CXLI.— A la sœur Marie-Dorothée de llncamation Le Conte
qui avait été envoyée à Port-Royal-des-Champs pour y faire la fonction
de prieure *.
Elle lui parle de madame d*Aumout. — Elle se réjouit des bonnes dispositions où Dieu la met. — Mademoiselle Pascal entre quelques jours à Port-Royal.
{Du jour de iaitU Charles, 4 f lov^mbr^ 4654 .]
Ma très-chère sœur^ Vous avez bien fait d'écrire d^abord à madame d'Aumont^ cela vous exemptera de le faire si souvent^ après lui avoir rendu vos premiers devoirs. Elle a eir votre lettre fort agréable^ et vous auroit récrit^ si elle ne fût point demeurée malade d'un grand rhume qui lui prit au sortir de vêpres le jour de la Toussaint. On les avoit dites dans le chœur : je ne sais si la voûte récente lui fit ce mal. Elle pensa étrangler la nuit de vendredi d'un mal de gorge. Elle fut saignée hier : nous espérons que ce ne sera rien.
Bien me prend d'être non pas malade^ mais attaquée d'un
1 De la sœur Catherine de Saint-Jean, madame le Maître.
s Cette sœur ne fut établie titulaire prieure de Port-Royal-des>Champs qu'à la fin de 4653. Depuis le rétablissement de Port-Royal-des-Champs, en 4648, cette place avait été remplie parla mère Madeleine de Sainte- Agnès de Ligny. On la fit revenir à Pans vers la fin de novembre, parce qu'elle avait la fièvre quarte.
accident extravagant, qui est de ne pouvoir remuer les mâchoires tous les matins^ qui est cause qu'on me tient dans une boUe^ ce qui me donne du temps pour être auprès de madame d'Aumont. Si vous entendez dire que j^aurai été saignée et purgée^ vous saurez que ce n'est rien que cette petite incommodité qu'on fait valoir comme mes autres maux^ dont une autre ne feroit pas pire mine.
Je suis bien aise que vous fassiez une neuvaine pour madame d'Aumont, et pour les fins que vous me mandez. Je l'ai dit à M. Singlin qui en a ri^ et qui m'a dit qu'il n'y avoit point de danger de le dire à madame d'Aumont. C'est qu'il est bien aise qu'elle voie que plusieurs personnes s'aperçoivent de son défaut. Je ne l'ai pu faire néanmoins, parce qu'il y avoit un mot qui l'eût choquée, qui est que vous n'êtes pas fâcliée d'être séparée d'elle. Hors cela le reste est trèsbien, et je vous supplie de me l'écrire quand vous aurez fait la neuvaine, qui est que vous l'aurez faite afin qu'elle n'ait plus l'esprit dans Pamertume, et qu'il plût à Dieu lui faire goûter sa douceur, et qu'il fait bon le regarder et le suivre en toutes choses. Je vous dis vos propres termes parce qu'il me semble que vous n'en sauriez dire de meilleurs; et je crois que cela lui agréera et la touchera.
Je le suis, ma chère sœur, de ce que vous dites que la grâce de Dieu vous épouvante de vous avoir mise dans une paix tout entière , et dans le désir d'être toute votre vie abandonnée à Dieu sans réser>'e. C'est ce que vous avez cru qui vous étoit impossible; et il l'étoit aussi, si vous l'eussiez espéré de vous-même. Hais c'est ne pas croire en Dieu que de s'imaginer qu'il ne peut pas fléchir notre volonté et la faire rendre à tout ce qu'il veut. Je me promets de sa bonté qu'il vous donnera la liberté d'esprit qui nous élève au-dessus de toutes les passions humaines, et de toutes les bornes que l'on met aux opérations de la grâce qui triomphe en nous, comme dit saint Paul, quand il lui plait.
Madame d'Aumont vous salue : elle auroit pris plaisir à vous écrire toutes les nouvelles. Les deux filles qui sont entrées sont mademoiselle Pascal, et la dame de madame de laBessières; cellen^i est en la même qualité que ma sœur
GXLII. — ^A LA SOBUR MARIB-CUARLOTTB DS SAINTE -CLAIEE. M3
de Beauregard^ c'est-à-dire^ pour faire une retraite ; je crois qu'elle [réussira mieux que l'autre, étant fort franche et fort bien intentionnée.
