‹ Lettres de la duchesse de Broglie-- 1814-1838Chapitre 31 sur 33 · Article de lord Macaulay dans la Revue d'Edimbourg · texte numérisé non relu

Article de lord Macaulay dans la Revue d'Edimbourg

cinquante et un. Pardon de Tépigramnie qui n'est pas bien méchante.

Je regrette bien vivement de n'avoir pu aller celle année voir 16 Val Richer, ni vous voir à Broglie; il me çemble que nos souvenirs communs auraient plané au-dessus de nous, et que nous nous les serions communiqués avec une sorte de douceur. Sans doute, il en sera de même une autre année, ils ne s'effacent pas, mais le temps, qui ne change rien au fond de Tâme, amène des préoccupalions extérieures qui voilent ce qu'on éprouve. Je m'afflige de ne pas vous y trouver pour ce mois de novembre. Victor est bien avide de le passer loin des tracas.

Voilà une triste victoire à Constantine, et cruellement achetée ; on ne paraît pas s'en vanler beaucoup. La seule nouvelle, c'est l'intime tendresse de M. MoIé et de M. Thiers; ils étaient Taulre jour sous l'aile l'un de Tautre à Trianon, à un grand dîner où nous assistions, mais plutôt M. Thiers sous l'aile de M. Mole que vice versai 11 professe (M. Thiers)

1. M. Mole élail premier ministre, s'élant séparéde M.Guîzot dès le mois d'avril précédent.

n'avoir d'autres ennemis que ceux du ministère, et lui être tout dévoué. Entrera-t-il ou n'entrera-t-il pas avec eux? C'est au nombre de ces questions qu'on se repose tous les soirs, et dont je serai bien aise de me reposer tout à fait hors de Paris. Adieu, cher ami, votre maison sera-t-elle bien prête bien chauffée, et ne pourrions-nous pas vous nourrir ou loger quelques jours? Cela nous ferait bien plaisir. Mille tendresses à tous ceux des vôtres et à vous. Louise est à merveille et son enfant aussi.

A Al. Guizot.

Broglie, l«r décembre 1837.

Vous êtes bien bon, cher ami, de penser à nous dans notre solitude; nous nous y trouvons fort bien, et si j'avais ici mes enfants, et que mes amis y pussent venir de temps à

autre, je n'aurais point d'objection à y rester

toujours.

Il y a longtemps que ce mouvement du

monde dont vous me parlez ne me plaît plus.

Le monde est mauvais quand on est jeune, et insipide quand on ne l'est plus. J'en suis à la seconde période. Je ne profiterai plus longtemps au reste de notre solitude, car dans quinze jours nous serons de retour. Victor trouve de loin qu'après avoir eu trop bonne espérance, on s'effraye un peu trop. A en croire les journaux et les commérages, il semblerait que tout va à la gauche. Il pense qu'après la réunion de la Chambre, il y aura une réaction dans l'autre sens, et que l'on se rassurera trop. C'est assez agréable de laisser passer de loin toutes ces oscillations.

Vous ne voulez pas de mon reproche sur l'impartialité * ; je dois convenir que depuis le xvi^ siècle vous le méritez moins, car vous avez bien pris votre parti, et vous le demander plus tôt n'était peut-être pas trop raisonnable. Il me semble seulement que l'âme est un peu

1. Appréciation du cours de M. Guizot sur Thistoire de France.

fatiguée quand on lui présente toujours les

deux points de vue à la fois, le bien et le

mal de chaque opinion. On a besoin de se reposer quelque temps dans une admiration ou dans un blâme complet. Plus tard, si nous étions allés trop loin, nous reviendrions en arrière ; si nous nous sommes laissés entraîner à mal juger nos adversaires, nous leur ferons réparation, mais ne nous obligez pas à l'instant même à étouffer le sentiment qui nous émeut.

Soyez plutôt comme l'Évangile, qui donne un principe tout entier, sans limites, qui laisse le cœur s'en pénétrer, s'en nourrir, ne voir et n'écouter que lui, et qui, dans un autre moment, donnera le principe opposé avec tout autant de force et d'étendue ; sous cette apparence de contradiction, il y aune sagesse profonde ; laissez un peu d'élan à mon âme dans la joie ou dans la douleur, dans l'enthousiasme et dans l'indignation, et ne l'arrêtez pas toujours par des mais et cependant. Laissezmoi épuiser mon impression, vous la rectifierez plus tard.

Je ne vous demande pas l'injustice, je la dé-* teste ; je vous demande de ne pas me donner

:à$8 LCIT&CS DE LA DUCHESSE DE BROGLIE.

toujours à la fois la conviction et la restriction. Je crois que celle habitude est une des choses qui énerve et affaiblit les éducations modernes; elle ne donne pas la vraie modération, celle qui va au bout d^un sentiment et ne revient sur ses pas que par respect pour un autre.

Mais cette froide modération-là n'est point la vôtre sans doute, et il n y a pas non plus de froideur en vous, mais comme votre esprit embrasse tous les points de vue à la fois, vous êtes séduit par la grandeur du coup d'œil :

mais peut-être vos auditeurs qui ne s'élèvent ip^ à votre hauteur perdent en énei^ie morale ^3^aer en sagacité* Du reste> ce qui est bien frappant, c'est votre identité: il est impossible detre plus coofonne à vous-même, et c'est un bien rare mérite de notre temps : je pourrais encore par Biéchanceté dire que vos idées sont si fécondes qu*il peut naître beaucoup dVnfants bien divers de la même famille, mais j aime mieux être bonne, et vous admirer purement et simplement. Adieu, cher ami, voilà un long oisif bavardage, bien loin de vos conversations quotidiennes :

mw que faire eo u" -»»« à moios que Ton ny songe î...

LÊÎÎtlES DE LA DUCHESSE Dfi BROGL'ÏE. 280

Pour sortir de la justice impartiale, nous lisons les Provinciales; je ne puis faire à Pascal les mêmes reproches qu'à vous, mais je lui en fais de plus graves.

Mille tendresses à vous et autour de vous.

N'accusez pas M. Mole.

Je rouvre ma lettre parce que mademoiselle Pomaret et M. Doudan veulent que je vous parle d'eux.

A MademoiseUe Pomaret,

2 janvier 1838.

