‹ Lettres de la duchesse de Broglie-- 1814-1838Chapitre 26 sur 33 · Le fils aine de madaoïe Ânisson · texte numérisé non relu

Le fils aine de madaoïe Ânisson

LETTRES DE LA DUCHESSE DE BROGLIE. îil

A M. Guizot.

Janvier 1835.

Madame de Meulaii m'avait parlé hier soir de Tétat de cette pauvre madame Decour *, et j'en ai été toute préoccupée. J'ai bien pressenti tout ce qu'il y a là pour vous de déchirant, cher ami; je vous remercie de me le dire comme à une personne qui prend part à tout ce que vous sentez, et qui voudrait faire pour vous plus qu'elle ne peut. Sans doute, voire affection eut tout adouci pour Élisa, mais maintenant il y a plus rien à adoucir, car elle est à la source de l'éternelle joie. J'aurais voulu des détails sur cette pauvre jeune femme, nous avions beaucoup causé, il y a

1. Madame Decour sœur de madame Guizot. née Dilloo, qui était morte elle même en janvier 1833.

:il8 LETTRES DE LA DUCHESSE ÛK BROGLIE.

quelques années, de pensées bien sérieuses dont elle sait, à celte henre, bien plus que nous. On a le cœur bien étroit, et quand on voit s'éloigner nne âme, on pense combien on aurait dû faire, prier, penser plus à elle. En ce cas-ci, vous ne pouvez le sentir, car vous lui avez été bien secourable. Élisa Fa bien aimée, et la faisait vivre de sa vie ; elle a du sentir le mouvement de la vie disparaître avec elle. Quelle vapeur que cette vie I comme dit saint Jacques, et pourtant qu elle est grande puisque nous y apprenons à connaître celui qui est éternel. J'irai demain chez votre mère. J'y aurais été ce matin si je l'avais pu, mais j^ai été retenue. Madame de Sainte-Aulaire a perdu sa nièce subitement, toute jeune et tout heureuse. Je vois que vous me dites que vous viendrez demain, ne venez pas à cinq heures, car j'attends l'abbé Landrieux à cetle heure.

Mille tendresses bien intimes.

A Madame Anisson du Perron.

Chère Sophie, je t'écris, au milieu des paquets et du tapage de la revue, seulement quelques mots pour te remercier de ta bonne lettre et te dire que j'ai vu Etienne très bien portant, très gai et très gentil. J'espère qu'il pourra partir le 4, du moins M. Guizot me Va, promis hier au soir. Moi, je pars dans deux jours après avoir vu ces journées de juillet qui sont toujours un sujet d'émotions diverses.

Victor va passer toute la journée à cheval, j'ai un peu peur de cette fatigue inaccoutumée au milieu de toutes ses autres fatigues. Enfin, il faut le confier, lui^ comme toutes les autres

1. Écrite pehdaht la revue du 38 juillet^ aU moment ibéme où arait lieu Tattentat de Fieschi contre la vie du roi;

destinées, à la bonté de Dieu. Je ne t'écris que deux mots parce que je suis dans le boulevari des fêtes et du départ ; je ne fermerai ma lettre que demain après la revue.

.4 Madame Anisson du Perron,

1er août 1835.

Chère amie, je t'écrivais le malin de la revue, je n'ai pu finir ma lettre, tu le conçois, je te l'envoie pour que tu voies que je songeais à toi, et combien j'étais loin de supposer tout ce qui nous menaçait. Victor est à merveille, grâce à Dieu. Il a été préservé par un miracle de la main de Dieu lui-même *. Tu auras vu tous les détails dans les journaux. Ils sont très exacts. Maintenant, l'opinion est très montée.

