‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 199 sur 246 · CCLXXXI.— A une religieuse de Port-Royal · texte numérisé non relu

CCLXXXI.— A une religieuse de Port-Royal

Sur la nécessité de combaUre Torgueil, el de nous tenir au dernier lieu

par rhuroiiité.

(45 mars 4656.)

Vous demandez des choses au delà de vos forces. Vous ne

ferez point Pour tout le reste, vous ne sauriez mieux faire

que d'embrasser toutes les choaies que vous vous êles proposées, et de faire pour cela quelles prières particulières, en vous allant jeter aux pieds de Notre-Seigneur comme la Cananée, et vous servant de ses mêmes paroles : Domine, adjuva me. C'est tout dire quand une âme dit cela dans l'anéantissement de soi-même, et dans le sentiment de son extrême besoin. Surtout, ma chère sœur, demandez instamment à Dieu qu'il arrache de votre cœur cette mauvaise racine d'amertume, qui étouffe la bonne semence, et qui rend inutiles toutes les connoissances et même les bonnes dispositions que Dieu vous donne pour être à lui. Méditez sur ces paroles de l'Évangile

craujourd'bui * : Celui qui est le plus grand entre vous, qt^il soit votre serviteur. Ceux qui ont de Torgueil veulent toujours être les premiers, c'est-à-dire être préférés et considérés plus que les autres, et c'est à ces personnes que Notrc-Seigneur commande de se rendre serviteur, en se mettant au dernier lieu y et en croyant qu'elles ne doivent rien avoir que le reste des autres; ce qui les rend si incapables dVnvier le bien des autres qu'elles trouvent grande justice d'en être privées, ne désirant que les miettes , c'est-à-dire la moindre partie, et ce sont ces miettes qui les nourrissent et qui les engraissent, au lieu qu'elles étoient toujours afTamées lorsqu'elles mangeoient le pain entier^ parce que Dieu en retiroit sa bénédiction qu'il ne donne qu'aux bumbles. Je sais bien que cela est fort rude aux sens, de se voir postposée aux autres; mais c'est bien pire d'être rebutée de Dieu, et c'est la conclusion de l'Évangile, que celui qui s'élève sera abaissé. Si Dieu nous faisoit la grâce de concevoir la profondeur de ce rabaissement; il nous seroit bien doux de nous rabaisser nousmêmes pour l'éviter; mais il n'y a que la grâce toute-puissante de Jésus-Christ qui le puisse faire, parce qu'elle est un effet de cette humilité prodigieuse du Fils de Dieu^ pariaquelle il a dompté l'orgueil d'Adam dans les âmes qui y ont recours. Il me semble (|ue nous devrions dire à Dieu avec David, on la vue de celte misère : Sauvez-moi, Seigneur, car les eaux sont entrées jusques à mon âme. Je suis enfoncée dans la boue où il n'y a point de fermeté. Je suis emportée par la tempête ; c'est pourquoi fai crié à vous avec tant de véhémence que j'en suis tout enrouée, el mes yeux ont défailli en vous regardant.

Je suis contrainte de finir; |)riez pour nous, ma chère sœur, je vous en snp|)lie de tout mon cœur.

* Evaiigiic du mei't'rcdi après le 11« dininnclie du carême.

GCLXXXII. — A MONSIEUR DE LA POTHERIE. iOO

CGLXXXII.-A M. de la Potherie.

Pour le remercier de la relique de la sainte Épine qu'il avait envoyée k Port-Royal, et lui faire pari du miracle qui s*y était opéré sur lu personne de Mlle Marguerite P<^rier<.

34 fMTs 4656.

Monsieur mon cousin,

Je n'ai pu encore tous remercier de la bonne pensée que TOUS avez eue de nous favoriser de votre sacré reliquaire. Il paroit que c'a été une inspiration de Dieu qui en vouioit tirer un effet merveilleux, dont je tous dois informer, quoique je n'aie pas dessein de le faire savoir à personne.

