Terre de la Tamille d'Haussonville
A Mculemoiselle Pomaret.
Coppet, 3 juillet 1837.
Clière amie, je veux vous écrire un petit mot avant d'avoir le temps de vous écrire une longue lettre. Nous sommes bien paisibles ici ; nous n'avons encore vu personne. Victor est déjà au travail, serein, gai, amical pour tout le monde, comme quelqu'un qui a le temps de l'être. Ma sœur est charmante, la paix, le confort, l'ordre régnent toujours plus ici, et avec moins de tension, la règle par degrés se change en impulsion. C'est le contraire de ce que dit Ovide, ce qui a été ratio devient impeius dans le chrétien, mais avec douceur et calme. Elle est toujours pâle et maigre plus que je ne voudrais, et je ne trouve pas sa santé aussi améliorée qu'on me l'avait annoncé. On respire un air bien pur, on sent que Fesprît
de Dieu y souffle. Hier soir en voyant toutes ces figures sérieuses, réunies pour écouter unpasteur évangélique des environs, je pensais à toute cette vie si brillante qui avait animé ce lieu, et je pensai avec douceur aussi aux paroles chrétiennes que j'ai entendu prononcer à ma mère, et à l'influence qu'elle aurait pu exercer sur le mouvement religieux actuel. Il me semble que c'est la sibylle remplacée par la madone, mais l'ayant saluée de loin et appelée de ses vœux. Il me semble aussi parfois que j'entends le temps qui tombe goutte à goutte, et j'ai peine à me défendre d'un sentiment de mélancolie. Je voudrais quelquefois ne pas retrouver la vie passée avec toutes ses souffrances à chaque pas, mais je me méprise de cette impression, et elle se dissipe. Chère amie, je vous aime bien, vous m'aimez aussi; je crains que vous ne m'ayez trouvée moins aimable cet hiver, et je me rassure en me disant que quand l'amitié grandit, c'est comme l'enfance, elle gagne en force et perd un peu en charme. C'est de mon charme que je parle car vous n'avez rien perdu du vôtre.
A Madame la vicomtesse d*Haussonville.
Coppet, 11 juillet 1837.
... J'ai fini tout M. Hugo; mais cela me donne autant de peine à comprendre qu une langue étrangère ; il y a sûrement une imagination très riche, très féconde, mais il est privé du sens qui discerne entre le laid et le beau, le bien et le mal, ou plutôt son immense orgueil lui fait croire que tout ce qui lui passe par la tète, il a le droit de le dire. As-lu remarqué qu'il compare toujours le grand au petit, le beau au laid, l'idéal à l'humain, de sorte que ce n'est plus Tazur des j^eux qui ressemble au ciel, mais le ciel qui ressemble à un œil, une montagne à une épaule, elc.
C'est une poésie qui rabaisse au lieu de grandir, et puis, il a une imagination bizarre, et qui n'est point du tout naïve; il a le secret
de toutes ses singularités. C'est comme des gens qui, sans avoir aucune peur, se racontent des histoires bien sinistres. Il n'est ni de son temps ni de sa langue.
A Madame la vicomtesse d'Haussonville.
Coppet, 15 juillet 1837.
... 11 faut que je te dise qu'une phrase de tes lettres m'a fait de la peine. Tu me dis : « Je ne trouve pas comme toi, que Coppet ait gagné au change». D'abord, j'ai trouvé que tu n'avais pas réfléchi à mon impression.
Comment pouvais-je trouver en totalité qu'il ait gagné au change? Il est trop sûr que j y regrette ce qui en faisait Tornement. Il est trop sûr aussi que si l'on pouvait réunir à Coppet le mouvement d'esj)rit et d'intelligence le plus animé, avec la piété, ce qui serait certainement arrivé si mon frère avait vécu, et
2<i6 LETTRES DE LA DOCHESSE DE BROGLIE.