1. Le duc de Broglie aTait eu une balle morte dans soa habit.

Dieu veuille que rindignation soil durable et sage en même temps. On attend les Chambres, ton mari va venir, je pense; que Dieu les dirige pour sauver et purifier ce pauvre pays. Tout est bien tranquille à l'extérieur. Mais nous sommes tous bien tristes. C'est une impression de profond découragement; il faut bien lever les yeux au ciel, car on ne peut les laisser sur la terre. Dieu m'a épargné une portion de l'anxiété que j'aurais pu avoir, j'en ai eu cependant encore beaucoup; je suis encore toute brisée; je ne pars pas pour la Suisse, je vais rester ici tout ce mois sans bouger. Adieu, chère amie, j'ai bien vite pensé à toi et à toute ton amitié.

A Mademoiselle Pomaret.

Octobre 1835.

Dites-moi, chère amie, comment il se fait que je ne vous aie pas encore écrit. Voilà

tm LETTRES DE LA DUCHESSE DE BROGLIE.

près de deux mois que j'ai laissé votre lettre sans réponse, j'ai envie de vous en faire une querelle : ce serait une singulière manière de me justifier. J'ai reçu votre lettre à Broglie où je me sentais une véritable impuissance d'écrire. Quand on ne passe que quinze jours dans un lieu comme Broglie, on est accablé sous le poids des impressions, il faudrait avoir le temps de les user et qu'elles n'agacent plus les nerfs, alors l'âme s'y ferait du bien. Cependant je ne regrette pas mon séjour; mes enfants s'y sont bien trouvés, et s'y sont faits du bien. Moi-même, j'y ai pris terre pour recommencer la vie de Paris. Nous y avons eu une charmante visite de M. Lebrun, il a été le plus aimable du monde. Il prend et voit tout du bon côté; il est en paix avec toute la nature. Cette paix naturelle est un don bien remarquable, tandis que nous autres réconciliés avec DkUj nous avons tant de peine à la sentir, que de choses nous ignorons! et qu'on peut à bon droit dire à toutes les sectes, comme à tous les systèmes ce vers d'Hamlet :

There are more things between heaven and carlh Than y/hat are dreamtofin your philusopliy.

Je sais que vous étiez bien tristement occupée auprès de ce pauvre M... : mais cependant tout doit être doux avec de tels sentiments. J'aurais besoin de bien des détails sur vous tous; je n'ai guère le droit d'espérer une réponse prompte après mon silence, pourtant j'y compte, parce que vous savez que je ne fais pas cas du droit et qu'en amitié aussi tout est gratuit. J'ai trouvé Paris fort calme : on est content des lois de septembre : les journaux se sont rangés, comme on dit à Genève; ils font leur tapage dans les limites constitutionnelles. On avance ce triste procès, qui aura lieu vers le mois de novembre ; cela rembrunit pour moi ce mois déjà si sombre. Je suis un peu grise de dispositions; je sais que j'ai l'ame en paix plus que je ne le sens; mais je me fortifie toujours plus dans le mépris de la sensation. Je suis convaincue que c'est là le culte en esprit et en vérité. Tout nous est rendu, quand tout est purifié; mais il faut que l'alliage tombe. Nos esprits marchent-ils dans le même sens? J'en suis sûre pour nos cœurs. Vous me le direz dans cette réponse prompte et détaillée que vous allez me faire sur quatre grandes

pages avec bien des lignes de côté. Chère amie, je vous aime bien : c'est bien vide et bien triste de ne plus vous voir cet hiver; je vais l'apprendre à mesure : j'ai pensé que vous feriez si bien à Broglie; vous avez cet esprit qui soulève de la terre et puis l'âme qui porte plus haut.

A Madame Anisson du Perron,

Paris, 12 octobre 1835.

