CCXLVI.— A la mère Marie-Dorotliée de llncamation La Conte
prieure de Port-Royal-des Champs.
Il Tautélre préparé ^ la privation aussi bien qu*âi Tabondance.— Elle souhaite que M. Arnauld achève quelques considérations pour Toctave du Sainl- Sacremenl qu*il avait commencées.
Vers le t févriemebb.
Ha très-chère mère, Il faut vous témoigner que dans notre prospérité* nous ne vous oublions pas^ et que nous avons beaucoup de joie d'apprendre que vous êtes capable de tout, que vous savez, comme saint Paul nous l'apprend, être élevée et être abaissée, avoir de Vabondance et souffrir le besoin. Je mets^ ma très-chère mère, rabaissement et l'indigence dans votre état présent, puisque saint Jacques dit que le frère humble se doit glorifier en sa hautesse; et le Sage dit aussi que le pauvre suffit à soi-même. Ce qui nie fait inférer que vous et moi n*avons point cette hautesse et cette suffisance qui n'appartiennent qu'à celles qui sont particulières. Mais puisque Dieu ne nous veut pas dans cet état, il faut tâcher de lui plaire dans celui où nous sommes, en nous perdant continuellement nous-mêmes^ c'est-à-dire en renonçant à nos intérêts pour ceux de la charité.
Ma sœur Ang. a écrit à M. de la Place * pour son entrée an noviciat, et elle lui demande quelque instruction. Je n'aime point cela, parce qu'il ne le faut point détourner. Son instruc-
> La mère Angélique éuit à Paris.
9 Le docteur Arnauld.
tion seroit qu'il lui donnât la suite de ce qu'il lui envoya Tannée passée^ qui sont des considérations pour Toctave du Saint- Sacrement sur les sept demandes du Pater. Il n'y en a que deux de faites; il est vrai que c'est dommage que cela demeurt imparfait^ car cela est très-beau et très-utile. Vous lui en parlerez^ s'il TOUS p^it^ afin que s'il avoit la bonté de vouloir contenter cette enfant^ qu'il ne se mit pas à faire autre chose ; mais qu'il faut, ce me semble^ qu'à présent ou à Tavenir il achève ce petit ouvrage^ afin qu'il ne lui arrive pas ce qui est dit dans l'Évangile de celui qui avoit commencé de bfttir une tour, puisqu'il a. Dieu merci, de quoi l'achever.
Je crois que la mère Angélique vous mande Tétat de ma sœur Marguerite' qui est toujours très-mal, néanmoins le médecin ne la juge pas désespérée.
Je suis toute à vous, ma très-chère mère, et à ma sœur Angélique de Saint'Jean. Je vous supplie que je salue très-humblement madame de Saint-Simon, en attendant que je me donne l'honneur de lui écrire.
GCSXLVn.— A la mère Marie-Dorothée de rincamation Le GonU,
prieure de Port-Royal-des-Champs.
Sur 11 mort de U sœur Margiieriie Prisque de FAscensioD, et la vertu
de la mère Marie-des-Auges, sa sœur.
Sainte Agathe (5 février 4 655).
Ma très-chère mère. Notre chère sœur* vous dira toutes nos nouvelles ; elle s'en va avec regret, non pas qu'elle ne veuille bien de tout son cœur, autant qu'elle le doit, rendre ses devoirs à sa bonne mère% mais elle auroit voulu emporter un voile noir : ainsi Dieu nous suscite des répugnances et des peines, par les grâces mêmes qu'il nous fait; car il lui a fait désirer de venir au noviciat en se faisant violence pour se
* La soeur Marguerite Prisque de T Ascension Suireau, morte à Port-Royal de Paris le 3 février 4 655.
* Sœur Françoise-Louise de Sainte^laire Le Camus de Buloyer.
* La sœur Marie de Sainte-Nathalie de Hubentel (voy. plus loin, p. 368).
CGXLVIU.— A LA SOBUR MARIS-DOROTHÉE. 359
séparer de cette chère personne, et maintenant il veut qu^elle quitte le noviciat avec yiolence pour revenir à elle.
La mère Angélique vous a mandé la mort de notre sœur S et la vertu de notre mère' qui est admirable ; elle pleure avec une douceur et une paix qui donne de la dévotion^ et se retient jusques à la nuit qu^elle pleure entre Dieu et elle ; on n'a pas moins d'accès à elle qu'à Tordinaire, et tout cela se passe dans une égalité dont elle seule est capable.