Chère amie, j'ai voulu vous écrire hier et puis le jour s'est passé, si pressé, si mal en train. La vie de Paris me dessèche comme vous, elle me remplit la bouche de sable, comme dit Jérémie. Il y a des jours où on ne se sent plus la force de rien; on ne sait lequel on voudrait battre le plus de son corps ou de son âme. N'y a-t-il pas d'autre moyen de sortir

de cet état que par la fin de toutes choses 1 Je suis donc bien mauvaise, bien grognon, bien enchiffrenée, pour la nouvelle année? Je n'ai rien de bon à vous dire, si ce n'est que je vous aime. Dimanche dernier, vous m'avez bien manquée, et je ne suis pas faite encore à l'idée que vous n'êtes plus à Paris : je vous y vois toujours, et puis, par moments, je crois que je ne me soucie de rien ni de personne; ce sont de vraies vapeurs et je vais finir par dire des bêtises. Dieu est bien bon, tout le monde est bien portant : Albert très gai et Paul aussi; je suis bien heureuse, mais très indigne de l'être, car notre conversation de l'autre soir m'a laissé bien des soucis : Je souffre de mon bien-être, et cependant je ne saurais me passer de rien. Vous m'écrirez à loisir sans vous fatiguer, et moi aussi quand j'aurai quelque chose à dire, mais il semble que la vie d'ici vous ôte le cœur pour mettre à la place une éponge comme dans un conte de fées. Adieu, je vous embrasse bien fort; je vous écrirai mieux que cela. Dieu est dans l'année 1838, c'est ce qui fait qu'elle sera bonne pour touâ.

A Mademoiselle Pomaret.

28 janvier 1838.

Chère amie, voilà un froid terrible, en souffrez-vous? Je viens de voir madame de B..., qui m'a parlé de la difficulté de vivre avec cinq mille francs, étant logée, cela m*a tourmenté pour vous. Chère amie, je dépense en un mois plus de deux fois votre revenu.

Cela est singulier et m'attriste. J'ai bien envie de vous voir, mais j'ai bien peur de vous sentir si mal dans votre petit trou à Paris.

J'ai entendu hier M. Thiers : on est entraîné par la beauté de son lalenl, quel don de Dieu, mais quel usage I La fable du feu du ciel dérobé est bien vraie : l'homme a pris quelque chose au ciel pour en faire du mal, mais Dieu le lui rendra pour son bien. On ne parle que de la faiblesse, des tergiversai ions du

ministère. M. Thiers occupe le public des salons par ses injures, ses saillies, ses colères, ses boulades. La politique est devenue le passe-temps d'un certain nombre de personnes. C'est comme le parfilage à une certaine époque. C'est le seul argument pour la frivolité, c'est que c'est une chose funeste que do prendre les aflaires comme passe-temps. Ah !

le vilain monde que ce monde politique!

J'aime encore mieux celui où l'on danse et joue la comédie.

A Mademoiselle Pomaret,

Janvier 183l8.

Chère amie, avez-vous bien froid? c'est parler d'une allaire de cœur actuellement que de parler du temps : ce que les pauvres doivent souffrir est affreux. Je n'ai pas lu votre lettre

en comité \ parce que le froid nous ferme la bouche. Madame S... vient de me dire que les défiances du comité sont excitées par l'idée que je voudrais faire élever des enfants dans la religion protestante. Je viens de lire le compte rendu fait par madame de M.,., qui est très spirituel; mais il y a des phrases qui ne peuvent être acceptées; elles nous représentent comme des personnes d'opinion et de sentiments très opposés, qui se sont réunies par la charité; elle dit que chacune a mis sa position, son goût et sa religion de côté; enfin, on dirait que c'est un comité composé de juifs, d'adorateurs du soleil, de chrétiens, de serfs sous un autocrate, de républicains furieux qui ne se réunissent que pour donner du pain aux pauvres. Moi, je n'ai d*autre division d'opinion avec madame B.,., si ce n'est qu'elle croit que son mari a du talent et que je ne le crois pas, et je pense que la différence d'opinion de madame de M... avec d'autres dames, c'est qu'elle aurait envie de leur place

1. Un comité de charité formé dans le X^ arrondissement de Paris, par des dames appartenant ;\ des communions différentes.

29i LETTRES DE LA DUCHESSE DE BHOGLIE.

et qu'elles aiment mieux la garder. Je lui ai fait mes observations en toute franchise; elle a consenti au retranchement. Le négatif s'obtient toujours. Un est une bien grande lettre en ce monde, mais c'est une triste lettre pourtant. — Vous êtes bien, insolente de ne pas tout admirer dans mon livre *, cela prouve que vous avez bien moins d'esprit et de sens que je ne croyais. Ce n'est pas pour moi, je vous assure, que cela me touche, mais cela m'attriste pour vous : j'espérais mieux de votre jugement.

Bêtise à part (et j'en dis trop), je crois, autant qu'il m'en souvient, que vous avez bien raison. Le chapitre sur les arts et l'élude doit être bien incomplet; l'autre doit être dans un point de vue trop exclusif et faux. Cependant je crois que vous êtes dans l'autre extrême ; je crois plus que vous que les affections naturelles ont besoin pour être vivantes d'être chrétiennes. Cela ne m'empêche pas d'admettre et d'admirer les exemples de dévouement que présente l'histoire; je ne suis pas les fils par

1. Madame de Broglie avait projeté d'écrire un traité sur remploi de la vie des femmes. I^ travail commencé n*a pas été poursuivi.

lesquels Dieu communique sa vie à ses créatures; mais je sais que hors de lui, il n'y a que la vie passionnée et égoïste : il n'y a pas cette troisième manière d'être dont vous parlez.

Si la violation du premier commandement laissait la possibilité d'accomplir les autres, d'être aimant, généreux, dévoué, ce serait un commandement arbitraire et l'homme saurait se développer sans Dieu : — Voici la mort de M. Richard Acton : riche, aimé, heureux, c'est terrible. Comme on est aristocrate pour la mort ! celui qui est frappé à côté de nous nous fait tant d'effet. C'est comme à la guerre, on ne nomme que les officiers parmi les morts.

Heureusement que tous sont officiers pour Dieu.

A Madame Anisson du Perron.

Broglie, ce 20 mai 1838.

