ce système.

1. M. de Broglie était sorti du ministère, à la suite d'un vote de la Chambre sur le paiement d'une indemnité due à< rAmérique : il y rentra Tannée suivante.

! A M, Guizot»

Avril 1834.

Cher ami, quand vous nous avez raconté votre conversation avec M. Mole, j'ai été tout entière à l'impression que me produisait votre intention si droite et si noble. Mais, en y réfléchissant, il m'est venu une idée que je dois vous dire. Celte conversation sera racontée et interprétée tout autrement que vous n'avez pensé; je sais, comme si je l'avais entendu, que vous avez dit sur Victor, non seulement tout ce qui Thonore, cela va sans dire, mais tout ce qui peut le moins blesser M. Mole contre lui. Néanmoins, vous n'avez pas songé, ni nous non plus, que le résumé de la conversation pourrait être rédigé ainsi : « Je vous ai exclu, non pour rien de personnel, ni même, avez-vous dit, pour différence de système poli-

tique, mais parce que M. de Broglie ne vous voulait pas comme successeur. Il en a nommé deux autres que j'ai acceptés. Vous, il ne vous voulait pas parce que vous avez été mis en avant comme ayant une couleur tant soit peu hostile, et moi, comme son ami, je n'en ai pas voulu non plus par ce seul motif... »

Vous jugez que cela va être commenté pour nuire à tous les deux. Je crois qu'il est bon de savoir cela et de se tenir en garde contre cette petite tracasserie qui ne va pas manquer, et qui a plus d'inconvénients pour vous que pour nous qui sommes hors de tout. Victor a compris votre intention ; il n'a pas eu le moindre souci de ce que vous aviez dit; d'abord parce qu'il n'en pourra jamais avoir de ce que vous direz pour lui, de lui, en son nom, toujours, et, de plus, parce qu'il n'a pas la moindre répugnance à répéter que c'est à cause de son impression personnelle qu'on exclut M. Mole. Mais il m'a approuvé dans mon désir de vous avertir de la fausse interprétation qu'on pourrait donner à cet le démarche pour vous. Nous pensons que ce qu'il y a de mieux à dire, si on en parle, pour

la faire comprendre, c est que Victor en était d'accord avec vous ; c'est le fond de la vérité, puis que sans le boulevari où nous sommes, vous n'auriez pas fait le petit oubli de ne pas l'en avertir ; et cela fera tout tomber.

J'ai cru bien faire, cher ami, en vous disant tout de suite ce qui me vient au cœur, et en épargnant à Victor le petit souci de vous l'exprimer. Que Dieu bénisse et protège toutes vos démarches et soit lui-même votre lumière ! Mille profondes tendresses.

A M, Guizol,

Dimanche, 13 juillet 183i.

Cher ami, vous me ferez bien plaisir en venant demain. J'ai compris votre impression, et j'aurais redouté de vous voir trop tôt. J'ai encore la tête bien faible, mais cependant, il me semble que je pourrai jouir de vous

iii LETTRES DE LA OOCHESSE DS BAOGLIE.

entendre. Je tous assure qae ces temps-d, en comptant les bienfaits de Dieu, j'ai mis dans les preoniers rangs one amitié comme la Totre. Un bien plus grand encore serait de me donner de vous procurer quelque soulagement^ seolement en irons écoutant avec une bien protbude sympathie. Mais au moins^ je suis sure de luire quelipie chose qui ne sera pas perdu pour vous quand je demande à Dieu de rotnplir toujours plus ce cœur qu^U a brisé. Adieu, à demaiu> j^espère. c'est-ànlire aujourd'hui quand vouî? aurez ce billet.

A M. k banm de Barante.

Paris, 23 juillet 1834.