En écrivant ceci on nous dit que ma sœur Françmse-Henrielte * ne part point parce que Mgr le duc ^ demeure. Je suis toute à vous.
GCXLVIII.— (A la sœur Marie-Dorotliée Perdreau ■•)
Qael doit être le désir qu*il faut avoir de la perfection. -H^nelles sont les
pensées qu'il faut découvrir.
Gloire à Jésus au Très-Saint^Sacrement 1
£.«48 mars 4655.
• Masœur, J'ai lu votre billet^ et je désire de répondre à tout autant qu'il me sera possible. Je vous dirai premièrement que vous deviez avoir assez de simplicité pour, me dire que vous aviez besoin de nous parler plutôt qu'à une autre ; je vous l'aurois accordé sans difficulté^ voyant bien que ce n'étoit pas pour vouloir vous retirer de la soumission^ mais pour d'autres raisons^ à quoi Ton a égard quand il n'y a point d'attacbe ni de propre volonté. Vous avez agi en cela par un esprit de servitude, qui fait qu'on se soumet à la loi sans onction et en la trouvant dure et pénible; au lieu que si vous eussiez exposé
^ La sœur Marguerite Prisque de rAscensîon Suireau.
* La mère Marie-des-Anges Suireau, abbease de Port-Royal.
* La sœur Françoise-Henriette parait être la même personne que la sœur i^rançoise-Louise de Sainte-Glaire, qui a pu prendre ce. nom de Louise en faisant profession le 29 août 4655.
* M. le duc de Luynes.
* Celte lettre, qui ne se trouve que dans le manuscrit B. L. Fr., suit toutes les autres lettres à M"* Perdreau ; c*est ce qui a fait penser qu'elle éuit écrite à cette demoiselle, qui était alors à Pori-Royal, et s'appelait sœur Marie de Sainte-Dorothée.
360 LBTTRfiS DE LA MÉBK AGNÈS.
Yotre désir, et qu'il fût arrivé qu'on vous eût dit d'observer Tordre cominaii> tous auriez trouvé de la bénédiction dans l'obéissance^ qui auroit été accompagnée de sincérité et de liberté, qui ne sont pas de moindres vertus que la première; la peine et rembarras d'esprit où vous avez été pour ce sujet, ont été la punition de cette faute.
Pour ce qui est du silence, vous vous y êtes fort mal prise, u^aspirant qu'à sortir des occasions de le rompre, sans considérer que ce n'est pas rompre le silence que de parler par nécessité ; mais que c'est plutôt le moyen de reconnottre si une personne aime le silence, que de la mettre dans un emploi qui oblige à parler, et qu'on s'éprouve soi-même en cela; puisque se taire quand on est seule, est la vertu des imparfaites ; mais veiller sur ses paroles, c'est plus que le silence, ne le pouvant faire que par un effet de la grâce qui nous lait faire ce que le Saint-Esprit dit^ qu'il est impossible à l'homme, de savoir dominer sa langue. 11 y a bien de Tamour-propre de s'inquiéter tant des fautes qu'on y fait, au lieu qu'il les faut accepter comme une chose inévitable à une personne imparfaite, qui doit plus penser à profiter de ce défaut que non pas à s'en garantir, étant bien aise qu'on ait sujet de la reprendre et de l'humilier , sans pourtant perdre ni le désir, ni l'espérance d'obtenir cette grâce qui est l'héritage de nos saints pères, ce qui nous y doit donner plus de prétention qu'aux autres; mais une prétention humble et patiente, sachant bien que nous sommes indignes d'arriver à la perfection^ quoique nous soyons obligées d'y tendre dans quelque genre de vie que nous soyons. Et c'est ce qui me fait étonner de ce que vous appréhendez les vœux de la profession, comme si vous deveniez pins coupable en vous donnant à Dieu. Notre-Seigneur dit à une personne dans l'Évangile : Si vous voulez être parfait, etc. Il ne dit pas: Si vous pouvez être parfait^ parce qu'il sait bien que nous ne le pouvons pas; mais il se contente que nous le voulions, et cette volonté pleine tient lieu de puissance devant lui, qui tient pour fait ce que nous voulons avec plénitude. C'est pourquoi il n'y a que Dieu qui connoisse le degré de perfection où sont les âmes, puisque cela dépend de la plénitude de cœur qu'il leur donne, et dont il arrête quel-
COXLVIII. — A LA SŒDR MARIE-DOROTHÉE. 361
quefois les effets pour les tenir dans Thumilité et dans une perpétuelle indigence du secours de la grâoii dont le trésor est dans leur cœur, etia pauvreté dans leursactions qui demeu* rent longtemps très-défectueuses^ et quelquefois toute la vie. Que si 4e choix étoit donné à une fime d'être toujours imparfaite (en faisant néanmoins tout ce qui lui seroit possible pour réparer ses fautes ), ou Inen d'être d'une vertu exemplaire j il me semble que la crainte de s'élever dans cet état devroit faire choisir le premier. Et c'est peut-être le sens du prophète, quand il d i t qu'tf a ckoisi d être cigecl dans la maUon de Dieu; puisque c'est une chose peu humiliante d'être le dernier en rang^ mais l'humiliation est fort grande d'être le dernier et le moindre dans la vertu. Quand vous serez dans ce sentiment, vos misères^ votre impuissance et inutilité, et tout le reste ne vous inquiétera plus.