probablement aussi si ma mère avait vieilli, parce qu'elle s'approchait toujours plus de Dieu, il est trop sûr que cela vaudrait mieux que tout. Mais, cependant, s'il fallait choisir entre le mouvement d'esprit le plus brillant inoccupé de Dieu, et un sentiment de piété sincère et profond, mon enfant, qui peut hésiter à tête reposée entre les deux partis? Ce n'est . certainement pas ma mère qui eût hésité, car elle nous a toujours élevés dans la pensée que la piété la plus humble valait mieux que le génie, et je puis t'assurer que c'est àelle plus qu'àtouteautre, que jedois cette profonde conviction que la crainte du Seigneur, c'est la sagesse, et se détourner du mal, Tintelligence, comme le dit Job. Grâce à Dieu, il n'y a pas incompatibilité entre la piété et l'esprit, mais la meilleure preuve d'esprit que l'esprit puisse donner, c'est de se mettre audessous de la piété. Regrettons donc beaucoup ce qui manque à Coppet, et qui le sent plus que moi ? mais bénissons Dieu de ce qu'il a sanctifié par son amour ce lieu où il avait déjà répandu tant de dons. M. SchoU, dont tu dois te souvenir, me racontait l'autre jour qu'il
avait rencontré ma mère dans le monde à une époque où il était très mondain, quoique déjà desliné à Télat ecclésiastique, et qu'elle dit en le regardant : « 11 ne sera pas un bon ministre de l'Évangile, car il vit dans le temps, et un ministre de Dieu doit vivre hors du temps. »
Eh bien ! il y a une foule de mots semblables de ma mère, qui indiquent qu'elle sentait le prix de la vie religieuse mieux que personne. . Ma chère petite, je ne puis trop t'engager à proûter pour la réflexion du moment actuel.
Tu es calme de cœur et d'esprit comme de passion. C'est dans de tels instants qu'il faut faire provision pour la vie à venir, pour ces mauvais jours dont il y aura, j'espère, très peu pour toi, mais que cependant personne n'évite, parce que le temps tout seul les amène. Ahl mon enfant, puisses-tu recevoir ton Dieu sauveur dans ton cœur ! Dans peu de temps, tu sauras, par l'amour maternel, ce que Dieu veut dire quand il nous appelle ses enfants... Ton portrait reçoit les hommages de tout le monde, d'un air doux et affable.
A M. Guizot,
Coppet, 17 juillet 1837.
J'ai écrit à votre mère Tautre jour, cher ami, bien que je vous dusse une réponse, j'ai pensé que vous le trouveriez bon. L'idée que je peux faire quelque plaisir à votre mère, est une grande douceur pour moi. J'aurais bien aimé être près d'elle celte année, assister à voire première rentrée dans ce Val Richer, où déjà vous avez de si mélancoliques souvenirs. Le temps que François a passé à Broglie est celui où je le retrouve le plus souvent, si simple, si gai, si jeune. Je ne puis m'accoulumer à la pensée qu'il n'y est plus, elle me ressaisit comme toute nouvelle. Je sais bien que son souvenir vous rend plus particulièrement amical et occupé d'Albert. Il est dans ce moment au milieu des montagnes, il voyage
sans se fatiguer et en s'y plaisant. Quand il e?t parti, il toussait encore, mais moins; il n'avait pas d'autre mal ; dans ses lettres, il ne me dit rien de sa toux. Dieu seul sait l'avenir, heureusement, et toutes nos prévisions en crainte et en espoir sont bien trompeuses. C'est un grand repos que cette ignorance unie à l'abandon entre les bras de Celui dont la pitié est aussi infinie que la science.
J'étais fatiguée en quittant Paris, pas précisément de corps ni d'âme, mais dans une région intermédiaire; c'est précisément le lien de l'intelligence à l'être physique qui se faligue, du moins chez moi, sans que la sanlé s'en ressente, ni la raison non plus, j'espère, mais cela rend très incapable de toutes choses.
Je ne sais pas à qui la faute, cher ami, si nous n'avons pas causé, ce n'est certainement pas que vous soyez moins tendrement présent à ma pensée. Il m'arrive d'avoir moins de goût à parler de moi que quand j'étais plus jeune, et aussi moins l'idée que je puisse faire du bien aux autres. Mais pourtant je ne pense pas que cela soit la cause de ce que nous nous sommes moins vus, et je ne la sais pas.
Victor est très bien et fort entrain de travail; il s'est remis jusqu'au cou dans la pensée, comme s'il n'existait ni politique ni affaires dans le monde. Il me semble que celles d'Espagne vont bien mal ; les nôtres dorment, et il est à souhaiter qu'on ne les réveille pas pour la dissolution. Je reçois une lettre de l'abbé Bautain qui dit qu'on le tracasse pour envoyer les enfants de son institution au collège. Je vais écrire à M. de Salvandy, mais peut-être un mot de vous serait-il bien utile.