Chère amie, tu me feras toujours grand plaisir en venant à Broglie à l'époque que tu

296 LETTRES DE LA DUCHESSE DE BROtiLIE.

voudras, nous n'avons rien à faire du tout qu'à recevoir nos amis. Le seul inconvénient qu'il y aurait à redouter si, par hasard, madame d'Haussonville et madame Guizot se trouvaient ici en même temps, c'est que tu serais moins bien logée, mais tu en prendrais ton parti, n'est-ce pas? D'ailleurs je ne pense pas qu'elles viennent en même temps.

Je suis toute préoccupée de la mort de M. de Talleyrand; qu'y a-t-il de vrai dans tout cela? Dieu le sait. Dieu le fasse. Qu'en dit Prosper? J'espère que tout a été sincère. Comment supposer qu'une âme mente au moment d'aborder le grand jour de la vérité? Espérons qu'il a dit vrai. Mais pourquoi tant de formes? tant de pompe? tant de courage? J'aimerais mieux le cri du brigand sur la croix : « Mon Dieu, ayez pitié de moi ! » Je voudrais être sûre qu'il a dit et senti cela du fond du cœur. Il faut l'espérer de la pitié de Dieu lui-même.

Sais-tu si Prosper doit bientôt venir ? Je le désire beaucoup. Nous avons ici monsieur et nladame Eynard.

Madame Eynard est si heureuse que cela fait plaisir à voir ; elle est heureuse dans le ciel,

heureuse sur la terre, heureuse de tous les bonheurs réunis, cela fait du bien à rame. Je suis, du reste, moi-même assez peu en train depuis mon arrivée, j'aurais eu besoin d'un peu de repos, et j'ai eu tout de suite beaucoup de monde, ce qui a troablé le recueillement dont j'aurais voulu jouir en retrouvant un lieu si plein de souvenirs pour moi. Je comprends bien ton découragement, chère amie , mais il n'y a pas d'autre remède que de se jeter entre les bras de Dieu et de lui remettre son temps, ses facultés et toutes choses.

Est-il vrai que Suzanne écrive un livre sur la religion ? Je pense que c'est très profond. Adieu, chère amie, réalise le projet de venir nous voir le plus tôt possible, et crois à toute ma tendre amitié.

9^ LCTTSES BE LA »r«.BESSC BE BBOGLIE.

.4 J/. Albtri de Broglie,

, 1S jaia 1838.

...\ous avons continué laborieosement le coors de M. Yillemain depuis toi, quoique tout le monde en soit peu en train. Nous avons eu hier la visite d'un inspecteur d*écoIes ; il se nomme Corneille, et est le descendant direct du grand Corneille. Où étais-tu donc?

11 nous dit que Corneille était son arrière, arrière-grand-père, que l'empereur Napoléon avait formé le projet de faire sa fortune, mais que tous ses projets avaient été gelés en Russie. Du reste, nous dit-il, après avoir parlé de Voltaire, je suis soldat de Voltaire tout comme enfant de Corneille. Cela ne Ta pas empêché de louer beaucoup les écoles de frères.

Tu devrais bien me dire si tu as causé avec M. Dupont de l'Eure dans la diligence et de quoi. Éliez-vous tête-à-tête dans le coupé?

Raconle-moi un peu la vie de ton père. Où va-l-il donc le matin avant le déjeuner? Il ne me dit pas un mot de politique dans ses dernières lettres ; si tu lui en entends parler, disle moi. Vient-il du monde que tu voies chez lui ? Je lis un ouvrage de métaphysique du docteur Ghalmers qui m'intéresse beaucoup. Je me réjouis de l'année prochaine où tu seras dans la philosophie parce qu'alors nous pourrons faire de la métaphysique abondamment. Il nous faut renoncer à avoir aucun été, et cela nous afflige beaucoup ; je trouve aussi que l'irrégularité dans les saisons répand une sorte d'effroi et de tristesse ; je ne comprends pas comment la régularité des lois de la nature a pu faire douter de l'existence de Dieu. Il me semble que cela donne, au contraire, un sentiment habituel de sa présence. Gomme on pense peu au malheur qu'on éprouverait si toutes les choses n'étaient pas admirablement bien réglées comme elles le sont !

As-tu quelque notion pour ton voyage? Je comprends à merveille que tu ne veuilles pas le faire tout seul,et que cela ne puisse pas être un plaisir sans compagnon. Mais je ^rois que,

dans l'habitude de la vie, non pas quand il s'agit d'un voyage, mais d'une petite course, d'une petite promenade, il faut vaincre cet ennui de la solitude qui est un assujétissement et qui t'empêcherait de tirer parti d'une infinité de choses. J'en fus frappée, l'autre jour, quand tu me dis: si tu veux, j'irai chez le garde tout seul, quoique cela m'ennuie à mourir. L'idée que c'était un sacrifice pour toi de faire une demiheure de promenade dans une charmante forêt, me fait penser à te dire de travailler ton imagination là-dessus, comme tu sais le faire quand tu veux. Il faut savoir parfois se suffire à soi-même, même sans livres ; c'est un état qui n'est pas sain aussi que d'avoir absolument besoin de livres, bien que cela soit moins frivole que d'avoir besoin de société. Cela nuit aussi à l'homme complet qui est mon idéal, qui est indépendant de toutes choses, et, comme dit saint Paul, n'est redevable à personne, si ce n'est de nous aimer les uns les autres. C'est faire peu de cas des trésors infinis que Dieu a répandus dans la nature, dans les objets extérieurs, dans la pensée, et enfin dans le sentiment seul de sa présence qui doit nous tenir

compagnie. Je crois que si tu t'accoutun)ais à regarder davantage autour de toi, si tu appliquais ton intelligence à Tobservalion des objets extérieurs, cela corrigerait cette disposition. Quand tu auras le temps, il y a des études qui pourront te donner ce goût. Songe que Ton peut lire dans le vol des oiseaux, la forme et la couleur des plantes, aussi bien que dans un livre broché. M, Schlegel a remarqué chez toi cette absence d observation des objets extérieurs, et tu peux même, en marchant dans Paris, commencer de t'en corriger. Je te dis cela avec la confiance que tu veux lendre à la perfection de tous les sens.

A M, Albert de Broglie,

Broglie, 2 juin 1S38.