(Elle fait ici une briève relation du miracle^ et flnit par ces mots : )

Voilà, Monsieur, une attestation bien certaine de votre relique, dont il a plu à Dieu de nous consoler, et je le prends |K)ur un présage qu'il veut guérir nos âmes et les sanctifier par les é()ines des persécutions dont oir nous menace.

Lettre de M. de la Potherie à la mère Agnès.

2 avril 4656.

Ma révérende mère et cousine, La lecture de la lettre que vous m'avez fait la charité de m'écrire m'a causé une si grande consolation, que la joie m'a tiré les larmes du cœur et des yeux. Je loue l'humble retenue que vous avez do ne pas divulmer ce miracle, parce qu'il est arrivé en votre maison, dont plusieurs par la malice du temps ont une telle aversion, qu'ils ne vondroient pas le croire, mais plutôt que vous l'auriez mis en avant pour donner quel-

* Le 2i mnrs 4656, vendredi de la III^ semaine de carême, MH* Marguerite PiVier, âgée de 40 :i 44 ans, pensionnaire de Poil-Royal, malade depuis trois ans cl demi d*unc fislule lacrymale, fui guôrie miraculciisemeul par 1*altoucliemenl de la sa'iu c Épine de la couronne de Noti'e-Seigneur. Le (lit miracle a été approuvé ei aUesté après toutes le? informations nécessaires, p;4r sentence de M. Alexandre de Hodeucci, curé deSainl-Sevt'riuei vicaire-général de Jean-Frniiçois-Paul de Gondi, cardinal de Hei/. archevêque de Paris, du 22 octobre 4656. {Nécrologe mmitiscitt de Vorl Royal,)

que haute estime de votre maison, ou pour d'autres intérêts que ces personnes se forgeroient en l'esprit, selon leur humeur et leur fantaisies. Mais pour moi, je crois être obligé de le faire connoîlre avec discrétion dans les occasions, pour n'aller au contraire de ce que nous afiprend l'Ange dans Tobie, qu'il est bon de cacher le secret du roi, mais qu'il est honorable de révéler et de confesser les œuvres de Dieu. En agissant de la sorte, peut-être que ceux qui entendront ce miracle si assuré, arrivé dans votre maison, et non sans un trait particulier de la providence de Dieu, diminueront de raversion qu'ils y ont, et auront quelque compassion des persécutions dont vous êtes attaquées sans sujet. Je ne fais aucun doute que Dieu ne veuille sanctifler vos âmes par ces persécutions, et je le supplie de tout mon cœur qu'il vous fortifie pour les supporter.

CCLXXXIIL— A la mère Marie-Dorothée de rincamation Le Conta,

prieure de Port-Royal-des-Champs.

Au sujet de la censure de la Sorbonne contre M. Arnauld,

et sur divers sujets.

Mardi-Saint (M avril <656).

Ma très-chère mère, Nous vous renvoyons trois cahiers de la Passion, en attendant le reste; je ne sais comme l'on fera pour tout lire; j'avois envie de faire lire ce qui restera vendredi au réfectoire^ car on ne lit point à Com|)lies ce jour-là à cause du sermon. Vous aurez les litanies du Samedi-Saint au premier jour.

Enfin, ma chère mère, la vérité a été opprimée, mais encore n a-t-on fait que l'égratigner, au prix de ce que Ton vouloitfaire^ parce que Dieu n'a pas confondu tout à fait ceux qui espéroient en lui. Il faut, comme vous dites, ma chère mère, s'attacher à la prati(|ue de la vérité, que les hommes ne nous sanroient ravir, parce qu'elle dépend de l'esprit de Dieu, qui nous fait pratiquer la vérité par la charité qu'il répand dans nos cœurs; et si nous nous tourmentions autant pour agir selon la vérité, que nous nous intéressons qu'elle soit défendue, nous mériterions que Dieu la protégeât davan-

