XXII. — A MONSIEUR ARNAULD D'aNDILLY
Tespère^ Je beaucoup n'étant pas assez au désir insatiable que la grâce met dans les âmes de s'avancer continuellement dans les voies de Dieu. Qui croiroit que la solitude, que plusieurs personnes qui en font profession trouvent si rude ^ fût tant aimable à une personne de votre condition ? Tout cela ravit mon esprit dans la considération des changements merveilleux que Dieu opère dans les âmes^ leur donnant de l'amour pour ce qu'ils haïssoient^ et de la haine pour ce qu'ils aimoient. Ne craignez points mon cher frère , d'avouer les miséricordes de Dieu sur vous; la gloire que vous en tirerez ne sera pas vaine^ puisque vous la renverrez à celui qui vous la donne. Je ne sais ce que vous penserez de celle-ci^ où je m'élève outre mesure dans la prétention d'avoir part à votre confiance. Je vous en demande très-humblement pardon, que j'ai droit d'espérer, puisque vous avez donné sujet à ma présomption.
Vous allez avoir à Paris H. N. ^ : je crois que vous ne quitterez pas votre part de ses divins entretiens. La solitude est préférable à beaucoup de choses^ mais il y en a d'autres aussi qui la surpassent et à qui elle doit céder. L'ordre qui est dans votre charité vous fait accorder les contraires, et ce seroit être trop rigoureux à vous-même de vous refuser des consolations si justes et si avantageuses; c'est bien assez d'en souffrir la privation quand Dieu l'ordonne, mais, à moins que de sa volonté absolue, je ne m'y pourrois rendre. Je me plains à vous d'une disgrâce qui m'est arrivée, qu'étant à Paris, je n'aie pas eu le bonheur de connoitre H. de Saint-Cyran, au moins selon toutes ses éminentes qualités que j'estime singulières; et maintenant que j'ai les yeux ouverts, je ne tiens plus rien. Mais je veux pourtant me bander contre le sort qui m'a été si contraire, et vaincre l'éloignement par des approches spirituelles, ne pouvant pas dire, comme saint Jean, que je ne me veux pas servir d'encre et de plume, étant trop heureuse d'avoir ce moyen de me présenter devant lui pour prendre part à sa grâce et à sa conduite, s'il lui plait de me la donner. Je ne perds pas le souvenir d'où nous est venu Tincomparable bonheur de sa connoissance, et que c'est à vous à qui le Père
. t L'abbé de SaioM^yran.
des lumières a fait ce don parfait que tous avez communiqué sans envie et sans vous en faire tort^ le bien se rendant toujours meilleur par la communication qu'on en fait aux autres. Je ne saurois me contenter sur ce sujets ne disant rien qui approche de mon ressentiment que vous jugerez s'il vous plait par le vôtre qui n'a point de bornes pour vos véritables amis. Il est temps de finir ^ mon cher frère ^ pour épargner votre patience. Je ne veux pas faire le même de votre charité y voulant avoir une part abondante^ puisque je Tai tirée hors des limites qui la pouvaient borner, i>our la faire entrer dans Tétendue immense de Tamour saint; c'est en lui que je veux être pour jamais, etc.
Mon très-cher frère^ permettez-moi les salutations accoutumées que je n'ai pas le lieu d'exprimer.