CXXXIII.-^A UNE BELIGIEUSE DE POBT-BOYAL
fait en celle-ci soient beaucoup plus considérables et plus contraires à notre avancement; car chacun sait qu'il vaudroit mieux ne point jeûner ou ne point travailler que d'être superbe, et môme que la paresse contribue à humilier Tftme^ au lieu que le travail et le courage qu'on a à se contraindre à faire des austérités, aident quelquefois à s'élever.
Je ne dis pas cela, ma très-chère sœur, pour blâmer l'affection que vous avez à Taustérité, mais pour la modérer, afin que cette modération vous fasse avoir recours à la pratique de la vertu qui vous est plus convenable à cause de vos infirmités, et plus nécessaire, puisque, comme je crois, vous avez plus d'ennemis au dedans que non pas au dehors.
Je ne reconnois pas d'autres défauts en vous que ceux que tous nous spécifiez vous-même, et vous le faites en des termes qui m'ont édifiée, parce qu'ils sont humilians; et j'ai remarqué aussi que vous ayant fait trois ou quatre fois des répréhensions assez fortes, il m'a semblé que vous les aviez prises en bonne part; c'est le moyen de vous opposer à Torgueil qui autrefois dominoit dans votre esprit, et qui y est encore, mais il n'y règne plus par la grâce de Dieu, puisque vous désirez qu'on vous aide à le surmonter.
Vous devez aussi veiller sur la liberté que vous prenez d'aller quelquefois en des lieux où Ton ne vous appelle pas; et pour discerner en ces rencontres si vous devez y aller ou non, ou bien si vous devez vous entremettre de quelque chose, pensez en vous-même si vous approuveriez que ma sœur Hichelle fit la même chose ; car vous ne devez pas être moins assujettie qu'elle, puisque pour être vraie religieuse, il se faut maintenir dans la même dépendance où Ton a été le premier jour, et se garder par ce moyen des péchés de la langue, des yeux, des mains, des pieds, de la volonté propre, comme dit la règle. Ce qui montre qu'il ne faut pas dire une parole ni faire un regard, ni un pas, ni une action que par Tordre de l'obéissance, et que toutes ces choses sont péch^ quand la volonté propre en est la source. C'est peu de chose de parler par surprise, de regarder, de marcher et d'agir inutilement; mais de se réserver la liberté de le faire, et de ne vouloir pas se retrancher de toutes ces choses qu'on estime légères, c'est s'é-
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loigner Yolontairement de la perfection religieuse et «e fiMiiitr un obstacle pour n'y arrirer jamais ; comme an contraire la résolution de se rendre exacte à tout et d'embrasser tous ks moyens pour s'avancer dans la perfection tient lieu de la fper* fection même, encore que d'ailleurs on tombe en beaucoup de fautes par infirmité et par tentation, pounru que la Tolonié en soit séparée.
Pour ce qui est de Tofflce diTin^ il n'y a rien qui déplaise tant à Dieu que de s'en acquitter mal, puisque la sainte Ecriture dit que eeluiAà est maudii qui fait tœuvrê éi Dieu négligemment. Pour éviter ce défaut, il faut toujours élever votre esprit à Dieu avant que de commencer, pour le supplier d'attacher votre cœur au ciel pendant que vous ferez celte action^ qui est Tunique qui se pratique dans le del où la louange de Dieu est continuelle, et qui ne doit être pratiquée dans la terre que par des âmes toutes célestes, c'est-àdire qui se séparent, autant qu'il leur est possible, de tootet les distractions de la vie présente lorsqu'elles doivent vaquer à cet exercice angélique et divin par lequel nous devona attirer les grâces de Dieu dans notre âme. Que si nous faisons des fautes dans une action qui doit réparer toutes les autres, quel moyen nous restera- t-il pour y satisfaire? Il faut donc être fidèle à faire quelque pénitence pour les fautes qu*on aura faites en disant son office , afin que cela n'aille pas plus avant, c'esl-à-dire qu'on ne s'accoutume pas à le dire mal; et qu'au lieu d'en emporter un esprit d'oraison et de recueillement, on ne contracte une insensibilité et un endurcissement de coeur qui donneroitdu dégoût de cette action, qui doit être notre amour et nos délices, comme il est dit dans les Constitutions.
Quanta la sainte communion, il la faut désirer continuellement comme le souverain bien de la terre, et rapporter toutes nos actions au dessein de nous y bien préparer, sans donner lieu à une trop grande crainte lorsque vous devez vous en approcher. Que si par malheur vous avez fait quelque faute notable ou volontaire (car tout ce qui est volontaire est notable), iltaudroit vous en retirer une fois; mais avec intention que cette privation qui nous doit être la plus sensible de toutes serve à réparer votre faute, afin de participer au plus tôt à
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cette viande céleste sans laquelle votre flme est languissante et sans soutien. C'est pourquoi nous la demandons tous les jours à Dieu comme notre pain céleste et divin, qui nous fait subsister dans la voie de Dieu et nous donne des forces pour combattre nos ennemis ; et c'est pourquoi Tesprit malin fait ce qu'il peut pour nous en éloigner, ou en nous donnant de trop grandes craintes^ ou en nous rendant négligentes à surmonter nos passions, et dans la pratique de la vertu, afin que nous n'en retirions pas le même fruit que les flmes qui s'en approchent avec amour et confiance, et qui joignent à cela le soin de s'y bien préparer, en retirent.