CCLXXXlll.— A LA MÈRE MARIE-DOROTUÉE DE {.^INCARNATION. 4H

tage qu'il ne fait, parce qu'il veut purifier ses défenseurs avant que de punir ses adversaires. Nous voudrions bien souffrir pour la vérité^ el il faudroit commencer à le faire en amortissant les désirs trop empressés que nous avons de savoir ce qui se passe pour cela^ qui n'avancent point les affaires et qui déplaisent à Dieu^ parce qu'on diminue autant le regard qu'on doit avoir vers lui^ qui nous regardera favorablement si nous le regardons avec fidélité , en ne nous confiant point aux princes ni aui enfans des hommes^ car vous savez comme nous en sommes.

Je ne sais si nous pourrons tirer de Nannette un livre de..., car c'est une paresseuse^ et puis on les fait travailler sans relâche à la cordonnerie. Ha sœur Marie-Charlotte en viendroit mieux à bout. 11 faudra y faire ce qu'on pourra, car cela est bien nécessaire. Mais en attendant il ne faudroit point leur permettre de se jouer des livres, car si elles ne faisoient qu'étudier devant la sœur qui leur apprend, elles ne les déchireroient pas.

Nous vous envoyons les litanies.

Je suis toute à vous, ma très-chère mère.

Nous ne lisons point le texte de la Passion ni à Compiles, ni au réfectoire. Je pense que tout ce que Ton pôurroit faire seroit de lire celle de saint Jean le vendredi à diner. Nous Favons fait autrefois, mais je ne sais pourquoi on Ta ôté.

Peut-être que nos sœurs qui étoient ici l'année passée vous diront qu'on fit le service du Vendredi-Saint aux chaires de Vêpres. Nous voulûmes essayer si cela ne nous démêleroit pas mieuX| mais cela ne réussit paS| c'est poi|rquo| nous nous tiendrons aux chaires de la messe.

On adoroit la croix deux à deux pour abréger, mais il est impossible d'avoir )e temps des génuflexions, c'est pourquoi il y a sur le règlement qu'on se mettra à genoux pour Tadorer Tune après l'autre, comme à la sainte communion, et la cérémonie est toute semblable, sinon qu'au lieu de se prosterner, on fait les trois génuflexions. Il faudroit dire qu'on oincllra les inclinations qui se font après chaque génuflexion, si l'on est pressé.

i\^ LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS.

CGLXXXUr.— A madame la marquise de Sablé.

Sur le désir d*ob1iger le prochain.

Gloire à Jésus au Très-Saini-Sacremeni !

Ce 26 avril (4656).

Voici, ma irès-chère sœur, le gentilhomme de qui je me suis donné l'honneur de vous écrire ; vous jugerez vous-même à quoi il pourra être propre. Je sais la très-grande difficulté qu^il y a de placer quelqu'un^ y ayant bien plus de personnes qui ont besoin de trouver condition qu'il n'y a de maîtres. L'on ne rencontre que des sujets de pitié qui obligent d'aToir des mouvemcns de charité pour leur souhaiter du soulagement, mais le plus souvent on ne peut faire ce que Ton voudroit. Je sais, ma très-chère sœur^ qu'il n^y a personne que vous ne désirassiez obliger^ et qu'ainsi vous ne serez |>a8 privée de la récompense que Dieu promet à ceux qui sont remplis de compassion. L*on voit en vous une plénitude de volonté pour faire tout ce qu^on ne peut pas.

Nous voici, ma très-chère sœur^ dans la joie de la résurrection, où Notre-Seigneur nous prépare de nouvelles épreuves*, qui ne nous empêcheront pas, si Dieu nous en fait la g^ce^ de nous réjouir de ce que nous attendons un état qui ne sera plus réduit à toutes ces traverses, qui nous doivent servira ne chercher et à ne désirer que Dieu. Je le supplie très-humblement qu'il vous fasse être toute à lui.

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