J'ai été bien contente de voir arriver ton père mardi, cher enfant, mais j'ai tout de suite

pensé à ton chagrin ; il t'a fait mener une si agréable vie que le contraste doit être pénible ; cependant tu t'en tireras avec ta raison, c'està-dire avec le secours de Dieu dans ta raison. Du reste, tu le reverras dans dix ou douze jours, à Toccasion du procès.

Il accompagnera probablement ta tante qui s'arrêtera quelques jours à Paris. Ce que tu me dis sur l'idée de venir avant le concours me trotte par la tôle, sans que je sois sûre si cela est raisonnable.

Dis-moi exactement le jour où l'on est libre après la dernière composition. Réponds tout de suite à cette question. Il y a ici bien du monde : M. et madame d'Haussonville, M. et madame du Parquet. On cause et on crie à tue-tête. Hier, nous avons fait force métaphysique à travers des ornières en phaéton; car, hier, on pouvait sortir. Aujourd'hui, dehors, c'est le déluge. Ce sont, dedans, des conversations pour toi l'année prochaine. Vraiment, je crois que tu feras une bonne partie de ta philosophie à la maison. Le soir (tu vas te pendre), on lit tout haut le Don Juan de Molière, et on Tadmire beaucoup, de façon à satisfaire tes

entrailles filiales pour Molière. Ce matin, on s'est égosillé pour savoir s'il y avait ou non des génies inconnus. M. Doudan et mademoiselle Pomaret soutenaient que non avec abondance de sophismes et d'arguments. (Mademoiselle Pomaret est arrivée ici avec un érésypèle ou érysipèle ou irésipèle sur les yeux et les joues, mais bien portante pourtant.) On criait donc à toutes forces pour savoir s'il y avait ou non des génies inconnus, et M. d'Hausson ville, le père,' nous a calmés en nous racontant une charmante histoire d'une petite fille de quatorze ans, qui avait les pieds torlus, dans une commune d'Allemagne. (J'ai beau tourner ma phrase, elle est toujours de travers.) Les soldats français sont arrivés dans cette commune. Tous les magistrats, les gros bonnets de l'endroit se sont enfuis ; la pauvre petite fille qui ne pouvait s'enfuir et n'avait pas peur, a tout à coup déployé tant de fermeté, de décision et d'intelligence, que tout le monde s'est mis à lui obéir, et que, finalement, chacun venait prendre ses ordres, et des paysans de soixante ans se conformaient au moindre signe de cette enfant.

Chacun a tiré une conclusion favorable à

son avis de cette histoire. J'ai dit que si la guerre n'était pas arrivée, la petite fille serait restée inconnue ; les autres ont dit que les circonstances ne manquaient jamais au génie, etc.*.

A M. Guizot,

Broglie, ce 2 juillet 1838.

J*ai attendu pour vous répondre que vous fussiez au Val Richer, cher ami ; il me semble que vous devez avoir plus de temps pour lire les lettres qu'à Paris; mais, du reste, vous trouvez toujours du temps pour tout, c'est une chose connue ; le temps n'est pas du tout semblable dans ses procédés vis-à-vis des êtres, bien qu'il ait la réputation de les traiter tous de même. Il y en a pour lesquels il est d'une grande complaisance, et d'autres pour lesquels il ne veut rien faire du tout, et je suis de ce

nombre, mais comme j'ai l'éternilé devant moi, je me résigne. Nous avons, dans ce moment-ci, le château de Broglie rempli de monde; il y a cependant toujours de la place pour vous, au moins; ainsi faites nous bien vite votre visite promise. J'ai une très grande envie d'aller voir le Val Richer, de pouvoir y suivre par la pensée vos enfants et votre mère après que je les y aurai vus. Paul jouira beaucoup de Guillaume; il commence à devenir moins sauvage, et à aimer la société de ses semblables. Il en a fait l'apprentissage avec le petit du Parquet; il a été tout étonné la première fois qu'il a rencontré une volonté capricieuse comme la sienne, et qui n'était pas de l'éducation. Il s'y est soumis avec une sorte de respect. C'est singulier que l'égoïsme fasse l'effet d'être plus impossible à vaincre que la volonté qui résiste par devoir : c'est pour cela que Dieu a remis souvent la garde de la morale à l'intérêt personnel. C'est une chose admirable de voir comment la Providence emploie les défauts pour l'ordre général, bien que l'ordre fût plus complet sans défaut. Il y a un livre que personne n'a fait, et qu'il n'est guère possible de

faire, ce sont les causes finales de la vie intime. 11 faudrait pouvoir raconter sa vie sous le point de vue de Téducation, montrer quel eCTet moral a été amené par tel événement, comment la confiance a été bénie, comment ce que nous avons redouté a été pour nous j)eut-ètre le moyen du plus grand bien.

Ma lettre a été interrompue par l'arrivée du docteur Chalmers K Je désirais beaucoup le voir, et je le trouve très semblable à ses livres; il a ce même mélange de logique et d'imagination. Il a une activité prodigieuse d'intelligence portée sur tous les sujets; il observe tout ce qu*il voit, et cependant son regard n'est ))oint en communication avec les autres; il ivgarde toujours sa pensée, et elle ne lui vient jamais au moment même; on voit qu*il Ta suivie depuis longtemps; les objections le prennent au dépourvu et l'arrêtent sans provoquer de nouveaux développements; ct4a tient à l'habitude de vivre et de penser seul. Il a une bienveillance et une simplicité charmantes; il semble le plus heureux des

t, <MK'biv th(V>loglon anglais.

hommes, ayant l'esprit toujours occupé et le cœur toujours aflectueux. Je regrette que vous n'ayez pas élé ici en même temps que lui, car il a de la peine à communiquer avec Victor qui ne peut parler anglais. Il s'en va demain, M. et madame du Parquet après-demain ; mademoiselle Pomaret nous reste ainsi que M. et madame d'Haussonville. Victor ira passer à Paris le 9 juillet, jour du procès, et sera de retour ici le 10. Mille tendressesàvouset à tous les vôtres. J'écrirai sous peude jours àvotre mère.

A M. Albei't de Brotjlie,

Rroglie, 6 juillet 1838.