^)u*il y a longtemps, cher Prosper, que je no vous ai écrit ! Ce n'élait pas faute, je vous assure; j*ai vécu dans un état de faiblesse et de souffrance qui me rendait toute action

impossible. A présent il me faut reprendre l'usage de ma vie par degrés; je n'ai plus de souflfrance, mais un sentiment de faiblesse qui m'empêche encore de jouir de la santé. J'en ai senti tout le prix par cette épreuve : la maladie, avec tout son cortège de soucis pour les autres, d'impuissance à leur faire du bien, m'est apparue de manière à atteindre mon imagination et je veux tâcher, si Dieu le permet, de retrouver des forces pour le reste du temps qu'il me destine ici-bas. Aussi vais-je faire un voyage tout exprès pour me remonter. J'irai en Suisse par les bords du Rhin. Que ne puisje espérer de vous rencontrer quelque part ?

Ma sœur mène directement mon petit garçon à Coppet.

Cet enfant me semble un don direct du ciel ; j'ai tant redouté qu'il ne connût pas la vie ou qu'il naquit dififorme ou maladif; il est tout beau, tout bien portant. A nos âges, et quand le cœur a déjà tant souffert, le sourire de cet enfant m'apparaît comme les rayons du soleil couchant qui viennent éclairer une vallée déjà sombre.

S'il vit, ce ne sera pas nous qui le verrons

dans sa force; il m'est très cher et cependant il ne me semble pas m'appartenir comme les autres, il semble qu'il me soit prêté pour m'aider à faire avec plus de courage le reste de mon voyage terrestre et j'en jouis avec détachement. Je me serais rattachée plus vivement h l'idée d'une fille et je crois qu'il est bon que cela ne soit pas. Je ne puis guère vous parler que de moi, car j'ai vécu bien hors du mouvement du monde.

A Madame Anisson du Perron,

Paris, 29 octobre 1834.

Ma chère Sophie, je te dois depuis bien longtemps une lettre. J'ai fait un voyage qui, grâce à Dieu, a bien réussi. J'ai vu les bords du Rhin, une portion de la Suisse, j'ai passé un mois à Coppet, et je viens de ramener ici tout mon monde sain et sauf. Mon petit Paul

se porte à merveille, il esl d'une gaieté et d'une sérénité charmantes, et il a de beaux grands yeux bien noirs, c'est tout ce que je peux lui demander.

A mon retour de ce voyage, je trouve ici bien des agitations ministérielles, des ministères qu'on fait et défait. Je te prie de croire que nous n'y sommes pour rien quoiqu'on répande le bruit du contraire. Mon mari est tout à fait à l'écart et ne désire ni ne prévoit pour lui aucune chance de rentrer au pouvoir. Il regarde tout cela d'un œil indifférent pour lui-même, mais bienveillant pour le gouvernement auquel nous devons tous souhaiter un bon et durable succès. Au milieu de tout cela, le pays est bien tranquille, bien heureux, et je croîs que nous devons être satisfaits du présent et de l'avenir.

Ma santé est tolérablement remise, mais j'ai encore grand besoin d'éviter la fatigue, et je reste sujette à bien des malaises nerveux.

Cependant j'ai reconquis, par la bonté de Dieu, la force de lutter contre toutes ces misères, et je recommence la vie de mon mieux. J'espère que j'aurais un peu profité

de ces longues souffrances; je lâche de me rappeller toujours combien l'activité, le bien-être ordinaire m'ont paru précieux pendant ce douloureux état, et je désire n'être pas ingrate. Je me rappelle aussi de combien de soins affectueux j'ai été entourée ; les tiens sont au premier rang, bien chère amie, et je voudrais pouvoir l'exprimer combien je le sens.

Il y a peu de monde ici, beaucoup d'Anglais seulement. Mes enfants (les deux grands) sont bien. Ma sœur est restée bien seule avec sa mère souffrante.

Adieu, chère Sophie, dis-moi tes projets, ta disposition ; embrasse pour moi tes charmants enfants ; je crois que j'embrasserais même Etienne * malgré la rhétorique, mais je pense qu'il est ici. Si je pouvais t'être bonne à quelque chose pour lui en ton absence, cela me ferait bien plaisir. Je t'embrasse toi-même de tout mon cœur.

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