‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 172 sur 246 · CCXXXI.-->A LA SOELR MARlE-ANGÉLtQUE DE SAINTE -THÉRÂSE · texte numérisé non relu

CCXXXI.-->A LA SOELR MARlE-ANGÉLtQUE DE SAINTE -THÉRÂSE

deux dernières, elles ne vous feront guère de tort, puisqu'il n'y a que celles qu'on conserve volontairement qui affoiblissent l'âme^ au lieu que celles qui sont passagères lui font plus de bien que de mal, en lui faisant connoitre ce qu'elle est, et le besoin qu'elle a de Dieu^ qui est seul immuable.

Je me réjouis de l'espérance que vous avez de communier le jour de saint Denis; c^est retourner à la source que de prier ce saint, qui nous a apporté la foi, de nous obtenir la charité sans laquelle notre foi seroit inutile. C'est la robe nuptiale dont nous devons être revêtues pour participer au banquet de l'Évangile de cette semaine \ Je suppose^ ma chère sœur, que vous l'avez, puisque vous aimez Dieu ; mais je désire que vous l'aimiez encore davantage, afin que votre robe soit plus riche et que vous ne demeuriez pas au dernier rang. Il vous sera avantageux que je me serve de la permission que vous me donnez de parler de vous à quelqu'une des personnes qui sont ici S puisque ne le pouvant faire qu'à celles qui vous aiment beaucoup, cela réveillera leur 'charité et les obligera de faire quelques violences à Dieu, de celles que sa bonté veut qu'on lui fasse pour lui ravir par force les grâces qu'il a peut-être résolu qu'il ne vous feroit point que par cette voie. C'est la plus humble de l'Église, et qui est réservée pour ceux qui n'ont pas bien usé de Jeur première grâce. Soyez donc bien aise que l'on se charge de vos misères, ce qui ne peut être sans les savoir par vous-même, afin qu'elles soient dignes de miséricorde, puisqu'il n'y a personne qui la mérite moins que celles qui cachent le besoin qu'elles en ont, en se mettant au rang des pauvres superbes qui sont en horreur à Dieu ; au lieu que ceux qui sont humbles dans leur pauvreté sont l'objet de ses libéralités, ne pouvant mettre plus sûrement les dons précieux de sa grâce que dans les âmes qui ne s'en approprient jamais rien.

Je vous supplie, ma chère sœur, quand vous verrez M. Singlin, de lui demander sa bénédiction pour moi. Que si voits l'oubliez pour n'avoir attention qu'à la grâce que vous rece-

* xix« semaine après la Pentecôte.

^ A Port-Royai-de^-Champs, oii la nère Agnès était k ceUe époque.

T. I. fi

338 LITTEE8 DB U MÈR£ AGNÈS.

vrez par lui^ je me contenterai de prendre part à la vôtre et d^en remercier Dieu comme s'il me la faisoit à moi-même^ puisque je ne vous regarde point séparée de moi, ayant plu à Dieu que nous fussions unies en tant de manières.

[.—A la sœur Elisabeth de Sainte-Agnès le Féron.

Attendre la récolte de la bonne semence dans les âmes. — U faat s'approcher

souvent de Dieu.

Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement !

Jeudi 4 2 novembre 4 654.

Ma très-cbère sœiir^ Je vous envoie votre lettre de H. Singlin, que j'ai retrouvée. Elle vous fera souvenir combien Dieu vous a prévenue denses bénédictions^ en vous faisant aimer et rechercher de si bonne heure une conduite si salutaire, et qui vous devoit faire croître dans là vertu avec l'âge. Que s'il vous semble que vous n'avez point avancé depuis^ ce n'est pas à dire qu'elle vous ait été inutile et que cette semence divine soit étouffée, mais je veux croire plutôt qu'elle est réservée pour un autre temps. Les blés qu'on jette dans la terre ont besoin d'un hiver pour prendre racine; de même il faut que les âmes passent par des tentations et des dégoûts avant que de porter le fruit des vertus. Vous êtes maintenant^ ma trèschère sœur, dans cette fâcheuse saison ; il faut espérer qu'elle passera, et que les beaux jours de la grâce donneront la joie à votre cœur; mais cependant il faut vous garantir le plus que vous pourrez des grandes froidures de cet hiver spirituel^ en vous approchant souvent de Dieu, qui est le feu qui fait fondre nos glaces. Un seul regard vers lui est capable de nous échauffer; une petite prière, un bon désir, un gémissement de se voir si froide à son service, tout cela sont des bûchettes qui allument un petit feu qui peut devenir fort grand par le souffle du Saint-Esprit. Sommes-nous si misérables, ma très-chère, de nous laisser mourir de froid» ayant du bois pour nous chauffer, à quoi il ne manque qu'une allumette pour le faire brûler ? C'est ce que dit TÉcriture sainte.