Ce pays-ci est toujours bien beau et, de plus, meilleur et plus heureux chaque année. La liberté religieuse y est à présent complète; le zèle très actif peut s'y développer, et il me semble adouci en même temps qu'il s'est répandu. Il y a vraiment beaucoup d'âmes dans ce pays, et la statistique qui se sert souvent de cette expression mal à propos serait bien appliquée ici.
M. Doudan est aussi fort en train de travailler et en très bonne disposition. Ma sœur est mieux, quoique encore bien pâle, mais elle a une vie doucement occupée. Paul est fort bien portant et bien gai ; il n'y a pour lui ici
ni passé, ni avenir dans sa pensée, mais un présent très gentil. Adieu, cher ami, je voudrais beaucoup de détails sur votre vie, nous en sommes avides. Donnez-nous-en et aimeznous. Ma sœur me charge de bien des souvenirs pour vous.
GVIII
A Madame la vicomtesse (THaussonville.
Coppet, 20 juillet 1837.
... J'ai lu les articles de M. de Girardin sur M. de Lafayette, que j'ai beaucoup aimés ; je trouve qu'il y a une très juste appréciation du caractère. Ses Mémoires sont un peu monotones. Il rapporte tout à une même idée, et cette idée n'est pas assez vaste ni assez désintéressée pour que tout s'y rattache, et quoique ce ne soit pas de l'égoïsme grossier, cependant le moi y joue un trop grand rôle... Je lis à présent le cours de droit naturel de M. Jouf-
27â LETTRES DE LA DUCHESSE DE BROGLIE.
froy, mais je trouve toujours moyen d'être dérangée, et cependant il y a terriblement de places vides dans mon àme. Ton père est, grâce à Dieu, aussi absorbé par le travail que si jamais politique n'avait existé pour lui.
C'est un grand bonheur dont il faut èlre reconnaissant; pourtant, je t'engage bien aussi à remercier Dieu d'avoir un mari qui a le temps de s'occuper de loi, car la vie est |)arfois bien difficile à sup[)orler avec le sentiment d'une complète inutilité pour ceux qu'on aime. On se demande quelquefois pourquoi Ton vit, et c'est bien mal puisque le bonheur de pouvoir plaire à Dieu et le glorifier devrait suffire à tout. Chaque âme reçoit ce qu'il lui faut pour son amélioration, et certainement avec le moins de souffrance possible. C'est ce dont je suis persuadée.
A Madame la vicomtesse (THaussonville,
Fribourg, 28 juillet 1837.
... Le pont de Fribourg est vraiment une très belle chose ; ce qu'il y a d'original, c'est que le pays est extrêmement sauvage et pittoresque, et que ce pont est, au contraire, tout ce qu'il y a de plus régulier et de plus civilisé. C'est Tempire des mathématiques au-dessus des rochers et des abîmes. M. Guizol triompherait ici, car vraiment l'homme a l'air d'avoir mis le grapin sur la nature. C'est une grande ligne, parfaitement régulière, soutenue par une infinité de fils très légers et très droits, au-dessus d'une grande vallée; quand on est au-dessous, on croit voir des danseurs de corde au-dessus de sa tête, mais ces danseurs de corde sont quelquefois une grosse diligence à six chevaux. Le pont, du reste, inspire une
parfaite sécurité; on ne comprend pas comment cela a été fait, mais une fois fait, cela parait parfaitement facile et assuré. Le paysage est très beau et ressemble beaucoup aux Pyrénées, en plus grand. La ville est bâtie tout en pente, et le fleuve, qui est très large, l'entoure de tous les côtés. Le malin, nous avons entendu Foi^ue; c'est plus merveilleux que touchant. Il imite tous les instruments, et, en particulier, les voix humaines ; il réussit à jouer des airs très vite, ce qui est une extrême difficulté pour un orgue. Même il en résulte qu'il joue des contredanses dans l'église, et l'effet était d'autant plus bizarre qu'il venait d'y avoir un service funèbre, et qu'au moment où cet air a commencé, un desservant de l'église a emporté le cercueil vide, tout couvert de crânes et d'ossements, et l'a mis sur ses épaules de l'air le plus guilleret du monde; à la fin, l'orgue a imité le tonnerre, et, en même temps, un chœur de voix humaines qui l'accompagnait, cela était vraiment très beau.
Ceci est le siège du catholicisme du xv° siècle, on ne rencontre que des habits de moines, de cordeliers, etc. ; il y a cinq couvents d'hommes
et quatre de femmes. Les rues sont pleines de madones et d'ex-voto.