Pour mademoiselle Pascal^ encore que M. Singlin eût résolu qu'elle n'entreroit points H. de Rebours Ta emporté. On lui mit rbabit le jour de la fête, en suite de quoi elle a été à tout l'office et au réfectoire, sans qu'il ait été besoin de la conduire, car elle a tout à Theure compris le son de la cloche et les chemins, en sorte qu'on la prendroit pour une ancienne postulante, mais simple comme un enfant et sans aucune façon. Je Tai déjà mortifiée à la conférence de ce qu'elle avoit les jambes Tune sur l'autre ; elle Ta reçu à merveille ; c'est dom« mage qu'elle n*est en état d'avoir un voile noir, puisque tout le reste y est Elle s'en retourne dimanche au soir pour leurs affaires. M. de Rebours vouloit qu'on la retint; mais M. Singlin, pour imiter la sagesse de Dieu, veut que tout se fasse suavement et sans effort.
Adieu, ma très-chère sœur ; je suis toute à vous.
GXLn.— A la sœur Marie-Charlotte de Sainte-Glaire Amauld d'Andilly, à Port-Royal-dos-Ghamps.
Bile doil regarder comme une grâce de Dieu d'avoir été envoyée à Port- Royal-d^-Cbamps ; ce changement lui sera avantageux, s'y étant soumiM par obéissance et avec bonne volonté.
Dimanche 5 novembre (4654 ).
Ma très-chère sœur, Je vous remercie très-humblement d'avoir rendu pour moi mes devoirs à ma sœur Catherine de Saint-Jean S mais je vous avois priée de dire un Deprofundis, parce qu'il faut croire que les âmes en ont besoin, et non pas les traiter en saintes ; si elle Tétoit, elle ne laisseroit pas de vous savoir bon gré d'avoir offert des prières à Dieu pour elle, puisqu'il faut toujours se mettre au dernier lieu, et supposer que les autres y veulent aussi être.
Je vous sais bon gré de l'estime que vous faites de votre solitude ; vous devez estimer votre voyage une grflce singulière
^ Madame le Maître, morte te 22 janvier 4654, à Port-Royal-des- Champs.
que Dieu vous a voulu faire pour vous renouveler au temps de votre baptême et de votre profession^ afin que vous commenciez votre année de majorité ' dans un esprit plus sérieux et plus rel)gi)3ux^ en vous éloignant des bassesses, des mollesses et des inutilités à quoi votre esprit se porte, et dont j^espëre que Dieu vous fera la grâce de vous retirer par ce changement ; car toutes choses réussissent à bien à ceux qni aiment Dieu, comme je crois que vous faites; et vous avez sujet de vous consoler dans cette créance. Dieu vous ayant fait la grftce de quitter de bon cœur pour Tamour de lui des personnes que vous aimiez ; et quoique vous Fayez fait par obéissance, c'està-dire par obligation de le faire, néanmoins la bonne volonté que vous y avez apportée a rendu votre action toute libre, en sorte que vous pouvez dire à Dieu : Je vous sacrifierai volon^ tairement. J'espère que votre joie, votre satisfaction et votre paix augmenteront toujours, et qu*ayant éprouvé combien il est avantageux de se laisser conduire, vous n'aurez le reste de votre vie aucune difficulté à vous rendre à tout ce que l'on désirera de vous.
J'approuve fort que vous fassiez le lit de ma sœur Marie Dorothée*, pour lui épargner son temps; il lui faut faire du feu soir et matin pour sécher la chambre ; c'est un privilège de PorIrRoyal de faire bon feu parce qu'on en a besoin*, et que Dieu a donné du bois qui ne coûte guère. Je suis toute à vous, ma très-chère sœur.
Je vous supplie de présenter mon très-humble salut à M. de la Place ', quand vous le verrez.
GXLIII.*-A la sœur Marie-Dorothée de llncamation Le Conta,
à Port-Royal-des-Ghamps.
Sur divers sujets. —Il faut faire toutes choses avec matarilé.
(Veri le 10) novembre 4654.
Ma très-chère sœur. Nous ne demandons pas mieux, sinon
1 La soear Marie-Gliarlotte de Sainte-Claîre allait entrer dans sa yiogtcinquièroe année.
* La soeur Marie-Dorothée de Tlncamation Le Conte.
* A. Amauld, le docteur. Ou le trouvera plusieurs fois encore désigné sous ce nom d'emprunt.
GXUll. — A LA SCEUR M AftlB- DOROTHEE DE L'iMGARNATlOM . 205
que vous n'ayez rien à dire de nouveau de votre disposition^ c'est-à-dire qu'elle persévère comme elle a été depuis votre changement. Il n^est pas le temps de parler de vous^ ayant à parler des autres; la charité que vous ferez en cela couvrira vos fautes, ou plutôt elle les anéantira, puisque les plus grandes sont d'être resserré dans soi-même^ et de ne vouloir pas perdre son âme pour la gagner.