Ma chère Sophie, j'ai avec toi de bien grands to: Is, tu m'as écrit une tout aimable lettre à laquelle je n'ai point répondu. J'ai été passer trois semaines à Broglie, et j'avais un tel besoin de repos que je n'y ai pas écrit une seule lettre ; depuis mon retour , j'ai été occup(5e de toutes les petites affaires qu'on retrouve en revenant à Paris, et à présent seulement, j'ai un peu de loisir. J'ai repris des forces à la campagne, dont j'avais vraiment

LETTRES DE LA DUCHESSE DE BROGLIE. fio

besoin. Tout mon monde, grand et petit, est bien portant ; mon dernier enfant m'est une jouissance bien vive. Il a le regard de Pauline, et me la rappelle, sans pourtant me faire trop souffrir. Chère amie, quand je songe à toutes les expériences que j'ai faites de la bonté de Dieu, comme il m'a soutenue dans de cruelles épreuves, par quelles voies il m'a amenée à une paix complète, moi, dont la nature est si agitée, si malheureuse, si disposée à me créer et à m'exagérer les maux, je ne sais pas comment exprimer tout ce que je dois sentir de reconnaissance. J'en ai retiré cette parfaite conviction : c'est que toute âme qui s'adresse à Dieu est exaucée. Il y a bientôt vingt ans que j'ai commencé à rechercher Dieu sérieusement dans l'Évangile, et je reconnais aujourdhui que tout ce qui m'est arrivé, tous les troubles intérieurs, tous mes plus grands malheurs, ont contribué à me conduire à la paix de l'âme. Je sais que je puis avoir encore bien des épreuves, bien des moments même de doute et d'agitation, mais je suis certaine qu'il ne m'arrivera rien qui n'ait pour but et pour résultat le bien de mon âme.

mj LETTRES DE LA DUCHESSE DE BROGLIE.

J'ai VU Prosper qui me paraît satisfait^ quoique effrayé de ce grand départ ; je le suis aussi beaucoup; je vois s'éloigner bien des amis pour bien longtemps *. Madame de Sainte- Aulaire, s'en va demain pour dix-huit mois, Prosper bientôt pour plus longtemps. Nous aurons bien des vides autour de nous, chère amie ; j'espère que nous pourrons nous voir et souvent. Adieu, chère Sophie, tout est fort calme ici, tout a l'air apaisé, je ne sais si c'est pour tout de bon. Je t'embrasse tendrement.

A Madame la comtesse de Sainle-Aidaire.

Paris, 26 octobi-e 1835.

Chère amie, je pense que vous êtes à présent bien établie, et je commence à vous écrire un peu tranquillement ; mon cœur et mes pensées

1. M. de Barante était ambassadeur à Saint-Pétersbourg et M. de Sainte-Aulaire ambassadeur à Vienne.

VOUS ont continuellement suivies pendant ce voyage. J'ai constamment le sentiment d'avoir quelque chose à vous dire, puis je ne le puis plus et la pensée s'échappe trop vite pour que les lettres y suppléent. Je continue à avoir beaucoup de calme intérieur et il me semble que Dieu m'a accordé quelque progrès dans la véritable paix; je ne sais si elle durera. Paris est déjà assez animé à cause du grand nombre d'étrangers qui affluent de toutes parts : il me faut commencer les grands dîners, j'en ai un demain. La politique est assez calme, malgré le procès de Victor contre un M. Latapis, qui amuse le public aujourd'hui. La cause n'est pas diflicile à gagner, car Victor ne l'a jamais vu ni entendu. Le degré de perversité des journaux est à son comble et cela fait beaucoup souffrir de voir le monde plongé à ce degré dans le mal... Avec quelle reconnaissance il nous faut envisager toute notre vie, comme nous avons été conduits par le chemin qui seul pouvait nous conduire.

Je suis bien frappée du nouveau point de vue qu'amène la fin de la jeunesse et de ses espérances. II semble qu'on meurt pour renaître

d'une vie désintéressée. Comme nous avons [)eu vécu pour Dieu, même dans nos meilleurs moments! Ce n'est pas pour lui que nous avons voulu orner notre esprit, développer nos facultés; ce n'est pas à celui qui a tout donné que nous voulons tout rendre. Dieu est si peu le mobile de tous nos efforts, que nous sommes obligés de retrancher une portion de notre développement pour ne pas l'offenser, tant nous sommes peu capables de le lui consacrer, et cependant on conçoit qu'il devient le mobile et le principe de tout : on conçoit, mais combien cela est loin de l'application.