Adieu, mon cher petit, tu m'as bien manqué dans cette course. Évidemment je n'ai plus goût aux voyages sans enfants avec moi. 11 y a aujourd'hui deux ans que le bon Dieu a sauvé la vie de ton père.
ex
A Mademoiselle Pomaret.
Coppet, 29 juillet 1837.
Chère amie, je vous remercie bien de la bonne lettre que je viens de recevoir, et qui me fait si bien vivre dans le lieu où vous êtes. Je vois que Louise est heureuse : du reste, ses lettres m'avaient appris sa disposition.
Quelle bonté de Dieu de m' épargner le sentiment de sa tristesse qui m'eût été bien insupportable. Ne trouvez -vous pas qu'en suivant l'éducation de la vie sur notre âme,
on est frappé d'une chose, c'est que ce que nous disons avec ardeur, la chose après laquelle nous courons, nous est toujours refusée, et, d'autre part, que ce que nous ne pourrions pas absolument supporter, nous est épargné. 11 est impossible, en examinant notre sort, de ne pas reconnaître toujours la main d'un ami, qui nous aime au fond, qui nous plaint beaucoup et cependant ne nous cède jamais mal à propos. On devrait bien étudier l'éducation de Dieu pour apprendre à bien élever ses enfants et cependant je crois que n'ayant pas sa toute-puissance et sa toute-science, il ne faudrait pas aller sur les brisées de la vie en ce genre, il vaut mieux se borner à ne pas le contrarier... M. Doudan a fait un bien bel article sur le scepticisme. De politique, nous n'y songeons plus, la morale, la métaphysique, à la bonne heure : mais on est trop occupé de savoir s'il y a quelque chose pour s'inquiéter des modifications de ce quelque chose s'il existe. On dit pourtant (s'il y a un on) que la Chambre (si elle existe) sera dissoute par des ministres qui certainement ne sont rien du tout. Ce
dernier point est évident. J'aurais bien des choses encore à vous dire, mais je les ajourne à la conversation. J'ai beaucoup réfléchi sur deux choses personnelles: la réalité de ma foi et le dépouillement de soi-même. Je me suis sentie pleine d'illusion à côté de piétés si graves et si belles malgré quelques travers.
Je trouve qu'il ne faut jamais se comparer aux autres, mais de se servir d'eux comme des moyens de nous sonder nous-mêmes.
A Madame la vicomtesse (THaussonville.
Coppet, 1" août 1837.
... Je reviens à ce que tu me dis dans ta lettre. Je crois que le Coppet d'autrefois, bien que disposé au sentiment religieux, était encore bien loin cependant de rendre à Dieu tout ce qui lui appartient. Il y avait beaucoup trop de mélange ; ma mère le sentait plus que perle
sonne, car elle me disait : « Ce n'est pas une atmosphère bonne pour ton âge » ; et, en effet, je dois à cette vie trop mondaine et trop agitée, la difficullé d'être heureuse que j'ai à peine vaincue à l'heure qu'il est. Ma mère ellemême était bien peu heureuse, parce que ses grandes facultés n'étaient pas encore entièrement réglées et soumises par la foi qu'elle avait. Elle le sentait bien, et je relisais l'autre jour des lettres d'elle à madame Necker où elle lui parle du mal qu'elle se fait à ellemême par le besoin de mouvement. Elle s'était de plus en plus calmée, et sûrement, si elle avait vécu, il ne manquerait plus rien à Coppet; car le progrès de l'âge d'une part, et le réveil religieux du monde de l'autre, qu'elle pressentait et désirait, l'auraient entièrement amenée à une foi pratique et vivante. Je comprends ton impression sur le mouvement religieux; il se peut, sans doute, que l'activité humaine se mêle aux meilleures choses ; mais, d'autre part, vois quel inconvénient il y a dans celle religion que, comme disait ma mère, « on met à part de tout à force de révérences » I Comment comprendre un sentiment profond
qu'on n'ait jamais besoin de manifester ni de faire partager au^T autres! Les catholiques se contentent souvent de formes, ou bien, c'est une action moins ouverte, voilà tout, et c'est souvent aussi un moyen d'action chez eux que de ne pas paraître occupés de religion. Cela ne m'empêche pas de reconnaître de très belles et bonnes choses en eux, et comme ils sont sous une autorité absolue, ils en ont les avantages, plus de régularité et de calme extérieur. La liberté est plus orageuse en religion et en politique. D'ailleurs, mon enfant, ce que je désire pour toi, ce n'e^-t point une préoccupation d'affaires religieuses, ce qui ne polirait en aucun cas venir que bien longtemps après que tu en aurais été préoccupée pour toi-même, mais je voudrais que la prière et la lecture de la Bible te fussent habituelles, que tu éprouvasses le besoin de remercier Dieu de ses dons, et que tu apprisses à lui confier tout Ion avenir, enfin que tu écoutasses sa voix dans l'Évangile et dans ton cœur, afin de le prendre pour guide et seul guide dans ta conduite...
