CLXXXIV. — A LA SOEl'R MARIE-DOROTHÉE DE L'INCARNATION
à la veille de la perdre^ et vous de la gagner ; cliacun se réjouit à son tour et s'attriste de même; ou^ pour mieux dire, on fait tous les deux ensemble, parce qu'on a, ou sa propre joie qui est mêlée de la tristesse des autres, ou sa propre tristesse qui est tempérée par la joie de ceux qu'on aime quasi autant que soi-même, je n'ose dire autant ou plus^ comme on dit d'ordinaire, purce que je craindrois de mentir, sachant que j'ai tant d'amour-propre qu'il excède celui que la charité nous donne pour autrui. C'est pourquoi ma sœur Philberte a bien raison de ne m'aimer plus qu'autant qu'il faut, puisque je supplée abondamment aux diminutions d'amitié que l'on a pour moi. Je la congratule de la liberté où elle se trouve, et dans laquelle j'ai tant désiré qu'elle fût; mais il m'a été impossible de lui persuader; ce qui nous fait bien voir que Dieu seul se fait entendre aux âmes, parce qu'il ouvre les oreilles de leur cœur. Dites-lui, s'il vous platt, que nous demanderons aujourd'hui à Dieu qu elle commence une seconde année dans une disposition solide et ferme, qui Téloigne autant de la mollesse des sens comme elle y a adhéré pendant cette première année : que si cela avoit toujours été comme il est à présent, qu'elle ne seroit plus postulante; néanmoins puisque Dieu l'a permis ainsi , que nous espérons qu'elle en sera meilleure novice.
Pour voire fille, si elle en est là d'avoir une oraison extraordinaire, il faut qu'elle se prépare à être longtemps postulante, car c'est une étrange chose qu'une spiriluahté enseignée par les P. C. Cela s'en pourra aller peu à peu comme celle de ma sœur Jeanne Colombe*, qui n'a rien valu jusqu'à ce qu'elle ait tout oublié ce qu'elle avoit appris, quoiqu'il fût bon en soi-même. Le Chemin de la perfection de sainte Thérèse ne lui peut faire que du bien ; mais il ne lui faut pas donner le Château ni la Vie de la sainte. Saint Jean Climaque parle de l'oraison d'une manière qui ne trompe personne, et qui en fait concevoir une très-grande estime. Vous savez que toutes les dévotes perdent céans leur dévotion, et il faut que cela soit ainsi ; mais par malheur celle qui devroit succéder ne vient
4 Sœur Jeanne de Sainte-Colombe Luillier.
pas toujours, et on demeure sèche sans avoir ni Tune ni l'autre. Eicepté nos trois sœurs d'hier \ qui sont des âmes d'oraison^ mais d'une oraison qu'elles ne sentent pas elles-mêmes^ parce qu'elle est continuelle. Nous devons des actions de grâces à Dieu de nous les avoir données, car certes ce sont des personnes rares pour la solidité de la vertu. M. Singlin sentoit bien cela dans son sermon, car il les prêcha miraculeusement bien, et on voyoit qu'il avoit son compte en elles.
Je ne sais si vous avez su la maladie de votre bonne amie ma sœur Catherine-Eugénie * : elle a été en péril ; j'ai cru que notre mère vous l'avoit mandé, mais je suis coupable de ne l'avoir pas fait : elle se porte beaucoup mieux et espère d'aller à la messe dimanche. Ha sœur Angélique de Sainte-Agnès ' se laissa tomber hier sur une montée; elle se blessa extrêmement; elle est mieux de la recette de ma sœur Anne-Eugénie \
Je vous supplie très-humblement de prier Dieu pour moi, pour un étrange démêlé que notre mère me laissera sur les i3ras, qui est de déposer ma sœur Angélique de Saint-Paul ' de Toffice de chantre. Une seule i>ersonne est capable de bien donner de la peine.
M. Singlin est de vrai très-atténué et épuisé, mais comme il a une bonne nature, un peu de repos le remet. Nous en avons parlé à tous nos messieurs • avec bien de la doléance; ils promettent bien de l'épargner à l'avenir. Nous faisons une neuvaine pour lui, où nous disons seulement l'antienne: Salvator mundi, salva nos omnes, et deux oraisons.
« Le 42 juin 4653, la mère Angélique écrit de Porl-RoyaUdes-Champs : « Je n*ai été que trois semaines à Paris.... Nous y avuns fait trois professes, « et donné Tliabit à madame de Saint-Ange, qui s'appelle ma sœur Anne « deSainte-Eugéuie.... ■ Lettres, t. Il, p. 332.
L*une de ces trois professes était la sœur Jacqueline de Sainte-Eupbémie Pascal; Tautre, la sœur Marguerite de Sainte-Oertrude du Pré; la troisième, la sœur Marie de Sainte- A Idegonde des Pommares. Ce fut M.âv Sainte-beuve qui les reçut à la profession.
' Sœur Catherine de Sainte-Eugénie, converse.
• Sœur Angélique de Sainte-Agnès de Marie de la Falaire. ^ Madame de Saint-Ange.
'Sœur Marie- Angélique de Saint-Paul deThoudeBonœil. Elle est morte le 20 avril 4657.
* Les solitaires de Port-Royal.