CGXXXIII.— 'A LA MÉaB MARIE-DOROTHÉE Dl L'iNCARNATION. 339

que le paresaux meurt de faim parce qu'il néglige de porter la main à sa bouche.

Je me sens obligée de prier Dieu plus particulièrement pour vous ce mois-ci^ parce que j'ai tiré sainte Elisabeth. Je la trouve admirable en toutes choses^ et surtout dans Fardeur qu^elle avoit pour Dieu dès son enfance. Je ne lui demande pas néanmoins qu'elle vous en obtienne une semblable, car la grâce observe les proportions^ et ce seroit faire une trop grande violence à votre naturel de le rendre si fervent; mais ce qu'elle ne peut manquer de vous donner^ parce qu'autrement elle ne pourroit subsister en vous (je dis la grâce), c'est une fidélité à faire sans sentiment les mêmes choses que la ferveur fait faire aux autres. Vous êtes vous-même^ ma très^ chère, la preuve de ce que je vous demande, car vous êtes religieuse, et vous Tavez été non pas avec cette passion sainte qui y porte la plus grande partie des autres, mais par Tesprit de la foi, qui vous a persuadée que votre salut étoit attaché à cette condition. Priez donc Dieu souvent qu'il vous augmente cette même foi, qui vous élève au-dessus des difficultés que vous rencontrerez dans la suite. Quand vous aurez posé ce fondement, vous élèverez Tespérance au-dessus, et la charité sera le comble. Demandez-la à Dieu pour moi, ma très-chère, encore que vous pensiez que vos prières ne sont pas bonnes. Je crois au contraire que toutes celles que vous oflirez à Dieu lui sont agréables, mais je crains que vous en fassiez trop peu.

Notre mère * m'ordonne, en lui demandant permission de vous écrire, de vous saluer de sa part et de vous dire, en attendant qu'elle puisse vous faire réponse, d'avoir bon courage et que tout ira bien. Je suis, ma très -chère sœur, entièrement à vous.

CCXXXm.— A la mère M arie-Dorotliée de rincamation Le Conte,

prieure de Portp-Royal-des-Champs.

Sur la première élection de la mère Marie-des-Anges Suireau, abbesse

de Port-Royal.

[Novembre) 4654.

Notre mère vous écrit que ce sera dimanche que vous ferez

1 La mère Angélique, .

340 LKTTRRS DE LA MÈRE AGNÂS.

votre élection. Nous chanterons un Veni Creator pour vous, et vous nous rendrez la pareille quand ce sera à notre tour.

Je suis tout à fait mal contente du mauvais usage que nos sœurs ont fait de ma conûance ' ; je n'ai pas encore appris les particularités de ma sœur Augustine, que nous envoyâmes coucher sans lui parler tant elle étoit mal.

Je vous mandai hier que vous étiez seize vocales, et il n'y en a (|ne quatorze.

Si vous ne dilatez votre cœur% ma chère mère^ Dieu ne vous donnera guère ; il resserra sa main qui est ouverte pour vous remplir de bénédictions^ et il faut dire dans un esprit d'amour : Voluntarie sacrificabo libi. Je crois que Texhorlation de M. de la Place ' vous aura élevée au-dessus de vos sens^ qui sont infatués de longue main. Je dirai pour vous : Illustra fadem tuam super ancillam luam.

Je crois qu'il faudra que vous chantiez Te Deum quand vous saurez l'élection^ et que vous baisiez la main de la mère abbesse par une lettre que vous composerez^ signée de toutes les sœurs élisantes. Vous la pouvez tenir toute préle^ car maudit est celui qui fait l'œuvre de Dieu avec iardiveti et négli^ gence.

Je suis toute à vous de tout mon cœur \

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