A Madame la vicomtesse d'Haussonville.
Coppet, 3 août 1837.
... Dans la discussion avec mademoiselle Pomaret, je ne suis de Tavis ni de l'une ni de Taulre. Quand on contemple les œuvres de Dieu, on voit que l'utilité est loin d'être toujours le but, et si Dieu s'était demandé « à quoi bon cela? » nous n'aurions pas ces profusions de fleurs sauvages destinées à être jetées, comme dit l'Évangile, des fleurs du désert que personne ne voit et dont on ne peut profiter. Le beau est son propre but à lui-même et la vérité aussi ; mais ensuite c'est parce que rhomme est dépravé qu'il peut séparer le beau et le vrai de l'idée de Dieu ; cette idée devrait être présente dans toutes nos actions, comme la lumière luit sur tous les objets, comme l'air dans lequel on respire.
Nous devrions tout faire en Dieu, pour Dieu, par Dieu parce que nous devrions Taimer spontanément, et, certes, si l'amour humain a ajouté au génie des peintres et des poètes, Tamour divin n y nuirait pas. Dans notre état actuel, nous ne connaissons que deux manières d'être : ou nous nous absorbons dans les choses créées, par entraînement, ou nous nous contraignons par une idée de devoir, encore sèche et sévère, mais c'est que l'amour nous manque, l'amour qui ne se demande pas : à quoi sert cela? mais qui accomplit naturellement, spontanément, les actes de devoir, et qui, naturellement, spontanément, voit le reflet d'une beauté suprême et de la vérité suprême dans toutes les beautés et les vérités finies. Jusqu'à ce que nous en soyons là, il faut marcher, cahin-caha, en nous aidant alternativement du goût pour la chose même pour nous animer et du mobile lui-même pour nous sanctifier, mais cela fera toujours un être incomplet.
Nous avons du monde à dîner ce soir : je crois que je suis obligée de m'aider du mobile moral, car Tamour pour le prochain me manque pour l'instant.
A 3L Guizoi,
%\ octobre 1837.
Vous devez avoir eu des nouvelles de Louise par votre mère, cher ami ; je lui ai écrit après que les premiers jours après ses couches étaient passés, et bien passés. J'espère qu'elle a reçu ma lettre. En vérité, je ne suis pas beaucoup plus paresseuse, c'est que j'écris plus à votre mère, et qu'il me semble que c'est comme si je vous écrivais. Si je suis paresseuse, d'ailleurs, c'est, au contraire parce que je le suis moins ; bien que cela ait l'air d'un paradoxe; c'est vrai, je me suis mise à lire un peu davantage, parce que j'ai trouvé qu'on se faisait beaucoup de mal en négligeant trop les occupations intellectuelles ; on n'éteint pas la pensée, mais elle n'a pas assez d'aliment, et elle devient d'autant plus active et fatigante.
L'article sur Bacon * m'a mise en train de lire ses œuvres. Je lis aussi les Niebelungen qui ont du charme, bien qu'un peu monotones, et au-dessous de la réputation homérique que M. Schlegel leur faisait dans mon enfance. Enfln , j'ai recommencé à lire de l'allemand que je ne sais plus, et je trouve qu'une langue étrangère repose beaucoup parce que cela fixe l'allention sans faire penser, ce qui est toujours mon mal. Vous trouverez peut-être qu'il n'y paraît guère, car celte pensée ne produit pas grand'chose, mais cela ne l'empêche pas d'aller son train en dedans, et je voudrais tâcher de la détourner un peu au dehors afin d'éviter que, comme dit Pélraquc :
La meule mia semprc piu s'interna.
Je n'y parviendrai probablement pas, mais c'est égal. Voilà bien des confidences, mais fort innocentes ; bien que nous n'atteignions pas tout à fait le «siècle exigé d, à nous deux, nous en sommes bien près, et je me sens aussi à Taise dans mes quarante ans que si j'en avais