‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 151 sur 246 · CXCVI.—A one religieuse de Port-Royal, après sa profession · texte numérisé non relu

CXCVI.—A one religieuse de Port-Royal, après sa profession

Sur les emplois qui causent de la distraction, et sur la soumission

avec laquelle il faut 8*en acquitter.

(Vers le commencement de septembre 4653.)

Ha très-chère sœur, J'espère que Dieu vous aidera dans les emplois que vous aurez par l'ordre de Tobéissance, et que les distractions que vous y aurez ne seront que dans les sens. Celles-là ne sont pas à craindre, mais bien celles qui procèdent du cœur, lorsqu'on n'est pas assez soumis à l'obéissance, et que la répugnance qu'on y a cause des inquiétudes qui empêchent le recueillement ; au lieu que les distractions passagères, qui naissent des occupations que Ton a, ne peuvent pas empêcher que le fond de l'esprit ne soit attaché à Dieu, en quoi consiste la véritable attention à Dieu. Car comme ce seroit peu de chose d'avoir des pensées de Dieu dans Tesprit,

284 Lsrrus de la mère agnès.

si d'ailleurs on étoit attaché à soi-même et à sa propre ToloDté; il n'importe pas aussi de ne rien penser de Dieu, pourvu qu'on s'occupe à bien faire ce qu'il demande de nous. Et quand on fait cela fidèlement, on se fortifie davantage en un demi-<|uart d'heure qu'on se met devant Dieu, quand on ne peut en avoir davantage, que si on demeuroit longtemfis en sa présence avec moins de disposition à sa sainte volonté.

L'on nous a dit qu'on vous avoit mise avec lesenfans, et que c'étoit ce que vous appréhendiez le plus. Si Ton regardoit bien Dieu en toutes choses, on ne craindroit non plus les unes que les autres, puisque nous sommes également incapables de les exercer selon Dieu ; et lorsqu'il nous y emploie, il ne lui est pas difficile de nous donner ce qu'il faut pour celles qui sont plus importantes que pour les molAdrcs. Tout ce qui en peut arriver, c'est que l'on vous en ôtera si vous n'y faites pas bien, et vous aurez le profit de l'humiliation d'en avoir été jugée incapable. C'est pourquoi on devroit craindre davantage les choses à quoi Ton réussit bien, de peur d'y prendre de la complaisance.

Si vous vous laissez conduire dans tout ce qu'on demandera de vous, il vous en arrivera comme de votre changement de lieu : toutes vos difficultés se termineront dans la paix, et vous trouverez Dieu dans toutes choses. Nous sommes dans l'espérance de vous voir bientôt^ ; ce sera une petite joie que vous n'auriez point eue si vous fussiez demeurée ici. Ainsi Dieu tire de nos peines un sujet de nous consoler et de nous récompenser, et on ne fait jamais rien pour lui qu'il ne récompense au centuple.

Je vous supplie, ma chère sœur, de me continuer la chsirité que je sais bien que vous me faites de vous souvenir devant Dieu de mes besoins qui sont en grand nombre. Quand vous n'auriez pas le loisir d'y penser, c'est assez que vous en ayez le désir, car Dieu voit non-seulement ce que nous pensons, mais aussi ce que nous voudrions penser.

Vous avez été heureuse de servir cette petite * qui est allée à

^ La mère AgDès deyait aller à Pon-Royal-des-Cliamps à la fia de a; septembre.

' * « Marie Goillard.

CXGVII. — A MADEMOISELLE PERDREAU. 285

Dieu. H. de Saint-Cyran dit que la première chose que les âmes font quand elles sont devant Dieu, c'est de demander des grâces pour les personnes qui les ont assistées. C'en est déjà une de ce que vous êtes si touchée de celle que Dieu lui a faite à sa mort. On ne faisoit pas grand compte d'elle pendant sa vie^ et Dieu Ta relevée en sa fin en lui donnant des dispositions extraordinaires.

Je suis toute à vous, ma très-chère sœur^ et voire trèshumble servante.

CXCVIL— A Mademoiselle Perdreau.

Elle lui donne quelques avis» et des nouvelles de Port-Royal.

{fers le 40 on 45 septembre 4653.)

Ha très-chère sœur, J'ai pitié de vous voir dans la langueur, pour le désir que vous avez de revenir avec nous ; et je m'en réjouis d'ailleurs pour l'assurance que nous en prenons que voire cœur est attaché à la vocation que Dieu vous a donnée, puisque vous êtes hors de là en un état violent. Que si votre timidité vous rend encore interdite à votre retour, nous y aurons moins d'égard, puisque ce ne sera rien qu'un contrepoids à votre zèle, et comme de la cendre sur le feu pour vous tenir dans l'humilité. Vous ne devez pas vous retirer de la communion tant que vous faites, principalement étant retirée comme vous étAs) vous la devez faire les dimancheset les fêtes, et le jeudi quand il n'y a point de fête dans la semaine. Tous vos exercices vont fort bien; ne vous y attachiz pas trop néanmoins pour les faire aux mêmes heures quand il vous arrivera quelque engagement à autre chose.

Vous avez fort bien deviné que ma sœur Marie-Luce étoit une des novices; elle ne l'a pas été néanmoins, parce qu'en même temps il fut nécessaire d'envoyer des sœurs à Port- Royal-des-Champs, où il y avoit quantité de malades, et on l'a choisie pour cela parce qu'elle est de bon service, et on a cru que ce retardement pour un tel sujet la disposeroit encore « mieux. 11 n'y a eu que ma sœur Philberle qui a pris Tbabit; ^

â86 LETTRES DE LA MËRE AGNES.