Mon cher enfant, je suis toute triste de ton ennui, tu vas avoir une petite diversion dans l'arrivée de ta tante et dans une journ<f'e de ton père; mais les diversions ne font pas grand bien dans une vie ennuyeuse parce qu'on retombe davantage après. Je crois bien que

cette vie est un peu plus triste que n'était celle de la pension, quoique dans le moment même, l'autre te fût plus insupportable; enfin, il n'y a qu à patienter un peu, et je suis convaincue que l'année prochaine, la philosophie te paraîtra beaucoup plus intéressante. François Guizot avait éprouvé le même ennui que toi à la fin des études classiques, et avait ensuite repris bien vivement à autre chose. Je trouve que ce qu'il y a de mieux à faire c'est de porter l'ennui comme un chagrin en esprit de soumission à la volonté divine. Tu te rappelleras qu'une devS trois vertus que M. Dubucque (rhomme d'esprit le seul pieux du xvi** siècle), voulait acquérir, c'était celle de savoir s'ennuyer. C'est particulièrement une de celles dans notre famille dont on a le plus besoin.

Notre intérieur y dispose beaucoup parce qu'il y a beaucoup d'esprit d'inattendu, de mouvements saccadés et pas beaucoup de cet intérêt uniforme qui apprend à se suffire à soi-même. Ri>fin, mon enfant, il n y a contre ce mal-là d'autres remèdes que le remède à tous les maux, c'est d aller chercher la force auprès de Dieu et de nous rappeler tout ce qu'il a sup-

porté pour nous. Un mois d'ennui paraîtra bien peu de chose à côté. Sois sûr, mon enfant, que ce n'est qu'à la source du christianisme vivant et pratique qu'on puise toute consolation. Je voudrais que tu prisses un peu garde à ne pas te livrer exclusivement à l'admiration de la forme; il en est de cette admiration comme de toutes celles qui ne s'adressent pas à la vérité même : elles sont bonnes dans leurs limites, mais si on dépasse cette limite, elles nous éloignent de notre vrai centre. C'est ainsi que M. de Lamartine est tombé dans le laid à force d'admirer la beauté matérielle. Si on en venait à être plus touché d'Alhalie que de la Bible, ce serait un mal, bien que l'admiration d'Athalie soit un bien, et que la beauté d'Athalie dérive de la Bible. Je serais bien fâchée que celte adnïiration t'empêchât de profiter des vérités revêtues d'une écorce plus grossière. Tu conçois que c'est l'exclusion que je crains, et non pas l'amour du beau qui est une excellente chose. Du reste, je m'inquiète hors de propos, car je suis sûre qu'une fois en philosophie, le fond te préoccupera aussi. Ce qui m'inquiète davantage,

310 LETTRES DE LA Dt'CIIESSE DE BROGLIE.

c est que tu n'aies aucun autre passe-temps que la lecture. Je Crois que tu ferais bien, malgré que lu annonces peu de disposition, d'apprendre un peu à dessiner. Il faut absolument pouvoir reposer sa tête sans s'ennuyer.

L'étude des sciences naturelles y sert un peu, bien que cela soit de l'étude, parce qu'on est appelé à faire des collections, à couper, à ranger. Je te prie de réfléchir à cela, et de songer que la prédominance d'une seule faculté quelque belle qu'elle soit, est un inconvénient. L'équilibre est indispensable à la beauté; la plus jolie lêle du monde choque si elle est trop grosse pour le corps. Réfléchis, je t'en prie, avec ta tête, à te créer des moyens d'occuper tes mains. Le docteur Chalmers, qui nous a fait une très intéressante visite de deux jours que ta tante le racontera, nous disait qu'un Anglais avait laissé un legs en mourant, pour qu'on fît un ouvrage dans le but de démontrer l'intelligence divine dans la formalion de la main. Cela m'a fait penser au peu d'usage que tu faisais de celte merveille de l'inlelligence divine.

A M. Albert de Broglie,

Broglie, 7 juillet 1838.

Me revoici à l'écrire, cher enfant; j'espère que rien ne dérangera jamais mon jour pour cela, car cette régularité est 1res agréable. Tes lettres me font un extrême plaisir, mais je te conjure de les écrire plus lisiblement, et de ne pas sauter des mots ; la confusion de l'écriture et celle de la prononciation sont mes deux grands chagrins; je t'en prie, portes-y remède, et pour cela, relis ta lettre, et rectifie les mois sautés, non finis et confus. Tu ne sais pas assez le chagrin qu'on éprouve de loin à ne pas pouvoir lire une phrase ou comprendre un mot.

Nous avons fait notre expédition à Honfleur, précisément après ma lettre; nous sommes partis jeudi à deux heures et demie, dans le phaéton, par une étouffante chaleur,

ces messieurs sur le siège, et nous trois dans le fond. Mes chevaux m'ont conduit jusqu'à Lisieux, et j'ai pris la poste jusqu'à Ronfleur. Nous avons mis six heures juste. Nous sommes arrivés à six heures et demie. La roule était charmante, le temps superbe. Tu sais que la vallée de l'Orbiquet que nous avons vue, il y a quatre ans, est ravissante ; vraiment, si c'élait dans les Pyrénées, cela aurait une grande réputation. La terre est si fertile, le pays très bien boisé et la rivière charmante au milieu. Le bord de la route est garni de superbes pommiers et de blé. Comme les blés sont très hauts en ce moment, et les branches de pommiers très basses, la tète des épis vient toucher les arbres, et c'est très joli. 11 n'y a rien de plus beau que la réunion de végétations diverses, et Taspect de cette force de la nature sous toutes ses formes.

Ce que c'est que la vie! Joseph a fait arrêter ses chevaux à l'ombre d'un charmant endroit bien frais, sur le chemin de Lisieux ; nous étions très gais, et, au moment où nous repartions, nous vîmes à une fenêtre, dans une maison, sur le bord même de la route, une femme en

larmes, soulevant un enfant malade et qui semblait mourant, pour lui faire voir la voiture. Nous ne pouvions nous arrêter, mais nous nous sommes promis de repasser le lendemain, et nous l'avons fait. En arrivant à Honfleur, le temps était brumeux, mais avec de très beaux éclaircis, et la mer très calme. Mais nous avons en vain espéré M. Niedermeyer * ; il n'était pas arrivé. Le lendemain, vendredi, nous avons déjeuné sur l'herbe à la chapelle de Grâce, dont tu connais la vue. C'est vraiment bien beau. Le temps était raffraîchi; nous sommes partis à deux heures; le pays est d'une grande prospérité, il y a des maisons d'une propreté charmante aux environs d'Honfleur, et où l'ardoise est toute couverte de verdure : c'est gai et brillant. Nous nous sommes arrêtés chez la pauvre femme, qui n'était pas pauvre et n'a rien voulu accepter de nous, par merveille dans ce pays-ci, que de savoir mon nom pour me remercier. L'enfant a huit ans, il est bien malade, non sans

1. Célèbre compositeur qui mit en musique le Lac de M. de Lamartineé

es|»oir pourtant : le père est maréchal-ferrant ; ils ont Tair bien braves gens : je leur ai promis de prier pour eux...

