‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 159 sur 246 · CCVI.^A la sœnr Marie-Dorothée de rincamation Le Conte · texte numérisé non relu

CCVI.^A la sœnr Marie-Dorothée de rincamation Le Conte

Sur divers sujets.

Mardi matin (18 fwvembre 4653).

Ma très-chère sœur. Ne cherchez point le premier cahier, nous Pavons apporté ; c'est votre copie que j'ai laissée à ma sœur Angélique. Votre paquet est tombé entre les mains de madame d'Aumont qui Ta ouvert pensant que ce fût de mademoiselle Perdreau : elle n^a rien lu, à ce qu'elle a dit, et il la faut croire et ne rien trouver mauvais de ses amis ; et j'aurois grand tort de sa part, puisqu'elle fait tout ce qu'elle peut en toutes choses pour ne me point fâcher.

J'ai une grande joie du mieux que vous trouvez en ma sœur Praxède. Je l'avois bien recommandée sans la nommer à nos deux sœurs novices* qui ont été bien ferventes. J'avois trouvé fort mauvais sa cachotterie à ne vous point parler de son renouvellement, et je sais bon gré à ma sœur Angélique* de l'avoir condamnée. Cela méfait voir que vous vous communiquez, dont je suis bien aise. L'esprit malin avoit bien opéré, eu vous faisant agir Tune vers l'autre avec sagesse, mais non pas avec charité, au moins une charité qui n'est point resserrée dans son propre sens. Je ne trouve pas que vous ayez manqué d'entendement dans la réponse que vous avez faite à ma sœur Praxède, ou plutôt d'avoir changé de discours quand elle vous parla de ce que madame d'Aumont lui avoit dit. Ce fut fort bien fait de ne pas entrer dans son sens, et de dissi-

1 Les sœurs Marie de Sainte-Luce et Anne de Sainte-Cécile, qui prirent rhabit de novice le dimauche, 46 novembre 1653. * Sœur Angélique de Saint-Jean.

CCYI. — A LA SOBDR MAItfB-DOROTHÈE DB l'iKCARNATION. ^9

mu 1er son dépit. On se trouve toujours bien de ne se point éclaircir avec ces personnes qui sont soupçonneuses; il les faut relancer jusqu'à ce qu'elles parlent ouvertement, et lors on sait bien leur dire ce qu'il leur faut^ et les rendre confuses de leurs finesses. Je pense qu'il n'y auroit point de danger que vous lui disiez^ quand elle vous parle avec interdiction , que vous la trouvez fort fermée, et que tant qu'elle sera de la sorte, vous n'aurez rien à lui dire, et qu'il vaut mieux qu'elle ne parle point jusqu'à ce qu'elle ait le cœur ouvert. On peut les pousser à bout en cette manière, sans toutefois leur dire tout ce qu*on pense d'elles.

Je pensois que vous m'auriez trouvée à votre égard dans une grande sécheresse, et je croyois que notre voyage vous eût été inutile, dont j'étois bien humiliée. S'il a été autrement, je n*ai garde de m'en rien attribuer, car je n*ai point senti qu'il soit sorti aucune vertu de moi. Hon rhume m'a donné loisir de penser à bien des choses à mon égard que je n'approfondissois point auparavant. Ce sont les retraites des personnes comme nous, qui sommes toujours dans le tracas, que les maladies. J'ai été dans une grande solitude, car notre mère m'avoit défendu de dire un seul mot. Madame d'Aumont étant malade de son côté, elle vint hier et dimanche dîner à notre chambre, et y demeura jusqu'à quatre heures ; elle est presque hors de son rhume.

J'envoie le livre de ma sœur Unefrède et son bréviaire. Je la supplie très-humblement de prier Dieu pour moi. Je salue très-humblement toutes nos chères sœurs, particulièrement mes sœurs Anne de Saint-Augustin* et Marie de Saint-Fran* çois*. Voici les lunettes de ma siBur Unefrède.

Je suis toute à vous, ma très-chère sœur, avec mille remercieraens de ce que vous m'offrez notre mère, que je ne vous offre pas seulement, mais je vous la donne'.

i Sœar Anne-Gertrade de Saint- Augustin Gamier. * Sœur Marie de Sain l- François Grimuull.

' La mère Angélique. Elle pariit de Paris le 24 novembre, alla coucher à Gif, et arriva à Port-Royal-des-Champs le 25.

CCVn.— A Mademoiselle Perdreau» à Amboise.

Elle lui témoiffoe sa charité, et la rassare au sujet de sa timidité natarelle. Elle lui donne quelques nouvelles de Port-Royal.

De PorURoyal, 22 novembre (1 653).