VOUS avez oublié celle-là, mais vous avez bien jugé de ma sœur Valentine :elle sortit le 2 de juillet. Ma sœur Justine est aussi à Port-Roy a1-des-Champs^ qui pourra joindre ma sœur Marie de Sainte-Luce. Ma sœur Elisabeth de Sainte-Agnes et ma sœur Marie-Thérèse sont reçues pour la profession; Ton espère qu'elles la pourront faire le jour de saint Mattliieu.

Il est mort à Port-Royal-des-Cbamps une des petites sœurs, c'est la petite GuiUard; elle a fait sa première communion en viatique, et douze jours après elle demanda à communier une seconde fois^ ce qu'elle ût la nuit dont elle mourut le lendemain. On lui demanda ce qu'elle vouloit qu'on dit de sa part à son papa et à sa maman ; elle répondit qu^elle mourroit bien contente^ et qu'elle prieroit bien Dieu pour eux. Elle a dit d'autres choses semblsd)leSy qui ont bien donné de la consolation et de l'édification. Ses petites sœurs d'ici' ont chanté un service pour elle^ toutes seules. Elle avoit prié les petites de Port-Royal de bien prier Dieu pour elle^ parce qu'elle Tavoit beaucoup offensé ; et c'étoit néanmoins une enfant fort innocente et fort docile ; elle avoit onze ou douze ans. Ma sœur Marguerite Gertrude^, leur maîtresse^ est fort malade. Nous avons aussi M. d'Alençon', notre confesseur, qui a été à l'extrémité, il commence un peu à revenir. Je vous supplie de prier Dieu qu'il nous conserve ces deux personnes.

Notre mère se porte assez bien ; elle vous salue et vous assure qu'elle vous tient au nombre de ses filles. Vous ne doutez point, ma très-chère sœur, de ce que je vous suis, qui n'est point capable de changement, sinon en mieux, puisque les œuvres de Dieu doivent être parfaites, et je mets de ce nombre la liaison qu'il m'a donnée avec vous^ qui suis, votre très-humble et affectionnée servante,

Sœur Agnès, R«« indigne.

* Les pensionnaires de Porl-Royal de Paris.

s La sœur Marguerite de Saiute-Gerlrude du Pré.

s Toussaint d*Aiençon^ prêtre du diocèse de Lisieux, pendant 40 ans habitué de la paroisse Saint-Médard, et depuis 4636 confesseur de Port- Royal. 11 est mort en 4666, Agé de 70 ans.

CXCVUi. — A LA SUbttt MAUIË-DUUOTUÈE DE L'INCARNATION. ÛHI

CXGVin.— A la sœur Marie-Dorothée de rinoamation Le Conte.

Au sujet de son voyage à Porl-RoyaMes-Cbamps. — Les sœurs Marie de Sainte-Thérèse Collard et Elisabeth de Sainte -Agnès Le Féron font pro< fession le 21 septembre.

23 septembre (4653).

Ma très-cbère sœur. Je ne sais point encore le jour que nous partirons, et je ne le demande point, afin de pouvoir dire que je n'en sais rien *; c'est pourquoi tous ferez s'il vous plait votre chapitre, et moi les miens du noviciat. Il y a quatre jours que les livres sont empaquetés et portés au tour pour vous les envoyer; Je crois que vous les aurez reçus maintenant. Pour les originaux volants, Je vous les reporterai dans notre cassette. Je suis bien fàcbée de ma sœur Gertrude. Nous avons eu une courte joie aussi bien que de M. d'Alençon, qui est bien plus mal qu'il n'étoit il y a dix jours.

Il est certain qu'il faudroit dire matines plus bas et plus légèrement quand on est si peu. Je pense que ma sœur Geneviève excéderoit à prendre l'un sur l'autre si on la laissoit faire; car c'est ainsi qu'on dit dans leurs maisons. L'on sortit céans samedi* à quatre beures, mais il y eut de la précipitalion tant à prendre les versets trop vite, qu*à sonner les deux coups l'un sur l'autre. Or, ce Jour-là, la férié du samedi en carême, qui est la même chose, a accoutumé de durer Jusqu'au quart. Je crois que votre espace est plus long que le nôtre*

Ha sœur Marie de Saint-Laurent est fort mal d'une fièvre continue avec vomissement, et un commencement de dyssenterie. Il ne le faut pas encore dire à mademoiselle de Sainte- Maure jusqu'à ce que la maladie soit formée, car ce n'est que de samedi au soir.

Les professions se sont faites le mieux du monde, quoique les deux filles fussent si mal qu'il y avoit à douter qu'elles en pussent sortir. On croyoit que le moins qu'on les pourroit ménager, étoit de les faire communier à la première messe, et

> La mère Agnès, aui écrivait ceci le matin, ne fut avertie qu'après le dtner qu*elle parlait à l^ort-RuyaUdes-Champs. * Samedi des Qualre-Temps.

de ne se point mettre à genqux à VOra pro me; mais elles n'oDl fail ni Tun ni l'autre ai n'ont élé dispensées de rien , la ferveur de ma sœur Thérèse Ta fortifiée^ et celle de notre mère a soutenu ma sœur Elisabeth. M. Sioglin a fait un sermon superlatif^ et le plus fort qu'il ail jamais fait^ au dire de H. de Sainte-Beuve^ en une semblable occasion, quoiqu'il fût fait en faveur de la plus foible qu'on estimoit être ma sœur Elisabeth; mais je crois qu'elle l'emportera à l'avenir pardessus l'autre, au moins selon le corps^ car elle est levée dès cinq heures drue comme une mouche^ et Tautre est toute plate dans son lit.

Je vous donne le bonjour^ ma très-chère sœur. Je suis toute à vous et à ma sœur Angélique et^ la malade, sans oublier ma sœur Harie-Charlolte.

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