.4 J/. Alberi de Broglie.

Bn>glie, 20 juillet 1838.

J ai vu qu'il y avait trente degrés de chaleur à Paris, mon pauvre enfant, et j'ai pensé que tu avais terriblement chaud: pour nous, nous passons du chaud au froid avec une rapidité sans pareille. Louise partira justement au moment où tu partiras : cela est tristement arrangé ; c'est vers le 20 août qu'elle quittera Broglie pour aller faire ses emplettes à Paris, et ils partiront vers le 28 août. Ce long voyage est fort trisle; ce qui est triste, surtout, c'est de la voir aller si loin, de penser qu'on sera si longtemps sans nouvelles, et des nouvelles de si ancienne date. Nous avons laissé là M. Ville-

main (ne le dis jamais). Ce n'est pas du tout que nous nous soyons ennuyés de lui, raai.^ nous avions si mal commencé que noire mauvaise conscience nous empêchait d'en profiter. Ton père a déclaré qu'il fallait le finir, chacun à part soi, et commencer quoi? Le cours de M. Guîzot sur Thistoire de France. Voilà qui est sérieux, j'espère. Eh bien ! précisément parce que c'est sérieux, et qu'on s'y met de bon cœur avec l'intention réelle d'apprendre quelque chose, cela amuse davantage. D'ailleurs, H. Guizot est si clair, le fil est toujours si aisé à retrouver qu'on Técoute plus facilement. La leçon sur les municipes nous avait paru un |ieu ffévére, mais celle d'hier sur l'Église nous a parfaitement amusés. Il y a une lettre de Sidoine A[K)llinaire qui est la plus originale du momie. Ensuite, dans Toi^nisation de r%lise il y en a (iour tous les goûLs; fier^onne ne (>eut ^ plaindre; chaque Église y lrouv<f un [fvfy'Jiditnl en «a faveur. Cest une chon^ bien frap|iante, en effet, que TfaLïtoire, ainsi que le texte, pui?w; donner lieu à tant iUt di^m«^ions, que chacun y puisse Mncérement troui^er mn [K>int

de vue. Il y a là une vue mystérieuse de Dieu qui, bien comprise, doit conduire à la charité et à Tunité dans l'intime de la foi.

A M. Albert de Broglie.

Broglie, 27 juillet 1838.

Tu aimes donc non seulement le siècle de Louis XIV, mais Louis XIV lui-môme I... Ici, je t'abandonne entièrement, car j'ai une grande aversion pour la personne de Louis XIV. C'est l'égoïsme le plus complet, le plus pompeux, l'égoïsme d'instinct et ensuite de réflexion. Son devoir, comme son goût, c'est lui-même. Sa religion est aussi factice qne tout le reste ; il n'y a rien de vraiment héroïque ni d'élevé dans sa nature, ce n'est que de l'orgueil et de la pompe. Il n'y a de grandeur chez lui qu'à la fin.

...Nous attendons après-demain M. et madame Lebrun. Nous avons le plus lamentable

LETTRES DE LA DCCHESSE DE BROtiLIB. 317

été du monde. Je pense que tu n'auras pas pu continuer à nager. Ës-tu monté à cheval ? Que veux-tu faire pendant les congés de juillet? Tu ne m'en dis rien du tout. Il me semble que tout le monde quitte Paris dans ce moment-là. Dis-moi donc ce que ta fait cette pauvre madame ***, pour que tu sois bien aise qu'on en pense du mal. Ce n'est pas bien charitable. La bienveillance est pourtant une vertu que nous avons tous besoin de cultiver. Il est arrivé une brochure de H. d'Esterno sur les banques. Nous avons commencé à nous en moquer, et certainement on ne se moquerait pas d*Othenin chez madame de Sainte-Aulaire. Paul est toujours assez difficile. 11 a une disposition de taquinerie volontaire que je n*ai vue à aucun de mes enfants. Il a du sang-froid dans ses accès de colère, mais il est très tendre et très affectueux pour moi. J'espère que cela me donnera un peu

d'empire sur sa nature. Le sérieux sera indispensable avec lui, car il est porté à ne rien respecter du tout. Les lectures sont abandonnées pour le moment ; une comédie, qu'on veut jouer, a tout mis sens dessus dessous. Je

te dirai comment elle a réussi demain avant de fermer ma lettre. Crois-tu vraiment qu'on ne dira rien du concours? Le cœur me bat parfois d'un mouvement tout humain, mais je serai satisfaite en tout cas.

Il faut que je répare mes torts et rende justice à la comédie. Elle a été à merveille ; ils ont tous bien mieux joué qu'à la répétition.

M. Raulin a vraiment beaucoup de talent. Il a joué le perruquier avec une profondeur de sentiments déchirante. Mademoiselle Pomaret avait mis de la poudre qui la rendait très drôle. Louise et son mari étaient charmants dans leurs petites scènes ensemble. Enfin M. d'Haussonville a improvisé les Pleureuses d'Homère de la façon la plus comique. Nous avons tous bien ri et nous t'avons bien regretté. Adieu, mon cher petit, tu as une mère bien frivole et bien peu digne d'un fils qui fait des discours latins.

A M. Albert de Broglie.

Rro^lie, 3 août 1838.

Ta petite lettre m'a fait grand plaisir, mon cher enfant, en me donnant de tes nouvelles.

Je ne voudrais pas te surcharger de lettres à écrire au milieu des travaux du concours.