Je vous ai toujours bien dit que si vous étiez à notre place^ vous feriez ce que vous n'approuviez pas cfue nous fissions. Vous voyez maintenant que vos lumières étoient des ténèbres^ et qu'on ne peut exhorter les autres comme il faut^ sinon par la même exhortation par laquelle on est exhorté^ c'est-à-dire^ en se soumettant soi-même pour exiger justement la soumission des antres.
Je ne puis me résoudre d'envoyer les lettres de M. A.^ qui sont des originaux, sinon par un carrosse et en les mettant es mains de personnes sûres. Je les tiendrai toutes prêtes pour cela.
Je ne me lie point à faire commencer les Saints ' à la saint André; au contraire, je me repens d'en avoir eu le dessein qui étoit trop précipité, et je reconnois ce que dit M. Singlin^ qu'il faut faire toutes choses dans une certaine maturité qui amortit l'activité de l'esprit humain, et qui attire une bénédiction de Dieu sur les choses dont on s'est mortifié quelque temps. Ha sœur Angélique * n'est pas«en état de pouvoir trans* crire, ayant toujours mal aux yeux, et de présent un gros rhume^ outre les emplois qu'elle a. Quand Dieu voudra com^ muniquer ce trésor^ il donnera le tem|»8 et des pei-sonnes pour y travailler. Il fait bon ne vouloir rien que de sa main, et dans les momens qu'il a mis en sa puissance.
Nous avons chanté Te Deum ce matin après la messe^ en actions de grâces de la convalescence de notre mère '. H. de Saint-Cyran * a mandé que toute la maison devoit une grande
* Les Considérations de M. de Saint-Cyran, sur les fêles des saints.
* La sœur Angélique de Sainl-Jean Ârnauld d*Andillj.
* La mère Angélique Arnauld.
^ L*abbé de Barcos, abbé de Saini-Cyran, neveu du célèbre Du Vergier de Hauranne; il succéda à son oncle dans cette abbaye. Voy. Mémoire de Lancelol, tome 4 , p. 266.
reconnoissance à Dieu de nous Tavoir conservée. Si on ne le peut chanter chez vous, au moins le faudra-t-il dire tout droit. Nous devrions n'avoir d'autre prière en la bouche, pour tant de sortes de faveurs que Dieu nous fait.
Mademoiselle Pascal supplie très-humblement qu'on prie Dieu pour sa délivrance, et la conversion de Monsieur son frère et de cette demoiselle qui l'a tant persécutée : ce sont les trois choses qu'elle désire le plus. Je vous supplie de la recommander. Et moi/ ma chère sœur, que je ne vous trompe point ni personne dans l'attente qu'on a que je m'acquitte bien des prières qu'on me demande envers Dieu ! Je le supplie que ses miséricordes vers vous soient sa louange éternellement.
Je salue très-humblement ma sœur Madeleine-de-Sainte- Agnès ^
GXLIV.— - A la sonr Marie-Dorothée de llhoamation Le Conta.
Elle lui témoigne la sympathie qu'elle ressent pour elle : elle loi soubûte de crottrepr les influences continuelles de la grâce. — Mn« d'Aumont la remercie ae la neovaine qu'elle avait faite pour elle.
^9 novembre (h ^\),
Ma très-chère sœur^ Il me semble que vous me parlez et que je vous parle^ encore que nous ne nous écrivions point; le langage des cœurs s^exprime sans paroles^ et bien mieux qu'avec des paroles que Ton ne peut pas toujours dire^ au lieu que l'union des âmes est continuelle. J'éprouve cela sensiblement à votre égard : depuis que votre cœur s'est entièrement ouvert pour Dieu, et qu'il a rompu les bornes qui empêchoient la liberté de son esprit en vous, il me semble que nous ne sommes plus qu'une même chose, et que la communication n'y peut rien ajouter, sinon une consolation sensible que Dieu permet bien que l'on se donne quelquefois l'une à l'autre, pourvu qu^on ne manque point pour cela à ce qui est plus nécessaire. Et c'est ce qui m'afait vous supplier de ne me point écrire que fort rarement, sachant bien que votre temps n'est plus à vous, et qu'il ne vous en peut guère rester après les devoirs de votre obéissance*
' DeLignj.