Il me reste à répondre sur ce que vous craignez de devenir délicate. Je vous dirais ma sœur, qu'encore que vous le deviez appréhender, il ne faut pas faire pour l'éviter des choses qui surpassent vos forces; c'est assez d'avoir attention à employer celles que vous avez à vous servir vous-même principalement. Et en ce que vous ne pourrez pas, éviter les superfiuités en n^exigeant rien que de nécessaire et ne se rendant pas difficile à conlenler. Je crois que vous serez toujours prêle à servir les autres quand vous en aurez le j^uvoir, et je ne vois pas que vous manquiez guère en ce point. Ce que vous avez le moins, c'est le recueillement et le silence; et pour cela, il faut éviter toutes Jes dissipations, et se rendre fidèle à la retraite intérieure et extérieure poury goûter Dieu, et apprendre à faire dans la terre ce qui sera notre seule occupation dans le ciel.
Je suis, ma chère sœur, entièrement à vous en Notre-Seigneur Jésus*Christ.
^— A la révérende mère Françoise, de la congrégation de Notre-Dame, à Rom^.
Elle lui expose ses sentiments sur les gr&ces et la miséricorde de Dieu sur Port Ro^, ain d'être aidée è l'en remercier ineestamnent.
Lumii26jutn4e54.
lia très-chère mère. Vous m'accablez de tant de civilités et de reconnoissance que vous ne me laisserez rien à vous dire pour vous remercier très-humblement de toutes les bontés quMl vous a plu de nous témoigner, et qui vous ont rendue
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capable de tous édifier de cette maison. Qoe i^ilest Trai que la bénédiction de Dieu y soit (comme nous sommes obligées de l'avouer^ à moins que d'être fort ingrates de la miséricorde de Dieu sur nous), il la faut toute attribuer à la conduite qu^il à plu à Dieu de nous donner, sans laquelle nous serions moins que toutes les autres, ayant en effet moins de fidélité et de correspondance à ce qu'on nous enseigne, que les autres n'en ont à ce qu'elles savent. C'est la connoissance et l'aveu de cette vérité qui nous obligent de souffrir «ivec humilité et patience toutes les choses qu'on dit de nous, sachant que, si elles sont fausses d'un côté , elles sont véritables de l'autre; étant aussi faux qu'on nous enseigne une mauvaise doctrine et que nous soyons dans l'erreur au regard de la foi, comme il est véritable, à notre grand regret, que nous ne pratiquons pas ce qu'on nous dit, et que notre charité n'est pas aussi sincère et aussi entière que notre foi. Je désire, ma très-chère mère, que vous receviez ceci dans la simplicité que je vous le dis, et que la créance que Yousy apporterez vousporte à demandera Dieu que la grâce dont il nous a prévenues ne soit pas vaine en nous, mais qu'elle y ait un entier effet; ce qui ne nous oblige pas a peu de choses, puisque vous savez par expérience que les conseils qu'on nous donne ne vont pas à moins qu'à ruiner tout ce qui est de nous, pour faire régner la grâce de Jésus-Christ dans nos âmes. C'est le sermon que H. Singlin^ous fit le jour de Saint-Jean dernier, sur ces paroles du même saint : // faut qu'il croisse (parlant de Jésus-Christ) et que je dimintte. Nous lui demanderons, ma chère mère , la même grâce pour vous, puisqu'il faut toujours croître et ne se contenter jamais de ce que Ton est, car c'est une parole de notre sermon, tirée de saint Augustin : Aussilôt que vous vous serez plu en vousmême, \ous êtes perdu. L'on nous dit aussi que tout ce que nous sommes dans la grâce n'est qu'un souffle du Saint-Esprit, qui souffle quand il lui plait et où il lui plait. Quelle grâce, ma mère, de n'avoir que des sermons si solides et si efficaces qu'un seul enseigne tout ce que l'on doit faire pendant toute la vie !
Je pensois ne vous écrire qu^un mot, mais quand je puis parler confldemment à quelqu'un de la miséricorde que Dieu
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nous fait en ce points je ne m'en saurois taire^ afin d'être aidée par les mêmes personnes qui connoissent notre bonheur à en remercier Dieu incessamment. Je vous supplie, ma trè»cbère mère, de joindre ma chère sœur Gertrude* avec vous pour cela ; son zèle et sa ferveur suppléera à notre lâcheté. Je la salue très-humblement, avec votre permissfon, et la supplie de ne pas tant penser à Port-Royal, afin d'être où elle est et où Dieu veut qu'elle soit, au moins présentement, et non pas où son affection la porte.
