‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 131 sur 246 · CLXIV.— A Mademoiselle Perdreau · texte numérisé non relu

CLXIV.— A Mademoiselle Perdreau

Sur un accident arrivé k soo frère.^II faut adorer la volonté de Dieu,

qui doit régner sur tons nos sentimens.

De PortnRoycU, ce%% jutn 4652.

Ma très-chère sœur. Je vous écris à Pheure même que je reçois votre lettre, étant fort touchée de l'accident que vous me mandez de monsieur votre frère. Je me console avec vous de ce qu'il vous reste de l'incertitude d'un si grand malheur. Ce sont les plus justes afflictions de la vie que de pleurer ceux qui meurent avec peu d'apparence quMls soient en état de trouver miséricorde devant Dieu, quoique ses jugemens soient quelquefois favorables à des âmes qu'il a difiTéré de convertir jusqu'à l'instant de leur mort. J'espère, ma chère sœur, que Dieu vous fera la grâce de lui rendre en cette occasion ce qu'il demande de vous, en adorant sa sainte volonté, qui doit régner sur tous nos sentimens, non-seulement sur ceux de la nature, mais sur ceux même que la charité donne et que Dieu veut que l'on ait pour ses proches, en désirant incessamment leur salut et en le remettant aussi entre les mains de Dieu, qui est le seul sauveur et le libérateur des hommes. Nous disions il y a peu de temps dans notre office que le grand-prêtre Héli,

CLW. — A MADEMOISELLE PERDREAU. ^il

quand un prophète lui vint dire de la part de Dieu que ses deux eofans mourroient tous deux en un jour^ il répondit : Best le Seigneur, qu*il fasse ce qu'il trouvera bon devant ses yeux. C'est ce que nous devons dire, ma chère sœur^ lorsque Dieu ne nous accorde pas la vie spirituelle et la conversion de ceux pour qui nous le prions, et ainsi demeurer dans la paix et dans la douleur tout ensemble , afin de satisfaire par cette paix, qui n'est qu'une soumission entière aux ordres de Dieu, à Tamour que nous devons avoir pour sa divine majesté, et par la douleur, à Tamour qMe nous sommes obligées d'avoir pour notre prochain en regrettant son malheur, qui est une des causes pour lesquelles Notre-Seignenr a dit que bienheureux sont ceux qui pleurent. Votre musique ne convient pas avec votre deuil; mais comme vous ne l'apprenez pas pour votre satisfaction, et que vous avez pour cela des raisons que Dieu approuve, vous offrirez à Dieu le soin que vous y apportez, et je crois qu'elle tiendra lieu de gémissement pour le salut de celui dont vous êtes en peine. Je désire, ma chère sœur, de le regarder devant Dieu comme s'il étoit mon propre frère. Je vous supplie de faire le même d'un de mes neveux qui mourut hier ^ Je vous recommande aussi deux de nos sœurs qui sont extrêmement malades, et une de nos petites pensionnaires*, âgée de neuf ans, qui se meurt; elle communia hier pour la première foison viatique.

Je suis, ma très-chère sœur, en l'amour de Jésus-Christ , Votre très-humble et très-afiTectionnée servante^

Sœur Agnès de Saint-Paul, R. ind.

Page 1