‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 130 sur 246 · CLXII.— A Mademoiselle Perdreau, à Blois · texte numérisé non relu

CLXII.— A Mademoiselle Perdreau, à Blois

Sur les calamités de la guerre. — Elle Texhorte à faire mourir en Dieu tous ses désirs, el à calmer sou esprit en adorant Dieu qui peut en un instant changer toute la fi^e du monde.

30 avnl 4652.

Ma très-chère sœur^ je viens de recevoir votre lettre du 2^ courant, qui nous apprend que vous n'avez point reçu nos dernières; je ne me souviens plus de la date, mais ce fut dès le premier ordinaire après avoir reçu les vôtres, où vous nous mandiez que vous aviez vu madame de Saint-Ange, qui s'étoit offerte de vous garder avec elle jusqu'à ce que la cour vint i Paris. Vous fîtes fort bien, ma chère sœur, de ne pas accepter cette ofl're, car vous auriez fait bien des tours, et ne seriez pas plus assurée de venir ici que d'être demeurée à Blois. Le temps est si malheureux qu'il n'y a aucune ^parence que vous osiez entreprendre ce voyage, et les personnes même qui ont plus de sujet d'espérer de la sûreté, n*en trouvent plus du tout sur les chemins. 11 faut donc attendre la paix au lieu où vous êtes, et offrir à Dieu la privation de ce que vous désirez, afin de contribuer quelque chose pour obtenir de sa divine bonté qu'il lui plaise d'apaiser sa colère contre nous. Car il n'est pas rai-

sonnable dans une calamité si publique de vouloir recevoir des consolations^ non-seulement des temporelles, que lésâmes qui sont à Dieu refusent en tout temps^ mais aussi des spirituelles qui sont plus dignes d'être demandées à Dieu que les autres. Vous honorerez cependant Texil de Jésus-Cbrist en Egypte, et vous Ty accompagnerez avec la sainte Viei^ et saint Joseph» votre protecteur^ que j'espère qui vous amènera ici devant le bout de Tan de ifotre dévotion. Lisez dans F Amour de Dieu, du bienheureux évêque de Genève, ce qu'il dit du trépas de la volonté, et tout le livre neuvième; vous y trouverez tout ce que Dieu veut que vous pratiquiez maintenant, en y joignant une ferme confiance que quand vous aurez fait mourir en Dieu le désir qu'il vous donne de ne vivre que pour lui dans ce monastère, il donnera à ce désir une vie nouvelle en le faisant ressusciter du tombeau où votre fidélité l'aura eiMeveli^ jusques au temps qu'il plaira à Dieu qu'il vive et qu'il reçoive sa dernière perfection. Cependant nous vous regarderons déjà comme notre chère sœur, de même que les anges regardoientles saints Pères^ qui étoient dans les limbes^ comme leurs concitoyens, quoiqu'ils fussent séparés d'eux pendant plusieurs siècles.

Je vous donne une pensée de M. de Saint-Cyran pour vous entretenir, qui est que : a Dieu peut en un instant et par une seule pensée changer toute la face du monde. » Il n'y a qu'à le regarder et l'attendre sans s'ennuyer. C'est le plus grand honneur et la plus grande déférence qu'on lui sauroit rendre, et une preuve qu'il habite dans le cœur. Voilà, ma chère sœur^ de quoi calmer votre esprit^ en adorant Dieu qui permet toas les maux que nous voyons pour des fins qui honorent sa grandeur infinie, n'y pouvant rien avoir qui ne se rapporte à cela, puisqu'il est dit que le ciel et la terre sont remplis de sa gloire, sans que la malice des hommes et des démons le puisse empêcher.

Je suis en son amour, ma très-chère sœur, entièrement à vous, et votre très-humble servante ,

Sœur Agnès, R. ind.

GL\m. — A MADEMOISELLE PKRDBBAl!. 235

GLXin.— A Mademoiselle Perdreau, à Blois.

Pratique de dévotion po«r les fêtes de U Pentecôte et du Saint-Sacrement. — Elle lui donne quelques avis sur Temploi de son temps, la compassion pour les pauvres, et le gémissement sur les crimes qui se commettent.

2Ô mot 4652.

Ma très-chère sœur. Nous avons reçu votre dernière du 6 de mai. Je suis bien aise que vous ayez reçu les nôtres, afin que vous ne doutiez pas du soin que nous avons de vous continuer les assurances de notre affection^ qui ne diminuera points quelque retardement qui arrive à voire entrée^ puisque c'est TEsprit de Dieu, qui est partout^ qui nous lie ensemble^ de sorte que la présence des corps peut bien apporter plus de consolation, mais non pas plus d'union qui subsiste dans un principe tout spirituel. L^on nous a appris une dévotion en l'honneur de la fête que nous achevons aujourd'hui, qui est de se disposer à recevoir le Siaint-Esprit en la compagnie de tous ses amis, parce que c'est un mystère de société et d'union ; nous ne vous avons pas oubliée en qualité de notre chère sœur et parfaite amie^ et je crois que vous aurez eu les mêmes sen*timens à notre égard. Nous allons entrer dans l'Octave de notre grande fête où nous ferons la même chose; et j'espère que Dieu vous regardera comme fille du Saint-Sacrement, puisque vous êtes déjà consacrée dans votre cœur à la vénération perpétuelle de ce mystère sacré, auquel nous appartenons par une faveur spéciale de sa miséricorde.

Pour ce qui est de l'emploi de votre temps^ vous avez bien jugé que nous ne faisons point céans d'ouvrages curieux. Notre mère désire que vous appreniez la musique, si cela se peut commodément. Ce n'est pas qu'on la chante céans, mais on dit que cela dresse la voix pour le plain-chant, etquand vous n'auriez pas la voix bonne, vous pourriez apprendre la science, pour la montrer à d'autres. C'est fort bien fait de vous occuper pour les pauvres, dont il y a un si grand nombre ; et c'est aussi une action de piété et de justice tout ensemble de ressentir leurs misères, et de pleurer avec ceux qui pleurent et qui souffrent par excès. Nous sommes en un temps où il fî^ut être

236 LETTHES DE LA MÈBB AGNÈS.

revêtu des entrailles de miséricorde pour le prochain, si nous voulons que Dieu nous ouvre les siennes.

Et pour ce qui est des crimes qui se commettent contre Dteuy ce doit être Tobjet de notre douleur et de nos lannes, quoiquMI soit vrai que Dieu est toujours Dieu^ c'est-Â-dire infiniment rehaussé par-dessus les injures que lui font les hommes. C'est pourquoi la charité des bienheureux n'en est point attristée^ au lieu que celle des âmes qui vivent sur la terre en gémit continuellement. 11 faut tftcher^ ma chère sœur^ d'être de ce nombre-là^ puisque nous sommes en religion pour pleurer les péchés du monde et les nôtres. Je vous demande, s'il vous platt, vos prières pour une personne que nous affectionnons beaucoup, qui en a un très-grand besoin.

Je suis, ma très-chère sœur, entièrement à vous.

Sœur Agnès, R. ind.

Page 1