C'est une dépendance de ce grand désir que vous avez de la perfection, que l'appréhension dont vous êtes travaillée sur le plaisir que prend la nature au boire et au manger et dormir, etc. Puisqu'on ne peut séparer la satisfaction d'avec le besoin, il faut souffrir que l'une suive l'autre, sans y vouloir trouver des remèdes par vos inventions; c'est assez que Dieu voie que, sans la nécessité, vous ne le feriez jamais pour satisfaire la nature.
U n'est pas étrange que vous soyez capable de tomber dans les fautes dont les constitutions parlent dans le premier degré, puisque celles-là ne regardent que la fragilité humaine dont on ne peut pas, et même on ne doit pas vouloir, selon ce que nous venons de dire, être exempte; et mêmes celles du second degré appartiennent encore aux imparfaites.
Pour ce qui est de découvrir ses pensées, pourvu que ce ne soit pas pour éviter la confusion, c'est-à-dire par orgueil qu'on les retienne, on peut bien ne pas manquer en ne les découvrant pas, ou parce qu'on s'embarrasseroit l'esprit à les remarquer, ou qu'on craindroit de les imprimer davantage en soi-même, ou qu'elles sont telles que la discrétion ne permet pas de les dire; en tous ces cas et plusieurs autres, on peut les supprimer. Mais pour celles qui seroient permanentes, qui apporteroient du trouble et qui affaibliroient l'âme, et toutes
celles dans lesquelles on craindroit d'avoir offensé Dieu, il n'y a point de doute que ce ne soit un conseil très-important de les découvrir, et que ce seroit une marque de présomption de s'imaginer qu'on est capable de prendre conduite de 8oi*mènie pour en faire l'usage qu'il faut. On doit encore dire tous les doutes qui viennent dans l'esprit, savoir si une chose est meilleure que l'autre^ comme le doute où vous avez été si vous deviez parler à nous ou vous en priver. 11 faut exposer ces choses-là, sans faire aucune réflexion sur ce qu'on en pensera; la sincérité ayant besoin de la simplicité pour ne prévoir point le succès de ce que Ton découvre.
Pour ce qui est de l'appréhension que vous avez de l'embarras et d'être chargée du soin de quelque chose, je crois que c'est une paresse d'esprit et inclination de filles dévotes qui aiment le repos de leur âme, croyant faire assez de faire souffrir leur corps^ en quoi elles mettent leur principale dévotion^ quoique saint Paul dise que l'exercice du corps profite peu, mais que la piété est utile à tout ; et je crois que cette piété consiste à sacrifier son esprit à Dieu pour tous les usages quMl veut de nous. 11 ne faut pas, s'il vous plait^ désirer d'être exempte du service des enfans^ encore qu'il vous déplaise; car puisqu'on en prend dans la maison^ le sort pourra tomber sur vous comme sur une autre.
L'inclination que vous avez de garder le secret est bonne en elle-même; mais cela n'a point de lieu en religion^ où personne n'a droit d'exiger un secret au préjudice de la connoissance que la supérieure doit avoir de toutes choses, et l'on doit croire qu'elle est plus capable d'en bien user que nous-même; c'est pourquoi on lui doit tout déposer et lui être plus fidèle qu'à pas une autre, à moins que la chose la regarde, et que la discrétion fit choisir une autre personne pour lui dire.
Il ne faut jamais agir avec empressement et trouble d'esprit, sous prétexte de gagner du temps pour aller à l'office. Dieu ne nous demande qu'une action à la fois; quand on en a deux dans l'esprit, la première ne peut être que très-défectueuse, parce qu'elle n'est pas pleine, qui est la condition que Dieu veut trouver dans nos œuvres. Ce n'est pas qu*on ne