‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 3 sur 246 · INTRODUCTION. XV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XV

d'une simple leltre ne reniel-il pas en mémoire celui do roraison funèbre de Henriette, reine d'Angleterre?

Nous venons de citer Racine. Il nous serait facile de faire d'autres rapprochements entre te grande religieuse et le grand poëte, et de montrer une sorte de parenté entre ces deux esprits de vocation si différente. Elj&ve do Port-Royal, Racine garda de cette première éducation une rectitude morale et un fond d'inspiration religieuse qui fortifient et règlent en même temps les mouvements de son âme naturellement tendre et passionnée, et donnent un accent plus ferme et plus pur aux douces harmonies de son langage. Si nous ne nous trompons, le lecteur attentif apercevra dans les lettres de la mère Agnès plus d'une trace de ces affinités qui rattachent à Port-Royal l'auteur de Britannicus el d^Aihalie*

Le style de la mère Agnès se ressent naturellement de la grave uniformité de sa vie/ et il ne faut pas chercher dans sa correspondance une grande variété de sujets, ni celte piquante vivacité d'esprit qu'entretient le commerce du monde et qui ne se manifeste trop souvent qu'aux dépens d'autrui. Elle n'écrit jamais par simple amusement d'esprit , mais pour remplir un devoir. Que de eboses charmantes cependant dans ses lettres à M. de Sévigné ou à madame de Sablé ! Bien que M. Cousin nous ait su bien peu de gré de lui avoir ouvert à toutes ses pages et dans ses lignes les plus cachées le manuscrit de Pascal, de lui avoir donné le vrai texte des lettres et des

XVI INTRODIXTION.

écrits de Jacqueline Pascal, et de lui avoir fourni nombre d'indications exactes dont il a fait son profil, ce dont nous l'approuvons fort; nous lui signalerons dans ces deux volumes une foule de billets de la mère Agnès à madame de Sablé, dans lesquels il trouvera de nouveaux traits à ajouter au portrait qu'il a tracé de la célèbre marquise. Cette femme distinguée, qui raffinait sur toutes les commodités de la vie, et qui était venue sous le toit de Port-Royal bien moins pour s'associer aux pratiques austères que pour chercher un abri contre les frayeurs de la mort, avait sans cesse des dégoûts, des fantaisies, des délicatesses qui forment un contraste quelquefois divertissant avec la vie militante et sévère de la sainte communauté. -

Madame de Sablé avait vivement désiré le séjour de Port-Royal ; mais, comme le dit V Imitation, il arrive souvent qu'on ne trouve pas ce qu'on s'imagine en changeant de place \ Elle vint habiter sous le toit de la paix et de la prière, avec le cortège de ses frayeurs, de ses susceptibilités , de ses délicatesses, sans doute toujours combattues, mais toujours renaissantes, comme on peut le voir dans les lettres de la mère Agnès qui intervient sans cesse etessaie de calmerles caprices ou de soutenir les défaillances de sa mondaine pensionnaire. Celle-ci a perdu Tappétit; elle s'en afflige profondément: elle voit dans cet accident un funeste symptôme, surtout en se rapp!>

^ ImagÎDalio locoriiin et mulaiio niullos fefollit. (Lib. 1, cap. ix.)

INTRODUCTION. XT1I

lant qu'un dégoût des aliments se manifesta chez la mère Angélique quelque temps avant sa mort, a Vous en èles a bien loin, ma chère sœur, lui écrit-elle, du dégoût de 0 feu notre mère; c'était un dégoût de mort.*.., le vôtre « sera passager. . • • > Hais la marquise qui a lu dans ce billet le mot de mort, ne s'effraie que davantage; et Toici la mère Agnès qui lui répond : < Qu'est-il donc arrivé, ma « très-chère sœur, qu'en pensant vous ôter Tappréhenc sion de votre dégoût, que je érois fermement qui n'est (I qu'un accident léger, je vous ai jetée dans le trouble, « en vous faisant voir que celui de feu notre mère ne poq* «vait entrer en comparaison avec le vôtre, ayant des « causes toutes difTérentes et qui suffisaient toutes seules K pour la faire mourir?. . • . Faites donc une bonne guerre, « ma chère sœur, à ces pensées noires qui vous tour- « mentent, et ne faites ni paix ni trêve avec elles, de « peur qu'elles ne se fortiBent contre vous. »

Un jour elle avait perdu l'odorat et s'affligeait de ne plus sentir le parfum des bouquets qu'on avait l'habitude de cueillir pour elle dans le jardin du monastère. La mère Agnès la console : c Encore que vous n'ayez « pas l'odeur des fleurs, nous ne laisserons pas de vous « en envoyer autant qu'il y en aura, carilnefaut pas priver « vos yeux pour venger votre odorat, quiest fort inférieur H au sens de la vue; et que ferait-on sans celui-ci, au lieu « qu'un ne s'aperçoit presque pas de la perte de l'autre. » — Un autre jour, l'odorat était revenu, et la marquise se plaignait d'une odeur de cire'qui l'incommodait si fort

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