N'as-tu aucun indice du résultat? M. Lebrun nous dit qu'on sait le prix d'honneur de mathématiques, qu'il appartient au collège de Versailles. As-tu entendu dire cela? Je ne sais pas le nom ; on dit que c'est un jeune homme intéressant et malheureux. M. Lebrun t'avait rencontré au théâtre avec des camarades à la représentation de Madame de Lignerolles. La pièce est-elle jolie? Tu ne me parles pas de cetle soirée. Étais-tu avec M. Régnier ou seulement avec des camarades ? Tu-ne me dis pas non plus où tu as été dimanche et les jours de juillet. J'ai

SU par madame de Sainte-Aulaire que lu lui avais dit adieu lundi. Tu me le dis aussi dans ta lettre. Elle a été contente de toi. Cela ni'at- Iriste de ne pas les revoir avant que tous ces étrangers se soient emparés d'elle et de leur maison. M. et madame d'Haussonville sont partis ce matin.

M. et madame Lebrun sont ici encore, je ne sais pas jusqu'à quand. Toute la bande Guizot arrive après-demain. M. Lebrun trouve Paul très bien élevé, ce qui me fait grand plaisir. Il est beaucoup plus sage depuis quelques jours. Il a retrouvé sa meilleure faculté qui est de s'amuser tout seul.

Ce pauvre M. Raulin avec sa grosse figure est parti ce matin. Il est vraiment très bon enfant et très aimable à la campagne.

Hier soir, il y a eu une discussion presque trop vive entre lui et M. Lebrun, sur les chansons de Déranger. M. Raulin et ton père les attaquaient beaucoup. M. Lebrun nous avait lu deux jours avant YŒdipe-Roi (pas en grec); cela nous a tous ravis. Mais après, nous nous sommes pris de querelle pour la famille des Labdacides; mademoiselle Pomaret blâmait Œdipe

et Jocaste, et voulait justifier l'oracle et Apollon : apparemment de peur que la critique ne tirât à conséquence pour quelque évêque de ses amis, bien qu'ils ne rendent pas d'oracles et soient de beaucoup plus honnêtes gens qu'Apollon. Moi, j'attaquais beaucoup lesdieux, et j'appelais à grands cris la morale de l'Eutyphron. Ton père est venu mettre le holà I en disant que les dieux n'y pouvaient rien, puisque c'était le deslin, et que l'oracle n'avait rien amené. Je persiste à en vouloir à Apollon.

Je persiste aussi dans mon projet d'aller le 48 à Paris. Ainsi M. de Salvandy n'aura retardé notre réunion que de trois jours. De samedi en quinze, s'il plaît à Dieu, je t'embrasserai.

Malheureusement, ce sera bien près du départ de Louise.

^tâà tKTTRI^ ftB LÀ IIICBBSSE BE BROGLIE.

.4 M. le vicomte d' HaussonvUle,

Broglie, 6 août 1838.

Votre lettre in*a fait grand plaisir, mon cher Othenin ; je jouis bien de votre succès au Conseil général. Ne le dédaignez pas, je vous en prie. Je suis fatiguée d'entendre dédaigner toutes choses. Mais vous avez Tesprit trop droit pour tomber dans ce vice des doctrinaires, tout en adoptant ce qu'ils ont de bon. Envoyez-moi votre rapport: vous, et le sujet qui mMntéresse tout spécialement me le feront lire avec un vif plaisir. Dieu veuille, cher Othenin, vous ouvrir bientôt une carrière d'activité et d'utilité pour le pays I

J'ai le cœur bien gros de l'absence de Louise ; mais je ne vous en veux point, je vois de bonnes raisons pour ce voyage, et je me les répète.

Regardez-le aussi sous ce point de vue.

Croyez- moi, il peut y avoir des moments d'anxiété où Ton a bien besoin de pouvoir se dire qu'on n'a pas pris une résolution importante pour son plaisir uniquement; et puisqu'il y a d'autres motifs pour ce voyage, pensons tous au bien qui peut en résulter. Je suis persuadée qu'il en résultera beaucoup pour tous. Je suis convaincue que vous soignerez Louise de tout point. Il n'est pas possible de sentir plus de confiance en une créature que je n'en ressens pour vous à son égard.

Cela m'a fort contrariée de la laisser seule, sans vous, ces quelques jours ; il me semble que vous êtes une garantie contre tous les maux, et pourtant, que peut la créature pour une autre créature! Mais la tendresse rassure comme si elle était puissante. Vous me manquerez aussi beaucoup, mon cher Othenin, vous rendez la vie douce et animée; puis je sens une sympathie intime entre nous, lors même que la surface est quelquefois un peu en désaccord. La grande différence entre nous est que vous êtes jeune, et que je ne le suis plus. Or, il y a tout profit pour moi à attendre

SOUS ce rapport. L'accord ne peut manquer, vu que le temps est dans mes intérêts» Adieu, cher Othenin, cher fils.

A Madame la vicomtesse (THaussonvUleK

Broglie, 26 août 1838.

... C'est probablement ma ^dernière lettre à Paris, chère enfant, cela me semble bien triste. Je vais commencer les anxiétés inévitables. Tu ne m'as pas encore donné l'itinéraire exact. Je le demande aussi à ton mari. Je suis enchantée de son succès au Conseil général.

J'espère bien que tu t'en réjouis, que tu liras son rapport, et tu entreras vivement dans ses occupations. Je ne voudrais pas que la plus petite nuance d'indifférence, non pas pour la personne, cela va sans dire, mais pour le sujet

i« Ma sœur parlait pour Tltalie, où elle était encore au moment de la mort de ma mère.

vînt le refroidir. Je serais fâchée que lu lui disses môme la phrase que tu me dis : qu'il a l'aîirdeur d'un débutant; quoiqu'en disent ces messieurs, je crois que mettre de l'intérêt et du sérieux à tout ce qu'on fait est le vrai chemin de la distinction, et je désire bien qu'il y marche et que tu l'y encourages. Le sujet qu'il a traité est un des plus importants et des plus compliqués qui se puisse; je suis très impatiente de lire son rapport.

Nous sommes dans la pluie jusqu'au cou ; je crois que Broglie te pleure, ma pauvre enfant, et je lui en sais bon gré. Votre départ a amené l'hiver; plus de soleil, plus de bruit, tout est triste sombre. Albert ne me parait pas bien gai non plus. 11 semble difficile qu'il voyage par un tel temps. Nous lisons Guillaume Tellj et je me suis arrêtée au milieu de la description du père aveugle, pensant à ce pauvre jeune Bourgoing dont le père l'est.