Ha très-chère sœur, Je ne sais comme vous pouvez avoir de la retenue à nous écrire, ne pouvant douter que nous n'ayons de la consolation de recevoir vos lettres, après les assurances que je vous ai données tant de fois, que nous vous regai^dons comme une de nos cbères soeurs^ à qui nous ne sommes pas moins unies dans votre éloignement, que si vous étiez encore avec nous. Ce sera M. Singlin qui vous déterminera pour votre retour, et si cela dépendoit de moi et qu'il ne fallût pas avoir égard à des choses à quoi je n'entends rien\ je vous dirois de prendre des ailes comme une colombe pour voler et vous reposer dans ce port.

Vous m'avez fait peur^ ma chère sœur^ de me dire que vous vous trouviez comme sur le bord du précipice; mais j'ai eu envie de rire de ce que vous expliquez que ce grand péril c'est l'appréhension de vous trouver dans le même étonnement à votre retour où vous avez été la première fois. C'est à quoi je m'attends aussi bien que vous; mais je ne m'en étonnerai point, sachant bien qu'on ne peut pas changer son nature r^ et que ce n'est pas un vice d'être timide en la manière que vous l'êtes^ au lieu qu'il y a grand danger d'être fort assurée, parce que cela ne se trouve guère dans une novice sans présomption. C'est un avantage que d'avoir affaire à des personnes craintives, parce qu'il n'y a rien à faire qu'à les encourager, qui est une chose plus facile et plus agréable que d'avoir à rabattre celles qui s'élèvent trop. Consolez-vous donc, ma chère sœur, d'avoir un défaut qui n'est pas des pires, et qui ne vous empêchera pas d*êlre du nombre de ceux à qui le Fils de Dieu dit dans l'Evangile : Ne craignez pas , petit troupeau, car il a plu à votre Pire de vous donner un royaume.

* Ces choses auxquelles il fallait avoir égard étaient quelques biens que Mil* Perdreau avait à partager avec son frère.

CCVIl. — A MADBM018BLLE PERDUtAU. 301

Ces premières paroles, ne craignez point, témoignent que ces âmes choisies de Dieu éioieni dans l'éionnemeni et la crainte. Prenez celte consolation pour vous, ma très-chère sœur , et dites-vous à vous-même : Pourquoi éles-vous triste, mon âme, et pourquoi me troublez-vous? espérez en Dieu, car je le confesserai encore. Je retournerai d'où je suis sortie, et je redouhlerai mes actions de grâces de ce que Dieu aura renouvelé sa miséricorde sur moi.

Je ne manquerai pas de vous recommander aux prières de vos sœurs du noviciat. 11 y a deux novices nouvelles de dimanche dernier * qui sont ma sœur Marie deSainte-Luce et ma sœur Anne-Cécile'. Notre mère a eu votre lettre fort agréable^ mais elle n'a pu vous répondre, parce qu'elle est sur son départ pour P. R. des Champs'. Nous y avons fait un voyage de six semaines avec madame d'Aumont, et il n'auroit pas tenu à elle ni à moi qu'il n'eût été plus long, tant ce lieu est agréable pour sa solitude, et pour je ne sais quel esprit de religion qu'on y goûte avec une tranquillité merveilleuse. Nous avons laissé soixante-quinze personnes, et nous en avons retrouvé ici plus de cent quinze, car il en est entré six pendant que nous n'y avons pas été, tout cela sans préjudice de votre place qui ne sera point remplie que de vous-même, quand vous tarderiez encore autant que vous avez fait, ce que je ne crois [las pourtant. Ha sœur Harie-Angéhque de Sainte-Thérèse^ a été fort malade et elle l'est encor^; je vous supplie de communier à son intention le jour de sainte Luce qui est le jour qu'elle a reçu l'habit Tannée passée. Nous avons une sœur ancienne qui est toute mourante, je vous la recommande aussi et toute la maison, dont vous êtes un membre. Je m'assure, ma chère sœur, que vous ne m'oubhez pas en particulier, comme celle

t 46 noyembre.

* Sœur Anne de Saiiite-Oéciie Boioer?oi$e. Elle esl morte le 8 novembre 4709, àirâgede80;iDS.

lique de Saiut-Jeau, el seconde sous-prieure^ la sœur Agnès de Sainle- Thècle Haciue.

* Ëile avail reçu Thabit de novice le 4 ;i décembre 4652.

dOÎ LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS.

qui devroit être la plus avancée dans la voie de Dieu» afin d'y conduire les autres; mais il y a beaucoup à dire que cela ne soit; j'ose dire seulement que Dieu me donne le désir de servir les âmes qu'il me met enlre les mains, pourvu qu'il me donne sa grâce pour cela. Je suis en lui, ma très-chère sœur^ entièrement à vous^ et votre très-humble servante^

Sœur Agnés^ R. indigne.

Notre mère vous salue de tout son cœur et vous assure qu'elle vous tient pour sa fille^ et qu'elle espère que vous le serez bientôt.

Souvenez-vous, ma chère sœur, que nous n'usons point de ces termes de Révérende et de ces grands espaces de papier; cela tient du monde et non de la reUgion, où tout doit être dans la simplicité.

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