A M, Albert de Broglie \

Broglie, 20 mai 1836.

Je me suis trompée sur les courriers d'ici, mon chcrenfant; les lettres qui partent lesoir

1. J*étais resté à Paris en pension pendant Tabsence de mes parents.

n'arrivent que le surlendemain ; ainsi celle-ci, par exemple, lu ne la recevras que dimanche matin ; si, par hasard, tu crois la recevoir le samedi, tu le trompes, et je t'avertis de ne pas Kattendre avant dimanche; comprends- tu que c'est un Irish Bull? Nous avons le plus joli lomps du monde; seulement cela m'attrisle de penser que tu ne vwras pas les lilas, ils embaument le parc. Le premier salon est devenu charmant; nous nous y tiendrons dans la canicule afin de pouvoir habiter alternativement chacune dos pièces. Tu veux sûrement savoir notre vie : nous déjeunons à midi ; nous faisons la prière avant, à dix heures et demie, pour n'être pas dérangés, puis nous rentrons chez nous jusqu'à midi et c'est l'heure où je t'écris après avoir été voir les pauvres à la cuisine. Nous restons dans le salon jusqu'à une heure et demie, ou môme deux heures; puis nous rentrons jusqu'à quatre heures, ou nous nous promenons. Nous dînons à six heures et demie.

Nous restons jusqu'à présent tout le soir dans le salon. Nous avons commencé la lecture des lettres de madame de Maintenon, mais

i3^) LETTRES DE LA DUCHESSE DE BR06LIE.

cela nous a fatigaés, cela nous a paru insipide et bien inférieur à madame de Sévigné. Il y a pourtant beaucoup d'originalité dans cette manière de faire marcher de front les affaires de ce monde et celles de lautre. Dieu et le roi, le salut et Tavancement temporel d'elle-même et des siens ; ce sont des intérêts de même genre, différents, non de nature, mais d'importance seulement, et les moyens pour parvenir ne sont pas non plus très différents. C'est pourtant une personne très sincère et de beaucoup d'esprit.

Je pense que tu vas me rendre la pareille et me raconter tes journées; tu me diras surtout les jours de congé, et puis la soirée dont je ne sais rien, et qui doit te paraître assez nouvelle. Tu me raconteras aussi madame Anisson, M. Guizot, etc. Tu me feras plaisir de couper une petite boucle de tes cheveux, et de me l'envoyer dans ta lettre parce que j'ai oublié de la prendre en parlant. Tu n'oublieras pas de mettre exactement ta lettre à la poste. Tu écriras une lettre, bonne enfant, à M. Doudan. Si lu es embarrassé de savoir quel nom lui donner, il faut le lui dire en le plaisantant, c'est

le meilleur. Paul est extrêmement gai, et toute la journée sur le gazon. Il a trouvé deux gros œufs que nous avions achetés au Havre, il y a quatre ans, et qui le rendent très content. Nous ne nous doutions guère que c'était pour le plaisir de Paul que nous les achetions. Le bon Dieu est bien miséricordieux de m'a voir donné cet enfant ici, où il y a tant de vide. Adieu, cher petit ami, tu sais comme je prie Dieu pour toi toujours, pour qu'il te garde d'âme et de corps. Tu sais comme je t'aime, non pas seulement à la fin de la lettre, mais au milieu et toujours.

Ta tante est bien fort enrhumée ; elle reste au lit tout le jour aujourd'hui pour se guérir ; c'est bien ennuyeux, tu lui écriras, n est-co pas? Si tu n'as pas le temps d'écrire à elle et à moi, tu liii écriras une fois à ma place.

i^â LETTRES DE LA DUCHESSE DE BROGLIE.

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