Il me semble qu'il doit s'attrister en voyant l'intérieur d'Albert. Ton père reviendra probablement lundi ; ils partiront mardi, si le temps le permet. Paul parle beaucoup de toi, il raconte ton voyage, que tu viendras en France,

mais dans une autre Fraace. Jusqu^à présent, le raisonnement et le bon sens sont peu développés chez lui. Mademoiselle Pomaret le trouve toujours très enfant.

J'ai eu aujourd hui un accès d^indignation contre Farticle de M. J. Janinsur lesbayadères. Uimprudenœ du mal est bien grande maintenant. Autrefois, ou faisait de mauvais livres comme tels, maintenant on met le mal partout. CV^t une bien singulière œuvre qu'un journal qui peut contenir rarticle sur madame Necker et celui sur les bayadères. L^impresston que tu me décrivais Tautre jour sur la rapidité du char de la vie, doit être très augmentée par la quantité de sujets, de pensées, de bien, de mal qui parait devant les yeux. On dit que la vie monotone fait passer le temps plus vite, et c'est vrai ; mais la succession des événements qui se précipitent sans laisser de traces, comme cela est de notre temps, produit le même effet II n'y a qui allonge la vie que les impres* sions vives et profondes en même temps.

Adieu, ma pauvre enfant, encore une fois adieu, cela me déchire bien le cœur. Tâche de me raconter un peu ta vie détaillée, les

lieux, les personnes, de me rapprocher de toi en me faisant vivre avec toi.

.1 Madame la rkointesse (VHaussonvilk.

Broglie, 31 août 1838.

Albert vient de partir, chère enfant, voilà la maison toute dépouillée; je pense avec serrement de cœur à cette pauvre madame d'Haussonville qui n'a qu'un fils et qui le voit partir. N'oublie pas de lui écrire bien souvent; je lui ai écrit ce matin. Ton père est arrivé à midi d'Évreux; Albert est parti à quatre heures pour Lisieux. La vie va bien vite. Nous avons ici trois hommes d'affaires pour régler l'administration de la forêt : M. Dulphy, le régisseur d'Alsace et un arpenteur. M. Doudan a a été parfaitement aimable pour eux toute la soirée. C'est une douce qualité pour soi et pour les autres que cette parfaite bienveil-

lance. J'ai lu le rapport de ton mari qui m'a bien intéressée; jy ai trouvé des idées très justes, des vues spirituelles et de très bons sentiments. Je vais le donner à ton père, et je te dirai son avis. Cette question des prisons commence à occuper beaucoup les esprits. Je compte aller visiter celle de Bernay samedi avec M. Dumont qui en est le médecin. Ton père dit que nous allons reprendre M. Guizot, à présent que nous sommes tous vieilles gens. Nous avons fini Guillaume Tell avec admiration, et cependant les Adieux de Maw à Thécla m ont encore plus touchée. Mais la nature des sentiments de Guillaume Tell est plus ferme et plus simple. Il y a toujours trop d'esprit comme dans tout ce que fait Schiller. Mais j'aime beaucoup la part de rêverie qui se trouve dans toutes ses œuvres. C'est bien le pendant du chœur des anciens, le sentiment universel qui vient harmoniser l'impression individuelle. Tu seras, quand tu recevras cette lettre, avec madame de Sainte-Aulaire; je te sens eiicore en famille, cela me tranquillise; dis-lui que je ne lui écris pas parce que je t*écris, et que tu lui dis de mes nouvelles.

Comment est Paule, heureuse, occupée de son avenir? Tu as immensément de choses à me dire, si tu as le temps d'écrire et de penser. Tu ne dois pas t'altendre à ce que mes lettres soient si amusantes que les tiennes, mais on n'est pas tenu d'amuser ses enfants, c est bien assez de les aimer quand ils courent le monde. Adieu, chère enfant, je te serre contre mon cœur. Ton père est très content du rapport d'Othenin; il est tout à fuit de son avis dans les idées qu'il exprime. Mais il croit le projet du gouvernement beaucoup trop dispendieux et systématique. 11 trouve que les questions du ministre n'ont pas été bien posées. Aussi le Conseil général d'Évreux a-t-il répondu qu'il ne se trouvait pas assez éclairé sur la question. Je reçois ta lettre d'adieu, ma pauvre chérie; je sais bien que lu ne prolongeras pas ton absence pour ton plaisir, mais tu auras bien raison de faire ce que voudra ton mari.

.1 Madame Anisson du Perron.

31 août 1838 «.

Chère Sophie, je reçois une lettre de Prosper de Constantinople, du 6 août. Ne sachant pas si tu en as une en même temps, je te l'écris tout de suite. Son voyage se passe à merveille, sans souffrances pour personne, et il me paraît jouir par l'esprit et l'imagination de tout ce qu'il voit et de tout ce qu'il comprend.

Louise est partie, chère amie, je l'ai conduite à Paris où je l'ai laissée pour ramener Albert après ses cours. Lui-même est parti pour un voyage en Bretagne. On n'a pas un instant de repos avec les enfants; il faut les élever, puis les marier, les faire voyager. La vie nous répète bien la même leçon sous toutes les formes, c'est qu'il faut renoncer à nousmêmes, nous oublier, ne tenir aucun compte

1. La duchesse de Broglie tomba malade dans les premiers jours de septembre et mourut à Broglie le 22.

de nos sensations. Mais cette leçon, nous avons beau l'apprendre, il faut encore la grâce de Dieu pour la mettre en pratique. Cela m'a fait un extrême plaisir d'apprendre que tu avais établi un culte domestique et que c'était ton mari.qui le faisait. Ce témoignage qu'il rend à la vérité la fera pénétrer toujours plus avant dans son cœur. Les succès d'Albert m'ont rendu très heureuse, je me suis trouvée même beaucoup d'ambition pour lui. Louise m'a témoigné bien de la tendresse en me quittant; elle est charmante pour moi, et le chagrin de me quitter était très vif. Mais elle jouira beaucoup de son voyage; elle aime son mari tous les joui*s plus tendrement.

Adieu, chère Sophie, dis-moi à quelle époque tu viendras, je me réjouis bien de ce temps paisible, et je t'embrasse du fond de mon cœur.

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