X.— A M. Amauld d'AndiUy
Sur le cliapelet secret da Très-SaÎDl-Sacreinenl.
De Notre-Dame de Tard, ce îi août 4633.
Mon très-cher frère, Après avoir pensé me séparer de vous pour jamais, dans le péril où j'ai été en ma dernière maladie, il me semble que je vous dois offrir quelqu'usage de ma vie nouvelle, et vous assurer que je désire vous y donner toute la part que Dieu me permettra, l'employant à invoquer sur vous toutes les grâces du ciel pour rendre votre âme digne de la
* Le oeTeo dont «lie fait une menlion spéciale était sans doute II. dt* Sêcjf qui se destinait au sacerdoce.
< Marie de Sainte-CUîre Arnauld, née le 23 avril 4600, qui était alorv à TablMije de Tard, avec la mère Agnès. Elle atait Tait profession à Port" Royai le 1 4 septeniiire 1616 ; elle est morte le 15 juin 1649.
16 LBTTEES DB LA UÈM AGNES.
Yie que Jésus-Christ \eut avoir avec elle. Je vous dirais mon très-cher trère^ que je me trouvuis disposée d'aller à Dieu avec repos, espérant en ses miséricordes dans lesquelles je trouverois la grâce que je ne saurois mériter. 11 ne me resloit qu'un regret de ne point voir la maison du Saint-Sacrement étiblie^ après quoi je ne désirois plus rien en la terre; et quand nous apprîmes les nouvelles que celte œuvre éloit commencée, je bénis Dieu de n'èlre pas morte pour pouvoir rendre des actions de grâces à Jésus-Christ d'avoir accompli les vœux de tant de bonnes âmes. Mais je ne suis guère demeurée dans cette joie, ayant incontinent appris qu'il s'étoit élevé une persécution contre ce monastère^ dont je suis la cause^ à ce qu'on dit, au sujet d*un petit écrit que je fis il y a six ans fort simplement pour exprimer quelques pensées que j'avois eues, sans eo vouloir faire usage ni les communiquer a personne. Je ne puis comprendre qu'une chose de si peu de considération tourne à de si grande conséquence qu'on suspende les faveurs qu'on se promettoit pour l'avancement de ce dessein qui étoit un peu auparavant, à ce qu'on nous a dit, dans Tapplaudissemen t de tout le monde. Je me promets que cela s'assoupira bientôt, un si (bible fondement ne pouvant subsister longtemps dans des esprits solides qui voudront faire comme Dieu, qui ne donne que de légères pénitences pour de petits péchés.
Je me plains à vous de cette disgrâce que je cimngerois volontiers en quelqu'autre, s'il plaisoit à Jésus-Christ de m'en donner le choix; mais quand il veut nous faire souffrir, il sait bien par où il nous faut prendre. Il me tarde bien d'apprendre que tout cela est effacé des esprits : le Fils de Dieu le fera s'il lui plaît, puisqu'il connoit parfaitement l'innocence et la simplicité de mes intentions.
Je vous demande pardon, mon cher frère, de vous entretenir d'un discours si peu agréable. Tout est commun entre amis, non-seulement les biens, mais encore les maux : ceux-ci ne sont pas des plus grands puisqu'il n'y a point d'offense de Dieu, comme je présume, n'ayant jamais voulu adhérer à d'autre lumière qu'à celle de son Esprit-Saint, qui nous est donnée par ceux qui ont la clef de la science.
Il y a un autre mal dont je ne me trouve point coupable.