Je demeure votre très-humble et très- obéissante servante en Jésus-Christ, . Sœur AGNÈS DB Saint-Paul. R. ind.
Ha très-chère mère, madame d'Aumont m'a chargée de vous assurer de son très-humble service et de vous demander vos prières pour elle.
GXXXV.— A Mademoiselle Perdreau, à Blois*.
Sur le désir que celle demoiselle avail d*ètre religieuse è Port-Royal. Elle rengage à prier Dieu qu'il lui fasse connallre sa volonté.
De Port-Royal, ce 25 d'août \ 654 .
Ma très-chère sœur, Encore que nous ayons remarqué dans celle que vous avez pris la peine de nous écrire, que vous
^ l«a sœur Marguerite de Sainte-Gertrude Du Pré, religieuse de It congrégation de Noire-Dame. En 4649, elle «ut Toccasion de parlera M. hinglin, et souhaita venir ï Port-Royal. Deux ans après, on It nt sortir du monastère oii elle était, pour accompagner une religieuse du même ordre qui devait aller prendre les eaux de Saint-Paul à Rouen. Ce fut au retour de ce voyage qu*elie vint voir la mère Anf^élique, qui la plaça quelques mois chez les religieuses de Liesse, k Pans, jusqu à ce qu'elle eût son obédience pour entrera Port.Royal.
< Mademoiselle Perdreau étant à Paris (en 4 650) pour un procès, entendit par hasard, à Port-Royal, un sermon de M. Singlio dont elle fut touchée. Connue de madame d'Âumont, elle souhaita de voir par son moyen la mère Angélique. La conversation édifiante de la mère lui ins*
{lira un grand désir de se retirer à Port-Royal. Si elle avait voulu, la mère 'aurait fait entrer sur-le-champ. Mais elle demanda du temps, et retourna (nrtager un petit bien qu'elle avait avec son frère : c'était en 4654. Elle vint à Port-Royal en 1654, prit l'habit cette même année, et fit profusion en 4655. La mère Angélique la reçut gratuitement. Son nom de religion éuil Marie de Sainte-Dorothée. Elle devint dans la suite célèbre par ses intrigues et fut à la tète des schismaliques dans les troubles du Formulaire ; elle a été la première tbbesse intruse de Port-Rojal.^Elle eu morte le 4 janvier 4 695.
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avez encore plus de volonté que vous ne nous en aviez témoigné de vive voix d'être religieuse en cette maison^ et que la ferveur que Dieu vous donne pour cela vous fait désîfér de l'exécuter bientôt^ nous croyons néanmoins vous devoir encore représenter que vous devez beaucoup considérer devant Dieu si vous avez autant de proportion pour cet état, comme vous y avez d'inclination. Si vous étiez plus jeune, et que vous eussiez moins de pratique de la vie dévote et vertueuse que vous n'en avez depuis plusieurs années, je croirois qu'étant bien appelée de Dieu, vous pourriez aisément vous former pour la religion ; mais ayant de Tâge et beaucoup de réputation de prudence et de sagesse, ce n'est pas une chose si aisée de se réduire comme un enfant dans un noviciat où Ton ne vous considérera pas plus qu'une autre ; et peut-être que toute la capacité que vous avez ne sera pas de celle qu'on demande en religion, et qu'ayant pu servir ailleurs, vous serez inutile ici. Je sais bien, ma sœur, que ce n'est pas l'emploi que vous cherchez, mais plutôt l'humilité et la dépendance. Néanmoins encore qu'on soit dans ces résolutions, il est à craindre qu'avec le temps on se trouve étonnée de se voir dans une vie si diflTérente, et que le bien qu'on pouvoit faire dans un autre état ne soit un sujet de tentation, particulièrement pour n'avoir pas suivi les avis d'un directeur qui vous propose une chose bonne et meilleure en un sens que celle que vous voulez embrasser, puisque c'est plus de servir aux autres et à soi-même que de ne servir qu'à son âme propre. Ce que vous devez donc faire, ma chère sœur, c'est de vous démettre de tout devant Dieu, et de lui dire comme saint Paul : Seigneur, que voulez-vous que je fasie ? Après cette prière que vous ferez trois fois le jour un mois durant, il y aura sujet d'espérer que Dieu vous fera con- Qoitre, par le mouvement quHl donnera à votre cœur, ce qu'il demande de vous. Que si vous n'avez point d'autre pensée que celle que vous exprimez dans votre lettre, je ne doute point que notre mère ne vous soit favorable, car elle fait ce que Notre-Seigneur dit dans l'Évangile, de ne refuser point celles qui viennent à elles par Tesprit de Dieu. Tout dépend donc de l'attirer en vous, ce que vous ne pouvez mieux faire que par le dépouillement que je vous propose, qui ne doit pas être par